Les Françaises, les Français et l'Épuration
Épurer pour dénazifier
décombres du IIIe Reich.
ÉPURER POUR DÉNAZIFIER
Au fur et à mesure que se profilait la défaite du Reich, les
exilés antinazis allemands se divisaient sur l’ampleur des mesures
à prendre. Alors que les socialistes souhaitaient une épuration
large permettant d’atteindre les soutiens du régime au sein de la
grande bourgeoisie et que Die Union Deutscher Sozialisticher
Organisationen in Grossbritannien proposait la formation de
tribunaux politiques populaires (Politische Volkstribunale), les
chrétiens conservateurs préféraient s’en tenir au Code pénal de
1871 suffisant selon eux pour poursuivre les principaux
coupables 73. Cependant, l’échec du putsch contre Hitler en
juillet 1944, et donc de tout espoir d’un auto-effondrement du
Reich, amène la guerre à son terme, c’est-à-dire à la capitulation
finale sans condition. Les Alliés sont donc maîtres d’un territoire
peuplé de plus de 60 millions d’Allemands à propos desquels le
général Dwight D. Eisenhower, commandant en chef des armées
alliées en Europe, avait écrit dans une lettre adressée à sa femme
en septembre 1944 : « Mon Dieu, je hais les Allemands », opinion
sans aucun doute très largement partagée sur le continent. Ainsi,
au-delà des questions territoriales, l’avenir de l’Allemagne
reposait d’une certaine manière sur la réponse à une question
simple : que faire des Allemands ?
Lors de l’ouverture des camps, les lynchages d’anciens
gardiens par des déportés ou l’exécution sommaire par les soldats
alliés arrivés sur place restent exceptionnels. Le cas le plus connu
est à Dachau où des GI révoltés par ce qu’ils découvrent à l’intérieur du camp abattent plusieurs gardiens SS. À
Theresienstadt, les Juifs libérés s’en prennent aux gardiens et aux
civils allemands des environs sous l’œil compréhensif des soldats
de l’Armée rouge. À partir de l’été et de la conférence de Potsdam
qui précise les conditions de l’occupation de l’Allemagne, la
politique de dénazification et l’épuration qui l’accompagne
entrent réellement en œuvre. Un Conseil de contrôle interallié est
censé coordonner les politiques des quatre puissances
occupantes, mais leur application doit obéir à une volonté
partagée de décentralisation. Non seulement chaque zone
d’occupation mène comme elle l’entend sa politique d’occupation,
mais à l’intérieur même d’une zone des différences existent d’un
Land à l’autre.
Le jugement des hauts responsables nazis par un tribunal
international avait été anticipé, tout comme celui des nombreux
auteurs de crimes de guerre par les tribunaux militaires de
chaque pays et dont les victimes étaient des ressortissants. Mais
que faire de tous les autres, ceux et celles qui avaient été
membres d’organisations nazies, avaient vécu plus de dix ans
sous le national-socialisme ; témoins, si ce n’est acteurs, de la
nazification du pays, de sa jeunesse ? Nombre d’entre eux avaient
acclamé les victoires militaires, s’étaient tus devant les
répressions, les persécutions et les crimes commis. Alors que,
dans les autres pays européens, l’épuration est avant tout un
processus de réappropriation et de justice nationale, en
Allemagne, elle est une obligation envers le monde, un devoir des
puissances occupantes, une nécessité à faire admettre ou à
imposer aux Allemands. L’épuration est pensée comme un des
outils essentiels de la dénazification du pays, avec à plus long
terme l’éducation, la politique culturelle, la reconstruction, etc. Un des outils des cinq « D » pour démilitarisation, dénazification,
décartellisation, décentralisation et démocratisation tels qu’ils
résument la politique menée dans l’Allemagne de la fin de la
guerre. L’action de dénazification conduite par les Alliés en
Autriche est parallèle, au paradoxe près que le pays, divisé lui
aussi en quatre zones d’occupation, n’est pas considéré comme
un ennemi. La République y est restaurée et le pays déclaré en
avril 1945 première victime d’Hitler 74.
Mais avant d’être un programme politique, l’épuration est une
nécessité militaire. Des mesures immédiates sont prises pour
capturer les responsables nazis, les membres de la SS en fuite et
empêcher le Werwolf, le mouvement de lutte armée clandestin
nazi, de se développer. Une politique d’internement préventif est
menée dans les quatre zones. Le 1 er janvier 1947, le nombre de
personnes ayant été internées au cours des dix-huit mois
précédents est de 95 000 en zone américaine (38 % des Allemands
internés pour 27,4 % de la population), 68 500 en zone
britannique (34,7 % pour 35,6 %), 67 000 en zone soviétique
(26,8 % pour 27,6 %) et 19 000 en zone française (7,6 % pour
9,2 %) 75. Mais alors qu’un peu plus de la moitié a été libérée à
cette date dans les trois zones occidentales, ils sont encore
massivement détenus, neuf sur dix, par les autorités soviétiques.
Pour ces dernières, l’internement est davantage un châtiment
qu’une mesure de sécurité préventive, avec une mortalité
considérable : 43 000 décès pour 122 000 internés au total 76.
Tout est également mis en œuvre pour que les principaux
dirigeants soient jugés, rapidement, mais dans le respect de la
justice. Le 20 novembre, soit six mois seulement après la chute
du III e Reich, s’ouvre à Nuremberg le procès de vingt-quatre
hauts dignitaires du régime. Par ailleurs, plusieurs milliers de criminels de guerre sont jugés en Allemagne par les tribunaux
militaires alliés : 1 814 accusés sont condamnés par les
Américains, 1 085 par les Britanniques, 2 107 par les Français et
13 000 par les Soviétiques 77.
Mais que faire de tous les autres ? Si les principales
organisations nazies, tels le NSDAP, la Waffen-SS et le SD, sont
considérées comme criminelles, les Alliés s’accordent rapidement
pour ne pas juger les 6,5 millions de personnes adhérentes au
NSDAP et les 12 millions progressivement identifiées pour leurs
activités nazies. C’est bien à leur égard qu’est menée la politique
de dénazification. Il leur est demandé de remplir un
questionnaire sur leurs activités antérieures. Celui-ci doit
permettre de faire le tri, en fonction de la bonne foi du
remplissage des questionnaires, des enquêtes conjointes ou des
signalements dont disposent les Alliés. L’objet n’est pas tant ici
d’isoler les principaux criminels, mais plutôt d’écarter les nazis
notoires des personnes employées par les Alliés et les services
allemands les plus utiles pour mener à bien la politique de
dénazification (police, éducation, transport, information). Pour
cela, la priorité est donnée aux interdictions professionnelles,
nombreuses dans les quatre zones d’occupation. En six mois (mi-
1945, début 1946), 150 000 employés des services publics et
75 000 de l’industrie et du commerce sont licenciés dans les trois
zones occidentales 78. À l’est, ce sont au total un demi-million
d’anciens membres du NSDAP qui doivent abandonner leur
travail 79. En Autriche, le questionnaire est adressé, dans les zones
britannique et américaine, à plus de 160 000 personnes, soit
environ 6 % de la population sous leur contrôle, et plusieurs
milliers (8 000 dans la zone américaine) de nazis sont licenciés.
Au début de 1946, les quatre puissances occupantes
envisagent d’impliquer davantage les Allemands dans l’épuration
de leur pays. C’était déjà le cas pour les Soviétiques qui, dès
mai 1945, travaillaient avec les communistes allemands, en
particulier ceux du « groupe Ulbricht » qui avaient passé la
guerre à Moscou. Ainsi les membres sûrs du KPD
(Kommunistische Partei Deutschlands) d’abord, puis ceux du
SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands — Parti
socialiste unifié d’Allemagne, après la fusion imposée par Staline
aux sociaux-démocrates en avril 1946), prirent rapidement les
postes de responsabilités, en particulier ceux des « juges
populaires » installés dès septembre 1945, moyen efficace de
dénazification de la magistrature à l’est. Il en est de même en
Autriche, où le KPÖ (Kommunistische Partei Österreichs), revenu
d’exil, prend en charge l’essentiel des questions d’épuration et eut
une grande indulgence envers les membres ordinaires du NSADP,
les 80 Kleine Parteigenossen (« petits membres du parti »).
Cependant, en février 1946, la compétence de dénazification est
transférée au gouvernement autrichien.
Un mois plus tard, le 5 mars 1946, dans les zones occidentales
de l’Allemagne entre en vigueur la loi n o 104 « d’élimination du
national-socialisme et du militarisme ». Elle individualise les
procédures, et laisse au juge le soin d’apprécier le degré de
nazisme et de militarisme de la personne : Hauptschuldige
(« principaux coupables »), Belastete (« charges importantes »),
Minderbelastete (« charges mineures »), Mitläufer (« suivistes »),
Entlastete (« libérés »), les procès en dénazification pouvant
déclarer les prévenus Nicht betroffen, « non concernés », par cette
loi. 81
Des tribunaux d’épuration allemands (Spruchkammer) sont
mis en place, alors que les questionnaires remontent vers les
autorités. Les Américains sont les plus efficaces avec près de
13 millions de questionnaires remplis, d’où ressortent un million
de personnes incriminées mais dont 2 000 seulement sont
condamnées à une peine d’internement 82. Le décalage entre
l’effort de dépistage et le faible résultat final pose problème.
Rapidement, il apparaît qu’il est facile à de nombreux nazis
d’utiliser habilement le questionnaire afin de se dédouaner. Cet
usage est alors moqué sous le terme de Persilscheine, du nom de
la lessive la plus célèbre en Allemagne, et le certificat délivré
après un examen favorable du dossier devient le certificat de
« blancheur Persil ». Pour les cas plus sérieux, il apparaît que les
tribunaux allemands manquent manifestement de volonté pour
punir, avec le maximum de rigueur, les accusés. Surtout, la
priorité avait de fait été donnée aux cas les moins graves afin de
désengorger les procédures, mais le résultat en est un très faible
nombre de condamnations exemplaires. Au total, les tribunaux
allemands de l’Ouest avaient, en 1950, condamné
5 288 personnes, ceux de l’Est 12 861 83 .
Le déroulement des événements modifie les priorités. Le jour
même de la promulgation de la loi pour l’élimination du national-
socialisme et du militarisme, le 5 mars 1946, de l’autre côté de
l’Atlantique, Winston Churchill prononce à Fulton (États-Unis)
un discours devenu célèbre, car marquant pour beaucoup le
début d’une guerre qu’on n’appelle pas encore « froide » : « De
Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer
est descendu à travers le continent. » Comme dans d’autres pays
européens (Bulgarie, Grèce, Hongrie, Italie, Roumanie,
Yougoslavie) les premiers enjeux de l’épuration sont réorientés par l’affrontement entre l’URSS et les puissances occidentales.
Partout les exigences de la dénazification cédaient la place à
l’intégration de l’Allemagne dans les blocs en formation. L’année
1948 marque la fin officielle de la dénazification en Allemagne
comme en Autriche. À ce moment est déjà amorcée à l’ouest une
vague de réintégration des fonctionnaires épurés. Les deux
Républiques allemandes créées en 1949 ferment les yeux sur le
passé d’un certain nombre de cadres qu’elles jugent nécessaires à
la formation des nouveaux États. C’est par exemple le cas
d’anciens officiers de la Wehrmacht pour la nouvelle Nationale
Volksarmee (Armée populaire nationale) en RDA 84, et en RFA de
la justice et du monde des affaires (Alfred Krupp et plusieurs
magistrats nazis de haut rang sont amnistiés en 1951).
Cette même année, plusieurs mesures viennent confirmer le
passage à une autre époque. Le haut-commissaire américain
annonce une réduction des peines de la plupart des condamnés
de Nuremberg (procès international et procès dit « successeurs
américains »), la loi d’exécution permet la réintégration des
derniers exclus du service public et les poursuites pénales se
terminent en 1952, mettant un voile provisoire (jusque dans les
années 1960) sur le passé nazi de l’Allemagne. En Autriche, neuf
ans après la loi d’amnistie de février 1948, le parlement décide de
mettre un terme « aux derniers aspects ouverts de cette question
[dénazification] » par une amnistie de clôture en mars 1957 85.
L’Autriche interroge peu son passé et reste une victime du
nazisme jusqu’en 1985 lorsque éclate l’affaire Waldheim. Kurt
Waldheim, ancien secrétaire général de l’ONU, est candidat à la
présidence de la République autrichienne alors qu’est révélée sa
présence comme officier de la Wehrmacht lors des crimes de
guerre commis en Yougoslavie et en Grèce (déportation des Juifs de Salonique). Cela ne l’empêche pas d’être élu, mais bouleverse