Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 139 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Épurer pour dénazifier

décombres du IIIe Reich.

 

ÉPURER POUR DÉNAZIFIER

 

Au fur et à mesure que se profilait la défaite du Reich, les

exilés antinazis allemands se divisaient sur l’ampleur des mesures

à prendre. Alors que les socialistes souhaitaient une épuration

large permettant d’atteindre les soutiens du régime au sein de la

grande bourgeoisie et que Die Union Deutscher Sozialisticher

Organisationen in Grossbritannien proposait la formation de

tribunaux politiques populaires (Politische Volkstribunale), les

chrétiens conservateurs préféraient s’en tenir au Code pénal de

1871 suffisant selon eux pour poursuivre les principaux

coupables 73. Cependant, l’échec du putsch contre Hitler en

juillet 1944, et donc de tout espoir d’un auto-effondrement du

Reich, amène la guerre à son terme, c’est-à-dire à la capitulation

finale sans condition. Les Alliés sont donc maîtres d’un territoire

peuplé de plus de 60 millions d’Allemands à propos desquels le

général Dwight D. Eisenhower, commandant en chef des armées

alliées en Europe, avait écrit dans une lettre adressée à sa femme

en septembre 1944 : « Mon Dieu, je hais les Allemands », opinion

sans aucun doute très largement partagée sur le continent. Ainsi,

au-delà des questions territoriales, l’avenir de l’Allemagne

reposait d’une certaine manière sur la réponse à une question

simple : que faire des Allemands ?

Lors de l’ouverture des camps, les lynchages d’anciens

gardiens par des déportés ou l’exécution sommaire par les soldats

alliés arrivés sur place restent exceptionnels. Le cas le plus connu

est à Dachau où des GI révoltés par ce qu’ils découvrent à l’intérieur du camp abattent plusieurs gardiens SS. À

Theresienstadt, les Juifs libérés s’en prennent aux gardiens et aux

civils allemands des environs sous l’œil compréhensif des soldats

de l’Armée rouge. À partir de l’été et de la conférence de Potsdam

qui précise les conditions de l’occupation de l’Allemagne, la

politique de dénazification et l’épuration qui l’accompagne

entrent réellement en œuvre. Un Conseil de contrôle interallié est

censé coordonner les politiques des quatre puissances

occupantes, mais leur application doit obéir à une volonté

partagée de décentralisation. Non seulement chaque zone

d’occupation mène comme elle l’entend sa politique d’occupation,

mais à l’intérieur même d’une zone des différences existent d’un

Land à l’autre.

Le jugement des hauts responsables nazis par un tribunal

international avait été anticipé, tout comme celui des nombreux

auteurs de crimes de guerre par les tribunaux militaires de

chaque pays et dont les victimes étaient des ressortissants. Mais

que faire de tous les autres, ceux et celles qui avaient été

membres d’organisations nazies, avaient vécu plus de dix ans

sous le national-socialisme ; témoins, si ce n’est acteurs, de la

nazification du pays, de sa jeunesse ? Nombre d’entre eux avaient

acclamé les victoires militaires, s’étaient tus devant les

répressions, les persécutions et les crimes commis. Alors que,

dans les autres pays européens, l’épuration est avant tout un

processus de réappropriation et de justice nationale, en

Allemagne, elle est une obligation envers le monde, un devoir des

puissances occupantes, une nécessité à faire admettre ou à

imposer aux Allemands. L’épuration est pensée comme un des

outils essentiels de la dénazification du pays, avec à plus long

terme l’éducation, la politique culturelle, la reconstruction, etc. Un des outils des cinq « D » pour démilitarisation, dénazification,

décartellisation, décentralisation et démocratisation tels qu’ils

résument la politique menée dans l’Allemagne de la fin de la

guerre. L’action de dénazification conduite par les Alliés en

Autriche est parallèle, au paradoxe près que le pays, divisé lui

aussi en quatre zones d’occupation, n’est pas considéré comme

un ennemi. La République y est restaurée et le pays déclaré en

avril 1945 première victime d’Hitler 74.

Mais avant d’être un programme politique, l’épuration est une

nécessité militaire. Des mesures immédiates sont prises pour

capturer les responsables nazis, les membres de la SS en fuite et

empêcher le Werwolf, le mouvement de lutte armée clandestin

nazi, de se développer. Une politique d’internement préventif est

menée dans les quatre zones. Le 1 er janvier 1947, le nombre de

personnes ayant été internées au cours des dix-huit mois

précédents est de 95 000 en zone américaine (38 % des Allemands

internés pour 27,4 % de la population), 68 500 en zone

britannique (34,7 % pour 35,6 %), 67 000 en zone soviétique

(26,8 % pour 27,6 %) et 19 000 en zone française (7,6 % pour

9,2 %) 75. Mais alors qu’un peu plus de la moitié a été libérée à

cette date dans les trois zones occidentales, ils sont encore

massivement détenus, neuf sur dix, par les autorités soviétiques.

Pour ces dernières, l’internement est davantage un châtiment

qu’une mesure de sécurité préventive, avec une mortalité

considérable : 43 000 décès pour 122 000 internés au total 76.

Tout est également mis en œuvre pour que les principaux

dirigeants soient jugés, rapidement, mais dans le respect de la

justice. Le 20 novembre, soit six mois seulement après la chute

du III e Reich, s’ouvre à Nuremberg le procès de vingt-quatre

hauts dignitaires du régime. Par ailleurs, plusieurs milliers de criminels de guerre sont jugés en Allemagne par les tribunaux

militaires alliés : 1 814 accusés sont condamnés par les

Américains, 1 085 par les Britanniques, 2 107 par les Français et

13 000 par les Soviétiques 77.

Mais que faire de tous les autres ? Si les principales

organisations nazies, tels le NSDAP, la Waffen-SS et le SD, sont

considérées comme criminelles, les Alliés s’accordent rapidement

pour ne pas juger les 6,5 millions de personnes adhérentes au

NSDAP et les 12 millions progressivement identifiées pour leurs

activités nazies. C’est bien à leur égard qu’est menée la politique

de dénazification. Il leur est demandé de remplir un

questionnaire sur leurs activités antérieures. Celui-ci doit

permettre de faire le tri, en fonction de la bonne foi du

remplissage des questionnaires, des enquêtes conjointes ou des

signalements dont disposent les Alliés. L’objet n’est pas tant ici

d’isoler les principaux criminels, mais plutôt d’écarter les nazis

notoires des personnes employées par les Alliés et les services

allemands les plus utiles pour mener à bien la politique de

dénazification (police, éducation, transport, information). Pour

cela, la priorité est donnée aux interdictions professionnelles,

nombreuses dans les quatre zones d’occupation. En six mois (mi-

1945, début 1946), 150 000 employés des services publics et

75 000 de l’industrie et du commerce sont licenciés dans les trois

zones occidentales 78. À l’est, ce sont au total un demi-million

d’anciens membres du NSDAP qui doivent abandonner leur

travail 79. En Autriche, le questionnaire est adressé, dans les zones

britannique et américaine, à plus de 160 000 personnes, soit

environ 6 % de la population sous leur contrôle, et plusieurs

milliers (8 000 dans la zone américaine) de nazis sont licenciés.

Au début de 1946, les quatre puissances occupantes

envisagent d’impliquer davantage les Allemands dans l’épuration

de leur pays. C’était déjà le cas pour les Soviétiques qui, dès

mai 1945, travaillaient avec les communistes allemands, en

particulier ceux du « groupe Ulbricht » qui avaient passé la

guerre à Moscou. Ainsi les membres sûrs du KPD

(Kommunistische Partei Deutschlands) d’abord, puis ceux du

SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands — Parti

socialiste unifié d’Allemagne, après la fusion imposée par Staline

aux sociaux-démocrates en avril 1946), prirent rapidement les

postes de responsabilités, en particulier ceux des « juges

populaires » installés dès septembre 1945, moyen efficace de

dénazification de la magistrature à l’est. Il en est de même en

Autriche, où le KPÖ (Kommunistische Partei Österreichs), revenu

d’exil, prend en charge l’essentiel des questions d’épuration et eut

une grande indulgence envers les membres ordinaires du NSADP,

les 80 Kleine Parteigenossen (« petits membres du parti »).

Cependant, en février 1946, la compétence de dénazification est

transférée au gouvernement autrichien.

Un mois plus tard, le 5 mars 1946, dans les zones occidentales

de l’Allemagne entre en vigueur la loi n o 104 « d’élimination du

national-socialisme et du militarisme ». Elle individualise les

procédures, et laisse au juge le soin d’apprécier le degré de

nazisme et de militarisme de la personne : Hauptschuldige

(« principaux coupables »), Belastete (« charges importantes »),

Minderbelastete (« charges mineures »), Mitläufer (« suivistes »),

Entlastete (« libérés »), les procès en dénazification pouvant

déclarer les prévenus Nicht betroffen, « non concernés », par cette

loi. 81

Des tribunaux d’épuration allemands (Spruchkammer) sont

mis en place, alors que les questionnaires remontent vers les

autorités. Les Américains sont les plus efficaces avec près de

13 millions de questionnaires remplis, d’où ressortent un million

de personnes incriminées mais dont 2 000 seulement sont

condamnées à une peine d’internement 82. Le décalage entre

l’effort de dépistage et le faible résultat final pose problème.

Rapidement, il apparaît qu’il est facile à de nombreux nazis

d’utiliser habilement le questionnaire afin de se dédouaner. Cet

usage est alors moqué sous le terme de Persilscheine, du nom de

la lessive la plus célèbre en Allemagne, et le certificat délivré

après un examen favorable du dossier devient le certificat de

« blancheur Persil ». Pour les cas plus sérieux, il apparaît que les

tribunaux allemands manquent manifestement de volonté pour

punir, avec le maximum de rigueur, les accusés. Surtout, la

priorité avait de fait été donnée aux cas les moins graves afin de

désengorger les procédures, mais le résultat en est un très faible

nombre de condamnations exemplaires. Au total, les tribunaux

allemands de l’Ouest avaient, en 1950, condamné

5 288 personnes, ceux de l’Est 12 861 83 .

 

Le déroulement des événements modifie les priorités. Le jour

même de la promulgation de la loi pour l’élimination du national-

socialisme et du militarisme, le 5 mars 1946, de l’autre côté de

l’Atlantique, Winston Churchill prononce à Fulton (États-Unis)

un discours devenu célèbre, car marquant pour beaucoup le

début d’une guerre qu’on n’appelle pas encore « froide » : « De

Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer

est descendu à travers le continent. » Comme dans d’autres pays

européens (Bulgarie, Grèce, Hongrie, Italie, Roumanie,

Yougoslavie) les premiers enjeux de l’épuration sont réorientés par l’affrontement entre l’URSS et les puissances occidentales.

Partout les exigences de la dénazification cédaient la place à

l’intégration de l’Allemagne dans les blocs en formation. L’année

1948 marque la fin officielle de la dénazification en Allemagne

comme en Autriche. À ce moment est déjà amorcée à l’ouest une

vague de réintégration des fonctionnaires épurés. Les deux

Républiques allemandes créées en 1949 ferment les yeux sur le

passé d’un certain nombre de cadres qu’elles jugent nécessaires à

la formation des nouveaux États. C’est par exemple le cas

d’anciens officiers de la Wehrmacht pour la nouvelle Nationale

Volksarmee (Armée populaire nationale) en RDA 84, et en RFA de

la justice et du monde des affaires (Alfred Krupp et plusieurs

magistrats nazis de haut rang sont amnistiés en 1951).

Cette même année, plusieurs mesures viennent confirmer le

passage à une autre époque. Le haut-commissaire américain

annonce une réduction des peines de la plupart des condamnés

de Nuremberg (procès international et procès dit « successeurs

américains »), la loi d’exécution permet la réintégration des

derniers exclus du service public et les poursuites pénales se

terminent en 1952, mettant un voile provisoire (jusque dans les

années 1960) sur le passé nazi de l’Allemagne. En Autriche, neuf

ans après la loi d’amnistie de février 1948, le parlement décide de

mettre un terme « aux derniers aspects ouverts de cette question

[dénazification] » par une amnistie de clôture en mars 1957 85.

L’Autriche interroge peu son passé et reste une victime du

nazisme jusqu’en 1985 lorsque éclate l’affaire Waldheim. Kurt

Waldheim, ancien secrétaire général de l’ONU, est candidat à la

présidence de la République autrichienne alors qu’est révélée sa

présence comme officier de la Wehrmacht lors des crimes de

guerre commis en Yougoslavie et en Grèce (déportation des Juifs de Salonique). Cela ne l’empêche pas d’être élu, mais bouleverse