Les Françaises, les Français et l'Épuration
Sinusoïde et rhizome
générations suivantes ? Qu’en est-il de la manière dont les enfants
ou les petits-enfants d’épurés ont vécu cette filiation et ont décidé
un jour de la rendre publique ? Comment et sous quelle forme ce
souvenir d’une « épuration insatisfaisante » a-t-il parfois surgi ou
resurgi dans l’imaginaire national, à certains moments et en
certains lieux ?
SINUSOÏDE ET RHIZOME
Parmi les marqueurs de la mémoire nationale au cours des
premières décennies d’après-guerre, deux films concernent
indirectement l’épuration. Celui d’Alain Resnais, Nuit et
brouillard, diffusé en 1956 est significatif en ce qu’il marque son
public, mais surtout provoque une réaction de la censure qui
impose que soit supprimée la photographie du policier français
surveillant le camp de Pithiviers, preuve de l’implication française
dans le processus de déportation en même temps que vérité
considérée comme insupportable à l’époque. Cet homme, avec
son képi, exprime à lui seul la compromission de l’État français et
renvoie au jugement de ceux qui l’ont servi et au châtiment
souvent perçu comme insuffisant qui leur a été réservé. Le film
provoque aussi une vive réaction de la part des Allemands, en
pleine période de réconciliation, lesquels imposent qu’il soit
déprogrammé de la sélection officielle du festival de Cannes
1956 1. Autre événement qui fait grand bruit, qu’on pourrait
désormais qualifier de « film-totem », celui de Marcel Ophüls, Le
Chagrin et la pitié, en 1969, lecture très orientée de l’attitude des
Françaises et des Français sous l’Occupation, mais, comme l’a
montré Pierre Laborie, qui a eu une influence considérable sur l’opinion et la mémoire de la France occupée. À l’instar de ces
deux exemples, nombreux ont été les événements qui ont marqué
la mémoire nationale de Vichy, qu’il s’agisse du rôle de
l’administration et des fonctionnaires, de l’antisémitisme d’État,
de la spoliation des biens juifs, du rôle des banques, de la
complicité des musées, des institutions, des commerces, des
entreprises, de l’ambivalence des attitudes ou encore de la
compromission d’hommes politiques, tels l’engagement comme
travailleur volontaire en Allemagne du leader communiste
Georges Marchais ou la Francisque de François Mitterrand.
Jusqu’au très médiatique procès de Maurice Papon, chaque
« affaire » a réactivé en son temps le souvenir de Vichy, et
souvent de façon implicite l’idée que la justice n’était pas passée
ou, si elle était bien passée, qu’elle avait été mal rendue, que les
« lampistes » avaient payé pour les « gros bonnets » et qu’au fond
l’épuration avait été mal faite, voire pour certains qu’elle n’avait
pas été faite du tout.
Du côté des épurés et de leurs défenseurs — ce sont souvent
les mêmes — le mécanisme s’inverse et chaque occasion a
longtemps été saisie de rappeler, en s’appuyant sur des faits
divers et des souvenirs personnels, l’injustice de ces « règlements
de comptes ». On sait pourtant que, la plupart du temps, les
sanctions prises à leur égard ont été très vite atténuées et / ou
amnistiées dans les cinq ou six ans qui ont suivi leur
condamnation. Cela n’a pas empêché les exagérations et les
déformations de tous genres qui ont alimenté la légende d’une
répression redoutable, sans que soient dites généralement la
brièveté des détentions, l’importance des remises de peine, la
rapidité des mesures d’amnistie… « Lorsque les libérations sont
mentionnées, écrit Bénédicte Vergez-Chaignon, c’est toujours avec des commentaires qui soulignent l’iniquité de la
condamnation initiale et présentent la clémence comme une
décision trop tardive qui ne répare rien 2. »
C’est autour de la question des chiffres et notamment à propos
des exécutions sommaires que s’est souvent cristallisé le souvenir
collectif, avant que ne s’affinent les estimations et que soient
discréditées, au moins dans la « mémoire savante », les contre-
vérités qui fondaient le mythe du bain de sang 3. Ceci ne vaut
d’ailleurs que pour une petite partie des Françaises et des
Français. Derrière cette question des chiffres s’inscrivent débats
et enjeux politiques renvoyant à la définition du processus de
châtiment, à son usage, à la nature des violences et des fautes qui
en relevaient comme aux enjeux politiques et mémoriels. À
travers elle, la postérité de l’épuration se caractérise par sa
capacité à créer une mémoire de la victime tout en maltraitant le
mythe résistant. Une sorte de souvenir fantasmatique d’autant
plus séduisant qu’il contient une part de vérité, mais qui
s’affranchit de la connaissance historiographique. À elle seule,
l’empreinte de la femme tondue dans l’imaginaire social,
emblème de l’épuration, résume la place du souvenir laissé
depuis plus d’un demi-siècle dans la mémoire commune. Sans
doute la complexité du phénomène a-t-elle eu pour conséquences
de brouiller la perception et de susciter la simplification par les
témoins dans ce qu’ils ont transmis aux générations suivantes.
Les répliques de la mémoire de l’épuration suivent la
sinusoïde de celle de Vichy, que celle-ci soit sous l’emprise d’un
syndrome, d’un passé indépassable ou d’un venin né d’un chagrin,
autant d’approches traduisant une 4 Mémoire désunie. Car bien
entendu, si cette histoire de l’après est rendue difficile par le
poids de l’implicite — l’épuration et ses manques ou ses excès sont le plus souvent sous-entendus — et la diversité de ses
formes, on pourrait ajouter qu’elle l’est tout autant par les
lectures et les analyses qui en sont faites.
En effet, selon les historiens, l’approche du phénomène est
différente. Elle peut être « d’en haut » selon l’étude qu’a faite de
cette mémoire Olivier Wieviorka, à travers les institutions, les
commémorations, les monuments et l’officialité mémorielle en
général. Le regard peut être plus englobant et chronologique, tout
en étant à la fois politique, culturel et même inspiré de la
psychanalyse comme l’a montré le travail pionnier d’Henry
Rousso. Ou enfin, comme le fait Pierre Laborie, à rebours des
deux précédents, l’analyse peut privilégier le phénomène
d’émergence ou de réémergence de cette mémoire, ses biais et les
influences qu’elle a subies, notamment du fait de deux œuvres
majeures, Le Chagrin et la pitié, et La France de Vichy de Robert
Paxton.
Dans Le Chagrin et le venin, Pierre Laborie s’intéresse à
l’influence de ces deux œuvres qui ont été non seulement
déterminantes mais plus encore matricielles en ce qu’elles ont
constitué un « événement-mémoire » faisant écran à la guerre
elle-même. La période post-paxtonienne et post-Chagrin a été sur-
imprimée par une vision des comportements focalisée depuis sur
la conciliation, l’accommodement et la faiblesse morale face à
l’occupant, vision partagée encore aujourd’hui par le plus grand
nombre.
Le jeu des interactions à la fois politiques, médiatiques et
générationnelles, a fait depuis émerger une représentation
dominante de la France occupée privilégiant la compromission,
au détriment de la Résistance. Ainsi, l’idée assez répandue d’une
société française qui aurait massivement été délatrice trouve son origine dans les publications diverses issues du camp des épurés.
Elle est reprise et diffusée par des revues comme Historia, puis
par le journaliste André Halimi qui en a fait un 5 scoop. Du
Chagrin et la pitié découle ou se libère une mémoire affranchie
des représentations antérieures, mémoire désormais fondée sur
ce fait culturel, devenu un des pivots majeurs, du rhizome de la
mémoire. Cette notion de rhizome conceptualisée par Gilles
Deleuze et Félix Guattari est intéressante en ce qu’elle propose
une vision différente de l’évolution sinusoïdale de la mémoire
communément admise. Selon eux, l’organisation des éléments ne
suit pas une ligne de subordination hiérarchique — avec une base
(une racine) — mais un schéma où chaque élément (mémoriel)
peut affecter ou influencer chaque autre élément ; le propre du
rhizome étant de n’avoir pas de centre. La mémoire (nationale)
serait une forme d’arborescence organisée inscrite dans un
« système acentré, non hiérarchique et non signifiant […], sans
mémoire organisatrice 6 ». En simplifiant, car la question est
difficile, on pourrait dire que parallèlement à une mémoire
officielle, chronologique et sinusoïdale, soumise aux
contingences du présent et aux usages politiques du passé, mais
néanmoins résultante de différents facteurs d’influence — par
exemple ici Le Chagrin et la pitié —, coexisterait une mémoire
sociétale, une « mémoire d’en bas » dont les manifestations,
incontrôlées, constitueraient autant d’événements surgissant ici
ou là comme un bambou génère des surgeons devenant eux-
mêmes racines : une mémoire-rhizome.
On admettra, face à ces différentes manières de voir, la
difficulté d’étudier cette mémoire buissonnante de l’épuration, à
laquelle s’ajoutent d’autres obstacles. Tout d’abord, celui déjà
évoqué d’approcher un « objet en retrait » — l’épuration, en tant qu’elle est souvent masquée dans le débat social par les thèmes