Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 68 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Arrêter Pétain pour juger Vichy

temps, ainsi que quinze peines principales de dégradation

nationale dont sept sont suspendues pour « faits de résistance ».

C’est le cas notamment de René Bousquet, secrétaire général de

la police de Vichy en 1942-1943. Enfin, la Haute Cour prononce

quarante-deux non-lieux et trois acquittements. Reste le plus

important, le procès du chef du gouvernement, celui qui appelle

sur les ondes à cesser le feu le 17 juin 1940, le signataire de

l’armistice le 22 juin, le fossoyeur de la République le 10 juillet

1940, le procès de celui qui est devenu chef de « l’État français »

et qui a engagé le pays dans la collaboration à Montoire le

24 octobre 1940. C’est ce procès emblématique qui doit constituer

l’acmé de l’épuration.

 

ARRÊTER PÉTAIN POUR JUGER VICHY

 

Dans une atmosphère de retraite généralisée, le 20 août 1944,

les Allemands emmènent le maréchal Pétain en dépit tant de ses

protestations que de leur promesse de ne jamais l’obliger à

quitter le territoire national. De Vichy il est conduit sous escorte

dans la région de Belfort puis arrive le 7 septembre à

Sigmaringen, en Allemagne, où il est installé dans le château des

Hohenzollern. Il se considère lui-même comme prisonnier 5,

pendant que les autres collaborationnistes présents, qui ont, eux,

fait le choix de suivre l’occupant, font semblant d’exercer un

pouvoir qu’ils n’ont plus sous l’appellation de « Commission

gouvernementale pour la défense des intérêts français en

Allemagne ».

C’est là, sur les bords du Danube, que le vieux Maréchal

apprend sa mise en accusation par la Haute Cour et son prochain jugement par contumace. Malgré les refus répétés des Allemands

à ses demandes de retour en France, il parvient dans les tout

derniers jours du conflit à se faire conduire à la frontière Suisse.

De là, il peut rentrer en France. Le 26 avril 1945, le Maréchal, sa

femme et leur suite arrivent au poste-frontière de Vallorbe. Le

général Kœnig est chargé de lui notifier son mandat d’arrêt et de

le transférer par chemin de fer et sous escorte vers la capitale.

Contrairement à la Suisse où le couple Pétain avait fait l’objet de

témoignages de sympathie, en France, le Maréchal peut mesurer

au mieux la grande froideur dont il est l’objet, au pire la franche

hostilité, comme à Pontarlier où le train, peu avant minuit, est

momentanément bloqué par un rassemblement de près d’un

millier et demi de personnes aux cris de « À mort » et sous des

jets de cailloux 6. Arrivé à Paris il est écroué au fort de Montrouge.

Les manifestations d’hostilité se multiplient. Lors du défilé du

1er-Mai, des dizaines de milliers de Parisiens, un million selon les

organisateurs 7, marchent entre la Bastille et la Nation, fustigeant

les traîtres globalement et le Maréchal déchu en particulier,

associé à l’autre grande figure de la trahison, le général Bazaine

qui, en 1870, avait négocié auprès des Prussiens la reddition sans

combat de la place de Metz qu’il commandait. Trois quarts de

siècle plus tard, sa postérité est encore bien réelle puisque les

manifestants crient « Pétain-Bazaine au poteau ! », parole que

l’on entend aussi dans d’autres cortèges du Havre à Clermont-

Ferrand 8. Le Parti communiste imprime une affiche reprenant ce

titre déclinant toutes les bonnes raisons selon lui de condamner

Pétain à mort et de conclure « tout atermoiement serait un crime.

La France martyre exige le châtiment rapide de Bazaine-Pétain.

Pétain au poteau 9 ». Dès la mi-mai, police, gendarmerie et Renseignements généraux signalent cette affiche sur les murs des

villes un peu partout en France, et ce jusqu’au mois d’août.

À l’occasion du 14 juillet, l’inspiration se fait révolutionnaire,

on signale « une guillotine » à Clermont-Ferrand et à Paris une

pancarte « Louis XVI a trahi il a payé, Pétain a trahi il doit

payer 10 ». Depuis son retour et tout au long de l’été,

rassemblements et meetings sont organisés et attirent une forte

affluence. À la Mutualité, le 31 mai, le CNR organise une réunion

pour « le châtiment immédiat de Pétain ». Le lendemain, au

Grand-Théâtre de Toulon, les « Citoyens, citoyennes ! Jeunes

Toulonnais et Toulonnaises [sont invités à assister] en masse au

procès de Pétain 11 ». À Nevers, le 8 août lors de l’appel de

l’Association des victimes du nazisme, plusieurs centaines de

personnes se pressent dans la halle du marché. Là, est accrochée

une banderole avec les noms de Buchenwald, Dachau et

Ravensbrück et à la tribune apparaissent des déportés dans leur

tenue concentrationnaire 12. À Lyon, le 13 août, le CDL a réuni à

la Bourse du travail environ 1 200 personnes pour réclamer la

peine de mort pour Pétain 13. Des manifestations de moindre

importance ont lieu un peu partout dans le pays.

D’une façon générale, les forces de gauche et de la Résistance,

Parti communiste en tête, réclament le châtiment suprême pour

la figure emblématique du régime de Vichy. Au premier rang, on

trouve l’Union des femmes françaises (UFF), à la fois pour

contredire l’image des femmes qui seraient plus indulgentes que

les hommes, mais surtout pour opposer la souffrance d’un

peuple, dont témoigneraient les veuves et mères de martyrs, au

sort d’un vieillard certes diminué, mais coupable : « […] Au nom

des trois millions de prisonniers et déportés, Au nom du million

d’enfants tués [sic] par les misères de l’Occupation, Au nom de deux cent cinquante mille fusillés [sic], Au nom de centaines de

milliers d’hommes et de femmes torturés dans les camps de mort

nazis, Exigez pour Pétain LA MORT ! », dit le tract alors

massivement diffusé par l’UFF.

Une situation très éloignée de celle rêvée par Philippe Pétain

qui se serait vu, au cours d’une cérémonie officielle, remettre le

pouvoir au général de Gaulle avant de se retirer avec les

honneurs.

À défaut de l’avoir choisi, Pétain avait du moins la ferme

intention de ne pas se dérober à ce procès et il entendait bien y

asseoir sa position de héros national ayant « fait don de sa

personne à la France ». Car juger Pétain revenait au fond à juger

à la fois l’homme — dont la figure de vainqueur de Verdun avait

été confortée par près de trois décennies de propagande en

transformant 163 000 morts pour quelques arpents de terre en

victoire nationale — et son régime 14. Le premier avait enterré la

République pour mettre en place le second, lequel avait dérivé en

quatre années d’une dictature 15 antirépublicaine et antisémite

jusqu’à la brutalité de l’État milicien. Cette situation paradoxale,

où l’ex-vainqueur avait soumis le pays à des conditions

d’armistice exorbitantes, avait suscité la réaction immédiate du

général de Gaulle par une de ses formules cinglantes dont il avait

le secret : « Pour obtenir et pour accepter un pareil acte

d’asservissement, avait-il déclaré à la BBC le 26 juin 1940, on

n’avait pas besoin de vous Monsieur le Maréchal, on n’avait pas

besoin du vainqueur de Verdun : n’importe qui aurait suffi 16. »

Tout était dit. Sans résignation de l’homme, pas de résignation

collective et encore moins de légitimation possible du régime de

Vichy. Juger l’homme, c’était juger Vichy.

Le Maréchal se présente donc devant ses juges. Les onze

interrogatoires auxquels il a été soumis entre le 30 avril et le

19 juin 1945 reflètent la personnalité de l’accusé et sa tactique de

défense 17. Jouant de ses trous de mémoire, réels ou non, le

maréchal Pétain assume rarement ses responsabilités et reporte

souvent sur d’autres certaines décisions graves. Ainsi, tout en

prétendant « avoir toujours défendu les Juifs », et il est vrai qu’il

s’est opposé au port de l’étoile jaune en zone sud — mais en

oubliant toutefois qu’il a accepté que le timbre « Juif » figure sur

les cartes d’identité dans cette même zone sud après

novembre 1942 —, il n’assume pas cet antisémitisme

conservateur qui l’habite depuis toujours et qui lui a fait

approuver l’adoption des lois antisémites en 1940-1941, puis la

politique de livraison des Juifs étrangers.

Ainsi, il attribue le renvoi de Laval, en décembre 1940, à

l’attitude de celui-ci jugé trop collaborateur, alors que c’est avant

tout parce qu’il supportait mal l’indépendance et la désinvolture

de son vice-président du Conseil qui gouvernait sans se référer à

lui 18. Si, contrairement à ce dernier qui s’en accommodait plutôt

bien, Pétain appréciait peu les Allemands, il avait néanmoins

souhaité et promu la politique de collaboration. C’est cette

opportunité unique qui avait rendu possible la Révolution

nationale. Le maréchal Pétain avait donc pratiqué une politique

opportuniste, tout en invoquant le leitmotiv de la protection des

Français. La plupart du temps, ses réponses chargent Laval au

cours de ses interrogatoires, laissant croire que celui-ci lui avait

systématiquement forcé la main. Les exemples sont multiples de

cette « stratégie de la dérobade 19 ». C’est ainsi qu’après avoir

cautionné début 1944 l’entrée au gouvernement, comme

secrétaire général au maintien de l’ordre, de Joseph Darnand, chef de la milice de sinistre mémoire, tandis que les Allemands

commençaient de refluer vers l’Allemagne à l’été 1944, il rejette

sur Laval la responsabilité des exactions commises par les

miliciens. Bien plus que Laval ou Darnand, le Maréchal charge

tout particulièrement Raphaël Alibert, qu’il qualifie « d’excité qui

n’aurait jamais dû devenir garde des Sceaux ». Tout comme il

s’en prend à Loustaunau-Lacau, anticommuniste, cagoulard,

antigaulliste et cadre de la Légion des combattants mais résistant

et déporté à Mauthausen, dont le témoignage au procès lui est

plutôt favorable.

D’autres traces subsistent, parfois sans guère d’équivoque,

comme par exemple les félicitations qu’il envoya à Hitler après

que les Allemands eurent repoussé le débarquement-test anglo-

canadien de Dieppe en août 1942 ou encore le soutien qu’il

apporta à la Légion des volontaires contre le bolchevisme. Et s’il

eût sans doute des velléités de résistance dans son for intérieur

— ce fut le cas lorsqu’il voulut se proposer en remplacement des

otages de Châteaubriant, mais sans qu’il y ait de suite —, il n’en

demeure pas moins que l’ensemble de son action fut guidé par

son hostilité à l’encontre du régime parlementaire, des résistants,

des Juifs, des francs-maçons, et de facto par une suite de

capitulations face aux demandes allemandes. Autant d’éléments

rendant peu crédibles ses affirmations durant les séances

d’interrogatoire au cours desquelles, assisté de ses avocats, il

proclame : « Je n’ai jamais cherché à avilir la Résistance car

j’étais moi-même un résistant, le résistant de la France dans la

métropole » ; ou encore : « Ma politique n’a fait que favoriser

celle du général de Gaulle. J’ai maintenu le pays en attendant 20. »

L’impression générale laissée par ces procès-verbaux

d’instruction est assez surprenante. On « est frappé par cette représentation étroite, personnelle et anecdotique [que le