Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 143 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Sinusoïde et rhizome

générations suivantes ? Qu’en est-il de la manière dont les enfants

ou les petits-enfants d’épurés ont vécu cette filiation et ont décidé

un jour de la rendre publique ? Comment et sous quelle forme ce

souvenir d’une « épuration insatisfaisante » a-t-il parfois surgi ou

resurgi dans l’imaginaire national, à certains moments et en

certains lieux ?

 

SINUSOÏDE ET RHIZOME

 

Parmi les marqueurs de la mémoire nationale au cours des

premières décennies d’après-guerre, deux films concernent

indirectement l’épuration. Celui d’Alain Resnais, Nuit et

brouillard, diffusé en 1956 est significatif en ce qu’il marque son

public, mais surtout provoque une réaction de la censure qui

impose que soit supprimée la photographie du policier français

surveillant le camp de Pithiviers, preuve de l’implication française

dans le processus de déportation en même temps que vérité

considérée comme insupportable à l’époque. Cet homme, avec

son képi, exprime à lui seul la compromission de l’État français et

renvoie au jugement de ceux qui l’ont servi et au châtiment

souvent perçu comme insuffisant qui leur a été réservé. Le film

provoque aussi une vive réaction de la part des Allemands, en

pleine période de réconciliation, lesquels imposent qu’il soit

déprogrammé de la sélection officielle du festival de Cannes

1956 1. Autre événement qui fait grand bruit, qu’on pourrait

désormais qualifier de « film-totem », celui de Marcel Ophüls, Le

Chagrin et la pitié, en 1969, lecture très orientée de l’attitude des

Françaises et des Français sous l’Occupation, mais, comme l’a

montré Pierre Laborie, qui a eu une influence considérable sur l’opinion et la mémoire de la France occupée. À l’instar de ces

deux exemples, nombreux ont été les événements qui ont marqué

la mémoire nationale de Vichy, qu’il s’agisse du rôle de

l’administration et des fonctionnaires, de l’antisémitisme d’État,

de la spoliation des biens juifs, du rôle des banques, de la

complicité des musées, des institutions, des commerces, des

entreprises, de l’ambivalence des attitudes ou encore de la

compromission d’hommes politiques, tels l’engagement comme

travailleur volontaire en Allemagne du leader communiste

Georges Marchais ou la Francisque de François Mitterrand.

Jusqu’au très médiatique procès de Maurice Papon, chaque

« affaire » a réactivé en son temps le souvenir de Vichy, et

souvent de façon implicite l’idée que la justice n’était pas passée

ou, si elle était bien passée, qu’elle avait été mal rendue, que les

« lampistes » avaient payé pour les « gros bonnets » et qu’au fond

l’épuration avait été mal faite, voire pour certains qu’elle n’avait

pas été faite du tout.

Du côté des épurés et de leurs défenseurs — ce sont souvent

les mêmes — le mécanisme s’inverse et chaque occasion a

longtemps été saisie de rappeler, en s’appuyant sur des faits

divers et des souvenirs personnels, l’injustice de ces « règlements

de comptes ». On sait pourtant que, la plupart du temps, les

sanctions prises à leur égard ont été très vite atténuées et / ou

amnistiées dans les cinq ou six ans qui ont suivi leur

condamnation. Cela n’a pas empêché les exagérations et les

déformations de tous genres qui ont alimenté la légende d’une

répression redoutable, sans que soient dites généralement la

brièveté des détentions, l’importance des remises de peine, la

rapidité des mesures d’amnistie… « Lorsque les libérations sont

mentionnées, écrit Bénédicte Vergez-Chaignon, c’est toujours avec des commentaires qui soulignent l’iniquité de la

condamnation initiale et présentent la clémence comme une

décision trop tardive qui ne répare rien 2. »

C’est autour de la question des chiffres et notamment à propos

des exécutions sommaires que s’est souvent cristallisé le souvenir

collectif, avant que ne s’affinent les estimations et que soient

discréditées, au moins dans la « mémoire savante », les contre-

vérités qui fondaient le mythe du bain de sang 3. Ceci ne vaut

d’ailleurs que pour une petite partie des Françaises et des

Français. Derrière cette question des chiffres s’inscrivent débats

et enjeux politiques renvoyant à la définition du processus de

châtiment, à son usage, à la nature des violences et des fautes qui

en relevaient comme aux enjeux politiques et mémoriels. À

travers elle, la postérité de l’épuration se caractérise par sa

capacité à créer une mémoire de la victime tout en maltraitant le

mythe résistant. Une sorte de souvenir fantasmatique d’autant

plus séduisant qu’il contient une part de vérité, mais qui

s’affranchit de la connaissance historiographique. À elle seule,

l’empreinte de la femme tondue dans l’imaginaire social,

emblème de l’épuration, résume la place du souvenir laissé

depuis plus d’un demi-siècle dans la mémoire commune. Sans

doute la complexité du phénomène a-t-elle eu pour conséquences

de brouiller la perception et de susciter la simplification par les

témoins dans ce qu’ils ont transmis aux générations suivantes.

 

Les répliques de la mémoire de l’épuration suivent la

sinusoïde de celle de Vichy, que celle-ci soit sous l’emprise d’un

syndrome, d’un passé indépassable ou d’un venin né d’un chagrin,

autant d’approches traduisant une 4 Mémoire désunie. Car bien

entendu, si cette histoire de l’après est rendue difficile par le

poids de l’implicite — l’épuration et ses manques ou ses excès sont le plus souvent sous-entendus — et la diversité de ses

formes, on pourrait ajouter qu’elle l’est tout autant par les

lectures et les analyses qui en sont faites.

En effet, selon les historiens, l’approche du phénomène est

différente. Elle peut être « d’en haut » selon l’étude qu’a faite de

cette mémoire Olivier Wieviorka, à travers les institutions, les

commémorations, les monuments et l’officialité mémorielle en

général. Le regard peut être plus englobant et chronologique, tout

en étant à la fois politique, culturel et même inspiré de la

psychanalyse comme l’a montré le travail pionnier d’Henry

Rousso. Ou enfin, comme le fait Pierre Laborie, à rebours des

deux précédents, l’analyse peut privilégier le phénomène

d’émergence ou de réémergence de cette mémoire, ses biais et les

influences qu’elle a subies, notamment du fait de deux œuvres

majeures, Le Chagrin et la pitié, et La France de Vichy de Robert

Paxton.

Dans Le Chagrin et le venin, Pierre Laborie s’intéresse à

l’influence de ces deux œuvres qui ont été non seulement

déterminantes mais plus encore matricielles en ce qu’elles ont

constitué un « événement-mémoire » faisant écran à la guerre

elle-même. La période post-paxtonienne et post-Chagrin a été sur-

imprimée par une vision des comportements focalisée depuis sur

la conciliation, l’accommodement et la faiblesse morale face à

l’occupant, vision partagée encore aujourd’hui par le plus grand

nombre.

Le jeu des interactions à la fois politiques, médiatiques et

générationnelles, a fait depuis émerger une représentation

dominante de la France occupée privilégiant la compromission,

au détriment de la Résistance. Ainsi, l’idée assez répandue d’une

société française qui aurait massivement été délatrice trouve son origine dans les publications diverses issues du camp des épurés.

Elle est reprise et diffusée par des revues comme Historia, puis

par le journaliste André Halimi qui en a fait un 5 scoop. Du

Chagrin et la pitié découle ou se libère une mémoire affranchie

des représentations antérieures, mémoire désormais fondée sur

ce fait culturel, devenu un des pivots majeurs, du rhizome de la

mémoire. Cette notion de rhizome conceptualisée par Gilles

Deleuze et Félix Guattari est intéressante en ce qu’elle propose

une vision différente de l’évolution sinusoïdale de la mémoire

communément admise. Selon eux, l’organisation des éléments ne

suit pas une ligne de subordination hiérarchique — avec une base

(une racine) — mais un schéma où chaque élément (mémoriel)

peut affecter ou influencer chaque autre élément ; le propre du

rhizome étant de n’avoir pas de centre. La mémoire (nationale)

serait une forme d’arborescence organisée inscrite dans un

« système acentré, non hiérarchique et non signifiant […], sans

mémoire organisatrice 6 ». En simplifiant, car la question est

difficile, on pourrait dire que parallèlement à une mémoire

officielle, chronologique et sinusoïdale, soumise aux

contingences du présent et aux usages politiques du passé, mais

néanmoins résultante de différents facteurs d’influence — par

exemple ici Le Chagrin et la pitié —, coexisterait une mémoire

sociétale, une « mémoire d’en bas » dont les manifestations,

incontrôlées, constitueraient autant d’événements surgissant ici

ou là comme un bambou génère des surgeons devenant eux-

mêmes racines : une mémoire-rhizome.

On admettra, face à ces différentes manières de voir, la

difficulté d’étudier cette mémoire buissonnante de l’épuration, à

laquelle s’ajoutent d’autres obstacles. Tout d’abord, celui déjà

évoqué d’approcher un « objet en retrait » — l’épuration, en tant qu’elle est souvent masquée dans le débat social par les thèmes