Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 127 sur 170

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Les Françaises, les Français et l'Épuration

Des crimes de guerre commis par les Japonais en Indochine : le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient (1946-1948)

crimes de collaboration. Deux ans plus tard, en 1955, les États-

Unis, le Canada, et plusieurs pays d’Europe de l’Ouest (la France,

le Royaume-Uni, le Benelux, l’Italie et la RFA) signent les accords

de Paris qui donnent à la République fédérale sa pleine

souveraineté, et autorisent le réarmement allemand afin de

permettre son entrée dans l’OTAN. Par extension, les criminels de

guerre allemands ne peuvent plus être extradés et se retrouvent

alors protégés d’un jugement par un tribunal militaire allié. Par

ailleurs, en France comme en Allemagne, la loi prévoyait alors

une prescription de vingt ans après qu’un crime a été commis.

L’heure était-elle désormais à une impunité définitive ?

 

DES CRIMES DE GUERRE COMMIS PAR LES JAPONAIS

EN INDOCHINE :

LE TRIBUNAL MILITAIRE INTERNATIONAL POUR L’EXTRÊME-

ORIENT (1946-1948)

 

Avant d’envisager ce qu’il en fut du sort des criminels de

guerre nazis ayant échappé aux jugements alliés, il importe de

s’intéresser à une situation bien moins connue car lointaine de

plus de 10 000 kilomètres et donc à l’époque de près d’une

semaine de vol : celle de l’Indochine française. Reconnue comme

puissance alliée en Europe, la France participe logiquement au

pendant asiatique de Nuremberg : le Tribunal militaire

international pour l’Extrême-Orient (TMIEO), dit « procès de

Tokyo ». Elle y est présente aux côtés des dix autres pays alliés

engagés dans le théâtre d’opérations de l’Asie-Pacifique, soit les

États-Unis, l’URSS, le Royaume-Uni, la Chine, les Pays-Bas, les

Philippines, les Indes, le Canada, la Nouvelle-Zélande et

l’Australie dont le juge William Webb qui préside le tribunal.

Le gouvernement français, tout en étant conscient de la

nécessité d’être présent pour maintenir son rang, eut du mal à s’y

investir. Des divergences entre le ministère de la Justice et celui

des Colonies provoquent d’abord des changements dans la récolte

des informations et la préparation des dossiers. Ensuite, il est

difficile de trouver le juge et le procureur général qui doivent

représenter le pays. Plusieurs se désistent pour différents motifs.

Le choix se porte finalement sur deux hommes maîtrisant à peine

l’anglais, alors qu’il s’agit, avec le japonais, de la langue officielle

du procès : le juge Henri Bernard, magistrat colonial s’étant

illustré en faisant le choix de la France libre dès août 1940 à

Brazzaville, et le procureur Robert Oneto, anciennement en poste

à Melun 39.

Avec leurs collègues, ils ont à juger vingt-huit criminels

japonais de rang A, c’est-à-dire, comme à Nuremberg, coupables

de crime de guerre, de crime contre l’humanité et contre la paix,

soit les principaux dirigeants japonais à l’exception notable de

l’empereur Shôwa (Hiro-Hito). Plus long encore qu’à Nuremberg,

presque deux ans contre dix mois, le procès dure du 3 mai 1946

au 16 avril 1948 40. Le rôle des deux Français consiste à instruire

et à faire valoir au procès les actes commis par les Japonais à

l’encontre de l’Indochine française. Les actes de tortures,

d’assassinats de civils ou de prisonniers de guerre relevant

davantage des criminels de rang B et C sont jugés dès 1946 à

Saigon par le tribunal militaire français. Pour remplir le dossier

d’accusation français présenté par Robert Oneto à Tokyo, il

convenait d’insister sur des faits commis en 1940, tels la

pénétration japonaise à la frontière nord ou le soutien à la guerre

menée par la Thaïlande contre sa voisine française, et de

démontrer l’intention d’agression japonaise dès 1939. Non sans mal, tellement son anglais est incompréhensible, le juge français

parvient à présenter les actions japonaises en Indochine comme

un « crime d’agression contre la République française 41 ». Le

réquisitoire du procureur Oneto est prononcé enfin en

janvier 1947. Celui-ci ne pèse guère aux côtés de ses voisins

hollandais, anglais et plus encore chinois dont les pertes causées

par l’armée impériale japonaise ont été considérables. Les crimes

de guerre commis en Indochine française demeurent cependant

dans le jugement final : « Massacres occurred in this manner in

French Indo-China in the hostilities against the Free French

organizations there. Prisoners of war and detained civilians were

massacred at such places as : Longson (March 1945) ; Dinh Lap

(March 1945) ; Thaikhek (March 1945) ; Tong (March 1945) ; Tan

Qui (March 1945) ; Loas (March 1945) ; Dong Dang (March

1945) ; Hagiang (March 1945) ; and Tonkin (March 1945) 42. »

Quatre des vingt-huit accusés sont impliqués dans des actes

commis en Indochine française. Pour deux d’entre eux cette

charge est abandonnée : Akira Muto, pour lequel la cour

considère qu’il n’a pas pris part à la guerre d’agression en

mars 1945 43, et Koki Hirota, ministre des Affaires étrangères de

1933 à 1936 puis premier ministre jusqu’en 1937, contre qui « il

n’y a pas de preuve de sa participation ou de son soutien dans les

opérations militaires engagées contre l’Indochine en 1945 44 ».

À l’inverse Shunroko Hata, ministre de la Guerre dans le

cabinet Abe en 1939, coupable d’avoir développé les plans pour la

prise de contrôle de l’Indochine française 45, et Kuniaki Koiso,

ministre des Affaires coloniales dans les gouvernements

Hiranuma (1939) ainsi que Yonai (1940) qui « prit part aux

préparatifs de l’occupation de l’Indochine française 46 », sont aussi

condamnés pour ces motifs, tous deux à la prison à perpétuité.