Les Françaises, les Français et l'Épuration
Des grâces gaulliennes aux révisions
française, Louis Deloncle (le fils d’Eugène également membre de
la Cagoule) à la tête de L’Oréal Espagne, ou encore Jacques
Corrèze, ancien LVF, devenu d’abord agent fédéral pour la
marque Monsavon en Espagne et en Amérique latine, puis
directeur de Cosmair, une autre filiale de L’Oréal aux États-
Unis 44.
DES GRÂCES GAULLIENNES AUX RÉVISIONS
Les grâces constituent pour le général de Gaulle une variable
d’ajustement aux décisions des tribunaux d’épuration. La reprise
en main du pays après la Libération, les voyages en province qu’il
entreprend, dès septembre 1944, pour apaiser les esprits, la
priorité donnée au rétablissement de la légalité républicaine sont
autant d’éléments contextuels qui expliquent l’évolution des
positions du général de Gaulle vis-à-vis de l’épuration. Avant la
Libération, il oscillait entre un renouvellement en profondeur des
élites et une épuration plus ciblée à l’encontre de « quelques
traîtres » (« une poignée de misérables »). La bienveillance de la
rhétorique gaullienne dissimule cependant mal la priorité donnée
au choix pragmatique, imposée par la realpolitik, outre le fait que
le privilège d’accorder la grâce correspond assez bien avec la
volonté de hauteur qu’impose le personnage et sa conception
personnelle d’une certaine idée de la France et du service de
l’État.
Le général de Gaulle va d’ailleurs s’accrocher à ce droit
régalien, un temps contesté par les membres du gouvernement.
La question en effet était de savoir si le président détenait ce droit
par délégation du Conseil des ministres ou s’il s’agissait là d’une prérogative, la plus haute, réservée au chef de l’État. Doit-on
préciser que de Gaulle penchait pour la seconde proposition ? Ou
plutôt qu’il est inflexible à ce propos. Son sens de l’État,
l’incontestable éthique qui préside à sa pratique régalienne, son
talent politique et sa conscience de la puissance symbolique dans
le rapport qu’il entretient avec la nation placent la question du
droit de grâce au cœur de son rapport au pouvoir. En dehors de
cette position de principe, le Général refuse même d’être
déchargé de l’exercice pratique du droit de grâce par le ministre
de la Justice, Jules Jeanneney, et prend lui-même chaque décision
au cours d’audiences pouvant comporter jusqu’à une trentaine de
cas 45. Il examine cas par cas les 2 071 condamnations à mort
prononcées par la Haute Cour et les cours de justice. Son avis est
également sollicité sur les condamnations à perpétuité. On sait
qu’à la différence de l’amnistie qui efface la peine, la grâce
exempte, partiellement ou totalement, de l’exécution de la peine.
Elle relève d’un acte souverain qui se passe de toute justification.
Pour toute peine capitale encourue, le recours en grâce était
instruit avant même qu’il soit formulé par le condamné. Les
archives émanant du bureau des grâces permettent de suivre le
processus, sans que l’on puisse en connaître plus, en dehors de
quelques échanges entre de Gaulle et le directeur des grâces, sur
ce qui fonde la décision finale. De Gaulle gracie huit des onze
condamnés à mort en Haute Cour, ainsi qu’en cour de justice
toutes les femmes et la plupart des mineurs. À la question de
savoir quelles sont réellement les raisons qui poussent de Gaulle
à intervenir, Jean-Paul Cointet qui a longuement étudié ces
archives privilégie un délicat équilibre entre spiritualité
chrétienne et raison d’État, laissant le moins de place à la
subjectivité personnelle. Comme c’est le cas pour Joseph Darnand, envers qui de Gaulle conserve son empathie pour le
courage et l’engagement de ce « soldat dévoyé », selon sa propre
formule, qu’il respecte comme ancien combattant et à qui il écrit
pour lui signifier qu’il refuse sa grâce au nom de la raison d’État
mais qu’il lui garde son estime personnelle. De même les articles
de presse ou les pétitions en faveur des condamnés n’ont que peu
d’influence, pas plus que les interventions d’avocats, face
auxquelles de Gaulle reste systématiquement muet, lors des
audiences de grâce, afin que ses mots ne puissent être interprétés
avant que sa décision ne soit rendue.
Le droit de grâce est un outil politique à double tranchant.
Trop utilisé, il mécontente le peuple, et peut provoquer des
troubles locaux aux conséquences politiques non négligeables. À
plusieurs reprises, l’Assemblée nationale, fraîchement
recomposée, supporte mal cette prérogative régalienne. Le
reproche en est fait à de Gaulle qui sait cependant l’utiliser avec
habileté à l’égard de Maurice Thorez, condamné en
novembre 1939 à six ans d’emprisonnement pour désertion et
dont l’amnistie sert à l’évidence l’intérêt du gouvernement.
L’amnistie permet, en contentant les communistes, d’obtenir leur
soutien pour remettre le pays au travail et surtout dans un
premier temps de contribuer à régler la délicate question de la
dissolution des Milices patriotiques, donc de progresser dans la
remise en ordre et d’affermir la légitimité du pouvoir. Après
janvier 1946, Félix Gouin puis Vincent Auriol prennent la suite de
l’homme du 18-Juin.
Les temps ont changé, de l’avis même de Charles de Gaulle
résumé par sa célèbre boutade, fin 1945 : « Il y a un an les
Français étaient malheureux, aujourd’hui ils sont mécontents. Il y
a tout de même un progrès. » La pénurie dure. En Europe, l’année 1946 est du point de vue alimentaire la plus difficile de
toute la période de la guerre, comme le montrent les rapports de
la FAO 46. Le climat politique a évolué deux ans après la
Libération, mais l’opinion demeure confrontée à cette pression
du quotidien. Au printemps 1947, le renvoi des ministres
communistes et l’éclatement du tripartisme changent la donne et
sonnent le glas d’un consensus déjà fragile avec la montée en
puissance de la guerre froide. Les grèves du printemps, parfois
très violentes, ont, par glissements successifs, pour conséquence,
outre la remise en cause de sa légitimité, de faire endosser au
Parti communiste les excès de l’épuration et renforcent « un
anticommunisme favorable à un climat de réconciliation
nationale 47 ».
Au début de l’année 1946, divers organismes de défense des
accusés se mettent en place et font jouer le droit au recours
comme les y autorise la loi. Louis Rougier, professeur de
philosophie à la faculté de lettres de Besançon, publie au Canada,
dès 1945, Créance morale de la France dans laquelle il dénonce les
violations des droits de l’Homme 48. Il multiplie les prises de
position en faveur de l’amnistie dans différentes revues comme
les Écrits de Paris et fonde en 1947 l’Union pour la défense et la
restauration du service public. Il tente de saisir la jeune
organisation internationale des Nations unies en adressant à
Édouard Herriot, président de la chambre des députés, une
Requête sur les violations des droits de l’Homme… Plaidoyer en
faveur de l’amnistie administrative. La question de l’amnistie
fédère les énergies. Le Front des forces françaises mène très tôt
campagne sur ce thème autour de Paul Estèbe, ancien chef de
cabinet du maréchal Pétain.
Les groupuscules issus de la défunte Action française
s’engagent également dans cette voie. Les Documents nationaux
créés clandestinement en septembre 1944 par Maurice Pujo et
Georges Calzant pour défendre les partisans de Vichy « non
compromis avec l’occupant » deviennent à partir du 10 juin 1947
l’hebdomadaire Aspects de la France. De ce courant maurrassien,
se distinguent d’autres royalistes encore moins regardants sur le
passé politique et la compromission de ses membres avec les
Allemands. Ils publient La Croisade grâce, une fois de plus, au
soutien de l’éditeur genevois Constant Bourquin. Les Documents
nationaux puis Aspects de la France offrent leurs colonnes à des
noms d’anciens vichystes connus, comme Pierre Boutang, ou
Xavier Vallat lui-même, à d’anciens de l’Office français de
l’information, d’Alfred Fabre-Luce au jeune Jacques Isorni
brillant défenseur de Pétain, ou encore à l’historien Philippe
Ariès 49.
Les catholiques nostalgiques de Vichy ne sont pas en reste
autour de La France catholique ou de Questions actuelles
renommées en 1947 Écrits de Paris. Dans cette publication,
l’épuration est comparée à « la loi de Lynch », en référence aux
lynchages pratiqués en Virginie au e XIX siècle. Son tirage atteint
trente mille exemplaires à la fin des années 1940. Le journal
attire les plumes de Louis Rougier, encore lui, mais aussi les
romanciers comme Henri Bordeaux, Paul Morand, Henri
Pourrat, l’historien Jacques Benoist-Méchin, l’industriel Pierre
Taittinger et l’ancien ministre du Travail de Vichy, Hubert
Lagardelle.
Quant à l’hebdomadaire Paroles françaises, il se distingue pour
avoir été créé par un ancien résistant, André Mutter, membre de
Ceux de la Résistance, élu à l’Assemblée constituante puis député à l’Assemblée nationale. Il milite pour la réconciliation face à une
épuration excessive. Ce thème fédérateur permet de réunir
différentes sensibilités de droite, outre les plumes déjà citées,
celles de Claude Jamet, Emmanuel Beau de Loménie ou Jean
Ebstein. Le journal s’engage très tôt en faveur de l’amnistie.
D’autres encore ne font guère dans le consensus en affirmant,
dans le bimensuel Réalisme fondé par l’industriel Christian Wolf,
vouloir réparer « les crimes de l’épuration » et « les injustices de
la justice », lutter contre les communistes et la IVe République.
Certains auteurs s’y déclarent ouvertement antisémites 50. Toutes
ces publications défendent le régime défunt et le Maréchal,
condamnent les crimes de la Résistance et de l’épuration, prônent
la révision des condamnations et l’amnistie. Un autre héraut bien
connu du combat pour l’amnistie est le chanoine Desgranges,
député du Morbihan dans les années 1930 et orateur de talent. Il
est l’auteur du pamphlet Les Crimes masqués du résistantialisme,
publié en 1948 51. En écrivant le résistantialisme avec un « t », il
assimile par dérision la posture des résistants d’après-guerre à la
mode existentialiste. Sa diatribe est reprise jusqu’à devenir un
symbole de la lutte contre l’injustice de l’épuration.
L’augmentation vertigineuse du nombre des recours reflète le
climat de récriminations chez les épurés. 80 dossiers de recours
en grâce pour des condamnés à mort se trouvent en attente au
1er janvier 1947. Au printemps, hors condamnations à mort, on en
compte 62 000 issus des cours de justice et des chambres
civiques. Dans ces recours en révision, les arguments invoqués
par les condamnés ne manquent souvent pas de sel : un hôtelier
du Mont-Saint-Michel très proche de l’occupant, ayant fait
importer des guides touristiques (avec une publicité de son
établissement en quatrième de couverture) et de la bière de Munich, explique avec le soutien du député de la Manche qu’il
s’agissait avant tout de « détourner les Allemands de la
consommation de vins français et de préserver sa cave jusqu’à la
libération 52 ». Un autre, électricien à Cherbourg, affirme avoir
travaillé pour les Allemands dans le seul but de résorber le
chômage 53. Certains font valoir le besoin, pour justifier leur petit
trafic, des enfants à nourrir, le STO, d’autres invoquent
l’imprudence pour expliquer une dénonciation, reconnaissent
avoir fait du marché noir mais dans le seul but d’éviter que les
produits français ne partent en Allemagne, d’autres encore
mettent en avant, afin de compenser ce qui leur a valu
condamnation, une aide apportée à la Résistance ou un acte de
résistance dont la forme laisse parfois rêveur : ainsi ce marchand
de primeur accusé de commerce avec l’ennemi revendique-t-il
comme acte de résistance le fait d’avoir renseigné les Américains
le 12 août 1944, lors de la libération de son village 54. Un
chirurgien-dentiste de Granville se pourvoit en cassation auprès
du Conseil d’État en 1949 et réclame réparation du préjudice de
son internement préventif au camp de Tourlaville (Cherbourg)
alors qu’il a été ensuite acquitté 55.
Au-delà des démarches individuelles, le choix d’un bon avocat
compte pour beaucoup dans l’aboutissement des procédures. La
prise de parole publique des anciens de la collaboration se traduit
également par quelques tentatives d’organisation des victimes de
l’épuration. En Normandie, en janvier 1946, un certain Fougère
envisage de former une « ligue des victimes de l’arbitraire » avec
des personnes s’estimant condamnées à tort mais recueille peu de
suffrage de la part des intéressés qui préfèrent se tourner vers des
avocats réputés pour leur talent. En 1947 est créé, avec plus de
succès, le Comité français de défense des droits de l’Homme pour encourager « toute activité propre à apaiser les esprits, favoriser