Les Françaises, les Français et l'Épuration
Des crimes de guerre commis par les Japonais en Indochine : le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient (1946-1948)
crimes de collaboration. Deux ans plus tard, en 1955, les États-
Unis, le Canada, et plusieurs pays d’Europe de l’Ouest (la France,
le Royaume-Uni, le Benelux, l’Italie et la RFA) signent les accords
de Paris qui donnent à la République fédérale sa pleine
souveraineté, et autorisent le réarmement allemand afin de
permettre son entrée dans l’OTAN. Par extension, les criminels de
guerre allemands ne peuvent plus être extradés et se retrouvent
alors protégés d’un jugement par un tribunal militaire allié. Par
ailleurs, en France comme en Allemagne, la loi prévoyait alors
une prescription de vingt ans après qu’un crime a été commis.
L’heure était-elle désormais à une impunité définitive ?
DES CRIMES DE GUERRE COMMIS PAR LES JAPONAIS
EN INDOCHINE :
LE TRIBUNAL MILITAIRE INTERNATIONAL POUR L’EXTRÊME-
ORIENT (1946-1948)
Avant d’envisager ce qu’il en fut du sort des criminels de
guerre nazis ayant échappé aux jugements alliés, il importe de
s’intéresser à une situation bien moins connue car lointaine de
plus de 10 000 kilomètres et donc à l’époque de près d’une
semaine de vol : celle de l’Indochine française. Reconnue comme
puissance alliée en Europe, la France participe logiquement au
pendant asiatique de Nuremberg : le Tribunal militaire
international pour l’Extrême-Orient (TMIEO), dit « procès de
Tokyo ». Elle y est présente aux côtés des dix autres pays alliés
engagés dans le théâtre d’opérations de l’Asie-Pacifique, soit les
États-Unis, l’URSS, le Royaume-Uni, la Chine, les Pays-Bas, les
Philippines, les Indes, le Canada, la Nouvelle-Zélande et
l’Australie dont le juge William Webb qui préside le tribunal.
Le gouvernement français, tout en étant conscient de la
nécessité d’être présent pour maintenir son rang, eut du mal à s’y
investir. Des divergences entre le ministère de la Justice et celui
des Colonies provoquent d’abord des changements dans la récolte
des informations et la préparation des dossiers. Ensuite, il est
difficile de trouver le juge et le procureur général qui doivent
représenter le pays. Plusieurs se désistent pour différents motifs.
Le choix se porte finalement sur deux hommes maîtrisant à peine
l’anglais, alors qu’il s’agit, avec le japonais, de la langue officielle
du procès : le juge Henri Bernard, magistrat colonial s’étant
illustré en faisant le choix de la France libre dès août 1940 à
Brazzaville, et le procureur Robert Oneto, anciennement en poste
à Melun 39.
Avec leurs collègues, ils ont à juger vingt-huit criminels
japonais de rang A, c’est-à-dire, comme à Nuremberg, coupables
de crime de guerre, de crime contre l’humanité et contre la paix,
soit les principaux dirigeants japonais à l’exception notable de
l’empereur Shôwa (Hiro-Hito). Plus long encore qu’à Nuremberg,
presque deux ans contre dix mois, le procès dure du 3 mai 1946
au 16 avril 1948 40. Le rôle des deux Français consiste à instruire
et à faire valoir au procès les actes commis par les Japonais à
l’encontre de l’Indochine française. Les actes de tortures,
d’assassinats de civils ou de prisonniers de guerre relevant
davantage des criminels de rang B et C sont jugés dès 1946 à
Saigon par le tribunal militaire français. Pour remplir le dossier
d’accusation français présenté par Robert Oneto à Tokyo, il
convenait d’insister sur des faits commis en 1940, tels la
pénétration japonaise à la frontière nord ou le soutien à la guerre
menée par la Thaïlande contre sa voisine française, et de
démontrer l’intention d’agression japonaise dès 1939. Non sans mal, tellement son anglais est incompréhensible, le juge français
parvient à présenter les actions japonaises en Indochine comme
un « crime d’agression contre la République française 41 ». Le
réquisitoire du procureur Oneto est prononcé enfin en
janvier 1947. Celui-ci ne pèse guère aux côtés de ses voisins
hollandais, anglais et plus encore chinois dont les pertes causées
par l’armée impériale japonaise ont été considérables. Les crimes
de guerre commis en Indochine française demeurent cependant
dans le jugement final : « Massacres occurred in this manner in
French Indo-China in the hostilities against the Free French
organizations there. Prisoners of war and detained civilians were
massacred at such places as : Longson (March 1945) ; Dinh Lap
(March 1945) ; Thaikhek (March 1945) ; Tong (March 1945) ; Tan
Qui (March 1945) ; Loas (March 1945) ; Dong Dang (March
1945) ; Hagiang (March 1945) ; and Tonkin (March 1945) 42. »
Quatre des vingt-huit accusés sont impliqués dans des actes
commis en Indochine française. Pour deux d’entre eux cette
charge est abandonnée : Akira Muto, pour lequel la cour
considère qu’il n’a pas pris part à la guerre d’agression en
mars 1945 43, et Koki Hirota, ministre des Affaires étrangères de
1933 à 1936 puis premier ministre jusqu’en 1937, contre qui « il
n’y a pas de preuve de sa participation ou de son soutien dans les
opérations militaires engagées contre l’Indochine en 1945 44 ».
À l’inverse Shunroko Hata, ministre de la Guerre dans le
cabinet Abe en 1939, coupable d’avoir développé les plans pour la
prise de contrôle de l’Indochine française 45, et Kuniaki Koiso,
ministre des Affaires coloniales dans les gouvernements
Hiranuma (1939) ainsi que Yonai (1940) qui « prit part aux
préparatifs de l’occupation de l’Indochine française 46 », sont aussi
condamnés pour ces motifs, tous deux à la prison à perpétuité.