Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 128 sur 170

Pages du PDF

Les Françaises, les Français et l'Épuration

Le tribunal militaire permanent de Saigon (1946-1951)

Cependant les verdicts du procès ne font pas l’unanimité et le

juge Bernard se désolidarise du jugement final, comme ses

collègues indien Pal, néerlandais Röling et australien Webb. Il

considère en effet la procédure comme « injuste et

techniquement erronée 47 ». Alors que le procès n’en était pas

encore à la moitié de son déroulement, il avait manifesté une

première fois son désaccord par un mémorandum adressé au

président Webb. Puis, après le jugement, il rédige un mémoire de

désapprobation qualifiant la totalité de la procédure comme

irrégulière. Quelques indiscrétions sur les délibérations,

auxquelles il n’aurait pas été totalement étranger, permettent de

savoir qu’il s’était prononcé pour l’acquittement de chacun des

accusés. Néanmoins, la place marginale de l’Indochine dans la

guerre Asie-Pacifique et plus largement de la France dans l’Asie

d’après-guerre explique le faible écho de la voix dissidente du

juge Bernard à l’inverse du juge indien Pal. Ce dernier devient

une icône des révisionnistes japonais qui font ériger en 2005 un

mémorial en son honneur dans le sanctuaire Yasukuni à Tokyo.

Là, sont honorés tous les combattants japonais, y compris les

criminels de guerre précisément condamnés par le TMIEO.

Ce n’est donc pas à Tokyo qu’est jugé l’essentiel des crimes

commis en Indochine française, mais à Saigon, de 1946 à 1950,

devant le Tribunal militaire permanent selon une procédure

identique à celle utilisée en France contre les ressortissants

allemands.

 

LE TRIBUNAL MILITAIRE PERMANENT DE SAIGON (1946-1951)

 

Le 19 mars 1951, à 7 heures du matin, au stand de tir du

quartier Virgile à Saigon sont passés par les armes l’ex-colonel de l’armée japonaise Shizume Takeji, et les ex-capitaines Sakamato

Junji, Fukuda Yoshio et Hayakawa Kiichi. Ils ont été condamnés

à la peine de mort, un peu plus d’un an auparavant, le 25 janvier

1950 par le Tribunal militaire permanent de Saigon (TMP). Leur

procès a été le dernier d’une série de vingt-sept dont le premier

s’est tenu le 7 octobre 1946. Depuis, 230 Japonais accusés de

crimes de guerre ont été poursuivis, dont 198 condamnés, parmi

lesquels 104 à la peine de mort, mais un quart d’entre eux, soit

26, ont été exécutés.

Ce versant asiatique du jugement par la France de ses

ennemis japonais demeure méconnu. Cela ne saurait surprendre,

tant au moment du prononcé des jugements l’événement passe

déjà inaperçu en métropole. Il bénéficie certes de la une dans la

presse coloniale indochinoise, est relayé dans l’aire Asie-

Pacifique, comme en témoigne un entrefilet dans la presse

australienne ( 48 « Japs Sentenced for War Crimes, Paris »), mais on

n’y trouve aucune allusion dans les journaux français. C’est donc

dans une indifférence absolue que sont condamnés et un an plus

tard exécutés quatre des responsables du principal massacre

commis par l’armée japonaise à Lang Son, le 9 mars 1945.

Sans retracer entièrement l’histoire de l’Indochine française

pendant la Seconde Guerre mondiale 49, il importe de rappeler

que la colonie dirigée par le gouverneur Decoux non seulement

est demeurée ardemment fidèle au régime de Vichy, mais encore

qu’elle lui a survécu. En effet, alors que la France est libérée, à

l’exception des poches de l’Atlantique, que Pétain est exilé à

Sigmaringen, la révolution nationale se poursuit en Extrême-

Orient. Est-elle pourtant une alliée de Tokyo ? Dès la défaite de

juin 1940, le Japon exerce une forte pression sur la péninsule tout

en y reconnaissant officiellement la souveraineté française. La guerre se poursuivant au nord face à la Chine, l’armée japonaise,

forte au départ de 25 000 hommes, est autorisée à stationner et

circuler en Indochine. Le 29 juillet 1941, les accords Darlan-Kato

(Sotomatsu Kato est l’ambassadeur du Japon à Vichy) permettent

un accroissement de cette présence et intègrent de fait

l’Indochine à la « sphère de prospérité asiatique », dénomination

japonaise de sa zone d’influence ou de conquête. Bien que le

gouverneur Decoux poursuive encore sa politique de

collaboration en ce début d’année 1945, les revers de l’armée

japonaise et la chute des Philippines font apparaître aux Japonais

la fragilité de leur dispositif défensif. L’Indochine demeure

désormais le seul lien entre le Japon et les territoires d’Asie du

Sud-Est encore sous son contrôle (Malaisie, Birmanie, Thaïlande,

Indes néerlandaises). Aussi, le 9 mars 1945, les troupes

japonaises, déjà présentes sur le territoire de la colonie et après

un très bref ultimatum, prennent le contrôle des places militaires

françaises et mettent aux arrêts les principaux cadres militaires et

coloniaux. Les circonstances du coup de force, la surprise comme

le rapport de force ne provoquent alors que de rares

affrontements.

Néanmoins, dans quelques lieux et en particulier dans la ville

frontalière de Lang Son, les troupes coloniales tentent de résister.

Quelques milliers d’hommes parviennent à s’enfuir vers le nord

pour rejoindre l’armée chinoise, d’autres se rendent après

quelques heures de vains combats. Ils sont alors divisés en petits

groupes, conduits à la citadelle où ils sont abattus à la

mitrailleuse puis achevés à la baïonnette. Quant aux officiers

supérieurs ils sont décapités. Femmes et enfants avaient été au

préalable utilisés comme bouclier humain pour forcer la

reddition des Français.

Pour ce crime de masse, près de 300 prisonniers de guerre

français tués, les quatre juges du tribunal reconnaissent

l’homicide volontaire non justifié par les lois de la guerre, la

préméditation, et la complicité de meurtre pour les officiers qui

avaient donné ordres et instructions. La Cour de cassation du

TMP rejette le pourvoi en février, puis, le président Vincent

Auriol, le recours en grâce malgré l’intense mobilisation des

avocats et des familles japonaises multipliant courriers et

pétitions. La sentence est finalement exécutée fin mars 1951.

D’autres crimes avaient auparavant été poursuivis. Comme en

métropole où se succèdent les procès du SD et de la Gestapo, en

Indochine sont poursuivis les membres de son équivalent

japonais : la Kenpeitai. À l’origine police militaire de l’armée

impériale fondée en 1881, la Kenpeitai devint à partir des années

1930 la police politique du régime, pourchassant toute opposition

et pratiquant à grande échelle la torture et l’assassinat. À la suite

de la prise de contrôle de l’Indochine par l’armée japonaise, le

9 mars 1945, les Français sont astreints à la résidence obligatoire,

soumis au couvre-feu et les regroupements de plus de trois

personnes sont interdits. Il leur est également interdit de fermer à

clé leur domicile comme le sont les appareils photos, radios,

machines à écrire et armes qui doivent être remis, sous peine des

plus graves sanctions, aux nouvelles autorités. Les prisonniers

militaires ou internés politiques qui avaient résisté, lors et depuis

le coup de force, tombent alors aux mains de la Kenpeitai, sont

détenus dans des conditions effroyables et régulièrement

torturés 50. En cinq mois, les élites coloniales sont décimées, ce

qui facilite la prise de pouvoir révolutionnaire de l’Indochine par

le Front pour l’indépendance du Vietnam (Vietminh). En effet,

lors de la capitulation de l’Empire japonais, le 14 août 1945, le Vietminh lance l’insurrection et parvient à s’emparer sans

difficultés des principales villes. Le 2 septembre 1945, Hô Chi

Minh proclame depuis Hanoi l’indépendance du pays. Cependant,

le gouvernement français entendait bien récupérer sa colonie

asiatique. Au prix de nombreux efforts, autant diplomatiques que

militaires, il parvient difficilement, avec le débarquement d’un

corps expéditionnaire en octobre 1945, à restaurer son emprise.

Mais la situation est précaire, puisqu’elle engage de fait la

métropole dans une guerre qui ne prend fin qu’après la défaite de

Dien Bien Phu en 1954.

Il n’empêche qu’en attendant les autorités françaises tiennent

à juger ceux qui ont mis à bas leur domination et en particulier

les gendarmes de la Kenpeitai. Les procès de leurs centres de

Phnom Penh, Saigon, Vinh, Hanoi, Thakek sont des moments

importants de la vie coloniale, puisque y témoignent de

nombreuses victimes des mauvais traitements, des tortures, des

viols et des pillages. À ces procès, des médecins viennent

dénoncer l’interdiction qui leur avait été faite d’apporter des soins

aux blessés et racontent comment ils avaient tenté de soulager les

victimes, souvent au péril de leur vie, tandis que d’autres témoins

relatent l’assassinat de leurs proches. Au total, près de 120

gendarmes sont jugés et condamnés dont 49 pour la seule ville de

Saigon. Leur commandant en chef Tomita Bunichi avec cinq

autres de ses officiers sont condamnés à mort le 14 février 1947

et tous exécutés six mois plus tard 51.

Avec 26 exécutions pour 230 personnes poursuivies, la

proportion, 11,3 %, est bien plus grande en Indochine qu’en

Europe. Parmi les condamnés à mort des tribunaux militaires en

France et à Rastatt ont été exécutés respectivement 54 et 62

criminels de guerre allemands, soit entre 2 % et 3 % des personnes poursuivies. Même si les effectifs concernés sont