Les Françaises, les Français et l'Épuration
Le tribunal militaire permanent de Saigon (1946-1951)
Cependant les verdicts du procès ne font pas l’unanimité et le
juge Bernard se désolidarise du jugement final, comme ses
collègues indien Pal, néerlandais Röling et australien Webb. Il
considère en effet la procédure comme « injuste et
techniquement erronée 47 ». Alors que le procès n’en était pas
encore à la moitié de son déroulement, il avait manifesté une
première fois son désaccord par un mémorandum adressé au
président Webb. Puis, après le jugement, il rédige un mémoire de
désapprobation qualifiant la totalité de la procédure comme
irrégulière. Quelques indiscrétions sur les délibérations,
auxquelles il n’aurait pas été totalement étranger, permettent de
savoir qu’il s’était prononcé pour l’acquittement de chacun des
accusés. Néanmoins, la place marginale de l’Indochine dans la
guerre Asie-Pacifique et plus largement de la France dans l’Asie
d’après-guerre explique le faible écho de la voix dissidente du
juge Bernard à l’inverse du juge indien Pal. Ce dernier devient
une icône des révisionnistes japonais qui font ériger en 2005 un
mémorial en son honneur dans le sanctuaire Yasukuni à Tokyo.
Là, sont honorés tous les combattants japonais, y compris les
criminels de guerre précisément condamnés par le TMIEO.
Ce n’est donc pas à Tokyo qu’est jugé l’essentiel des crimes
commis en Indochine française, mais à Saigon, de 1946 à 1950,
devant le Tribunal militaire permanent selon une procédure
identique à celle utilisée en France contre les ressortissants
allemands.
LE TRIBUNAL MILITAIRE PERMANENT DE SAIGON (1946-1951)
Le 19 mars 1951, à 7 heures du matin, au stand de tir du
quartier Virgile à Saigon sont passés par les armes l’ex-colonel de l’armée japonaise Shizume Takeji, et les ex-capitaines Sakamato
Junji, Fukuda Yoshio et Hayakawa Kiichi. Ils ont été condamnés
à la peine de mort, un peu plus d’un an auparavant, le 25 janvier
1950 par le Tribunal militaire permanent de Saigon (TMP). Leur
procès a été le dernier d’une série de vingt-sept dont le premier
s’est tenu le 7 octobre 1946. Depuis, 230 Japonais accusés de
crimes de guerre ont été poursuivis, dont 198 condamnés, parmi
lesquels 104 à la peine de mort, mais un quart d’entre eux, soit
26, ont été exécutés.
Ce versant asiatique du jugement par la France de ses
ennemis japonais demeure méconnu. Cela ne saurait surprendre,
tant au moment du prononcé des jugements l’événement passe
déjà inaperçu en métropole. Il bénéficie certes de la une dans la
presse coloniale indochinoise, est relayé dans l’aire Asie-
Pacifique, comme en témoigne un entrefilet dans la presse
australienne ( 48 « Japs Sentenced for War Crimes, Paris »), mais on
n’y trouve aucune allusion dans les journaux français. C’est donc
dans une indifférence absolue que sont condamnés et un an plus
tard exécutés quatre des responsables du principal massacre
commis par l’armée japonaise à Lang Son, le 9 mars 1945.
Sans retracer entièrement l’histoire de l’Indochine française
pendant la Seconde Guerre mondiale 49, il importe de rappeler
que la colonie dirigée par le gouverneur Decoux non seulement
est demeurée ardemment fidèle au régime de Vichy, mais encore
qu’elle lui a survécu. En effet, alors que la France est libérée, à
l’exception des poches de l’Atlantique, que Pétain est exilé à
Sigmaringen, la révolution nationale se poursuit en Extrême-
Orient. Est-elle pourtant une alliée de Tokyo ? Dès la défaite de
juin 1940, le Japon exerce une forte pression sur la péninsule tout
en y reconnaissant officiellement la souveraineté française. La guerre se poursuivant au nord face à la Chine, l’armée japonaise,
forte au départ de 25 000 hommes, est autorisée à stationner et
circuler en Indochine. Le 29 juillet 1941, les accords Darlan-Kato
(Sotomatsu Kato est l’ambassadeur du Japon à Vichy) permettent
un accroissement de cette présence et intègrent de fait
l’Indochine à la « sphère de prospérité asiatique », dénomination
japonaise de sa zone d’influence ou de conquête. Bien que le
gouverneur Decoux poursuive encore sa politique de
collaboration en ce début d’année 1945, les revers de l’armée
japonaise et la chute des Philippines font apparaître aux Japonais
la fragilité de leur dispositif défensif. L’Indochine demeure
désormais le seul lien entre le Japon et les territoires d’Asie du
Sud-Est encore sous son contrôle (Malaisie, Birmanie, Thaïlande,
Indes néerlandaises). Aussi, le 9 mars 1945, les troupes
japonaises, déjà présentes sur le territoire de la colonie et après
un très bref ultimatum, prennent le contrôle des places militaires
françaises et mettent aux arrêts les principaux cadres militaires et
coloniaux. Les circonstances du coup de force, la surprise comme
le rapport de force ne provoquent alors que de rares
affrontements.
Néanmoins, dans quelques lieux et en particulier dans la ville
frontalière de Lang Son, les troupes coloniales tentent de résister.
Quelques milliers d’hommes parviennent à s’enfuir vers le nord
pour rejoindre l’armée chinoise, d’autres se rendent après
quelques heures de vains combats. Ils sont alors divisés en petits
groupes, conduits à la citadelle où ils sont abattus à la
mitrailleuse puis achevés à la baïonnette. Quant aux officiers
supérieurs ils sont décapités. Femmes et enfants avaient été au
préalable utilisés comme bouclier humain pour forcer la
reddition des Français.
Pour ce crime de masse, près de 300 prisonniers de guerre
français tués, les quatre juges du tribunal reconnaissent
l’homicide volontaire non justifié par les lois de la guerre, la
préméditation, et la complicité de meurtre pour les officiers qui
avaient donné ordres et instructions. La Cour de cassation du
TMP rejette le pourvoi en février, puis, le président Vincent
Auriol, le recours en grâce malgré l’intense mobilisation des
avocats et des familles japonaises multipliant courriers et
pétitions. La sentence est finalement exécutée fin mars 1951.
D’autres crimes avaient auparavant été poursuivis. Comme en
métropole où se succèdent les procès du SD et de la Gestapo, en
Indochine sont poursuivis les membres de son équivalent
japonais : la Kenpeitai. À l’origine police militaire de l’armée
impériale fondée en 1881, la Kenpeitai devint à partir des années
1930 la police politique du régime, pourchassant toute opposition
et pratiquant à grande échelle la torture et l’assassinat. À la suite
de la prise de contrôle de l’Indochine par l’armée japonaise, le
9 mars 1945, les Français sont astreints à la résidence obligatoire,
soumis au couvre-feu et les regroupements de plus de trois
personnes sont interdits. Il leur est également interdit de fermer à
clé leur domicile comme le sont les appareils photos, radios,
machines à écrire et armes qui doivent être remis, sous peine des
plus graves sanctions, aux nouvelles autorités. Les prisonniers
militaires ou internés politiques qui avaient résisté, lors et depuis
le coup de force, tombent alors aux mains de la Kenpeitai, sont
détenus dans des conditions effroyables et régulièrement
torturés 50. En cinq mois, les élites coloniales sont décimées, ce
qui facilite la prise de pouvoir révolutionnaire de l’Indochine par
le Front pour l’indépendance du Vietnam (Vietminh). En effet,
lors de la capitulation de l’Empire japonais, le 14 août 1945, le Vietminh lance l’insurrection et parvient à s’emparer sans
difficultés des principales villes. Le 2 septembre 1945, Hô Chi
Minh proclame depuis Hanoi l’indépendance du pays. Cependant,
le gouvernement français entendait bien récupérer sa colonie
asiatique. Au prix de nombreux efforts, autant diplomatiques que
militaires, il parvient difficilement, avec le débarquement d’un
corps expéditionnaire en octobre 1945, à restaurer son emprise.
Mais la situation est précaire, puisqu’elle engage de fait la
métropole dans une guerre qui ne prend fin qu’après la défaite de
Dien Bien Phu en 1954.
Il n’empêche qu’en attendant les autorités françaises tiennent
à juger ceux qui ont mis à bas leur domination et en particulier
les gendarmes de la Kenpeitai. Les procès de leurs centres de
Phnom Penh, Saigon, Vinh, Hanoi, Thakek sont des moments
importants de la vie coloniale, puisque y témoignent de
nombreuses victimes des mauvais traitements, des tortures, des
viols et des pillages. À ces procès, des médecins viennent
dénoncer l’interdiction qui leur avait été faite d’apporter des soins
aux blessés et racontent comment ils avaient tenté de soulager les
victimes, souvent au péril de leur vie, tandis que d’autres témoins
relatent l’assassinat de leurs proches. Au total, près de 120
gendarmes sont jugés et condamnés dont 49 pour la seule ville de
Saigon. Leur commandant en chef Tomita Bunichi avec cinq
autres de ses officiers sont condamnés à mort le 14 février 1947
et tous exécutés six mois plus tard 51.
Avec 26 exécutions pour 230 personnes poursuivies, la
proportion, 11,3 %, est bien plus grande en Indochine qu’en
Europe. Parmi les condamnés à mort des tribunaux militaires en
France et à Rastatt ont été exécutés respectivement 54 et 62
criminels de guerre allemands, soit entre 2 % et 3 % des personnes poursuivies. Même si les effectifs concernés sont