Les Françaises, les Français et l'Épuration
« qui n’a pas porté le nom d’un vichyste…
dévoilent la manière dont ces enfants d’épurés restituent les faits,
s’en accommodent et surtout vivent cet héritage difficile et
souvent douloureux.
« QUI N’A PAS PORTÉ LE NOM D’UN VICHYSTE…
… ne connaîtra jamais la nausée d’être soi 21. » Les enfants,
dans le dernier quart du e XX siècle, puis plus tard les petits-
enfants prennent le relais des témoins. Les premiers prolongent
plutôt, à quelques exceptions près, les plaidoyers pro domo de
leurs parents ou grands-parents, les seconds questionnent,
enquêtent et écrivent leur désarroi plus facilement que la
génération précédente, quand ce n’est pas leur mépris. Porter le
nom d’un collabo n’est pas chose facile et beaucoup s’astreignent
à ce singulier exercice d’auscultation introspective à rebours,
dans le double but, plus ou moins conscient, d’associer un réel
besoin de comprendre la complexité des comportements à la
volonté de se soulager du fardeau encombrant d’un géniteur
maudit par la collectivité. Ils ne sont néanmoins en cela pas
distincts des autres enfants qui portent le poids de leurs parents.
Mais ils le vivent sans doute très différemment et surtout très
singulièrement, chacun ayant construit la version la plus
acceptable de son propre récit familial.
Ainsi Marie Chaix, fille d’Albert Beugras, membre du PPF,
bras droit de Jacques Doriot qui fut condamné à perpétuité en
1948 et libéré six ans plus tard, a-t-elle relaté en 1974, dans Les
Lauriers du lac de Constance 22, la vie de son père sous
l’Occupation. N’ayant guère de souvenirs précis car trop jeune,
elle a écrit son livre à partir des notes paternelles prises en prison. Elle avouait néanmoins que ce cheminement dans les
traces écrites de son père ne l’avait guère éclairée ni rendue plus
indulgente. Lors d’une interview, elle regrettait de pouvoir « de
moins en moins comprendre, de moins en moins excuser. On
croit qu’on porte le poids de cette faute », ajoutait-elle 23. À
l’opposé de sa sœur, la seconde fille d’Albert Beugras, connue
sous le nom d’Anne Sylvestre, « chanteuse engagée » dont la
qualité des textes est reconnue — on la compare parfois à
Georges Brassens —, n’a jamais évoqué son père dans ses
chansons. Deux manières de s’accommoder du passé familial. La
sœur cadette avouant plus tard : « J’avais un secret, honteux.
J’étais sûrement idiote de penser pouvoir le cacher — d’ailleurs,
pas mal l’ont su et m’ont mis des bâtons dans les roues. Mais je
me serais fait couper en morceaux plutôt que de le raconter ! […]
Lorsqu’il [son père, sorti de prison] est revenu dix ans plus tard,
je ne lui ai pas posé la moindre question. Je voulais lui foutre la
paix. Si maintenant je le tenais là, je lui dirais : « Mais qu’est-ce
qu’il t’a pris d’être aussi con 24 ! » Autre auteur pionnier dans ce
domaine, Jean-Luc Maxence raconte dans 25 L’Ombre d’un père la
vie de Jean-Pierre Maxence, issu de la jeune droite intellectuelle
des années 1930, de la mouvance X-Crise et de la Synarchie. Il
adhère à la ligue « La Solidarité française créée par le parfumeur
François Coty et fonde avec Thierry Maulnier, en 1936,
l’hebdomadaire L’Insurgé se réclamant à la fois d’Édouard
Drumont et de Jules Vallès (auteur en 1886 du roman éponyme).
Il est animateur du Centre communautaire, organisme de
réflexion fondé en 1941 qui concevait la gestion de la société
comme celle d’une entreprise. Il publie des critiques littéraires
dans des journaux collaborateurs comme Gringoire, Aujourd’hui,
La Gerbe ou à la NRF dirigée par Drieu la Rochelle. Inscrit à la Libération sur la liste noire des écrivains, il s’exile en Suisse et
l’ombre de son passé n’en finit pas d’assombrir l’existence de son
fils.
Pierre Rigoulot a enquêté au début des années 1990 auprès
d’une vingtaine d’enfants de l’épuration, fils ou filles de collabos
reconnus, qu’il s’agisse parmi d’autres de Jacques Le Roy
Ladurie, Paul Chack, Paul Touvier, Marcel Bucard, Raphaël
Alibert ou Joseph Darnand. Cet auteur a conduit des entretiens
retranscrits dans un livre 26. Au-delà de l’universelle question de la
place manquante du père dans la construction d’une vie, question
dépassant très largement notre sujet et pouvant s’appliquer à
n’importe quel individu, il remarquait que ces enfants avaient
tous été marqués tout d’abord par les difficultés liées au nom
qu’ils portaient, que ce soit à l’école ou, plus tard, dans le monde
professionnel, et à l’ostracisme dont ils s’étaient sentis victimes.
Outre que quelques-uns se souvenaient avoir été traumatisés par
l’arrestation de leur parent — certains ayant même été arrêtés
avec eux et placés en institution —, leur origine s’était souvent
traduite par des effets de répétition, plus fréquents que
l’ordinaire, dans leur choix politique (de droite ou de gauche) ou
professionnel, dans leur engagement civil, dans leur posture
identitaire ou encore avait marqué leurs thèmes de prédilection
lorsqu’ils étaient créateurs, écrivains ou peintres. C’est surtout
l’opprobre général dont leur nom était porteur qui les avait fait
souffrir et avait très souvent généré du silence de leur part,
entraînant des difficultés psychologiques.
Notamment en référence au génocide juif, constate Pierre
Rigoulot, bien des enfants d’épurés sont malades de la faute
paternelle. « Ils ont mal à leur père », pour reprendre la formule
d’un petit patient de Françoise Dolto 27. Leur culpabilité s’énonce plus ou moins explicitement comme si leur lien de filiation
intime ne pouvait s’épanouir (et les épanouir), le père-collabo
prenant le pas sur le père-tout-court. La conséquence pour tous et
toutes, et en dépit de chaque situation évidemment singulière, est
de brosser de leur père « un portrait qui en est d’abord
l’illustration et la défense 28 », un récit de vie qui minore leur
engagement dans la collaboration, qui en relativise la portée et la
durée comme la responsabilité. Pour eux, en France « papa
n’était pas un collaborateur » comme en Allemagne, pour la
génération suivante, « grand-père n’était pas un nazi ».
Dans les années 2000, les enfants vieillissants et comme
cherchant à répondre à cette question matricielle, pressés par
leur existence en déclin, ont apporté leur lot de témoignages
purgatifs. Certaines plumes connues auscultent ainsi sans
complaisance le passé de leur géniteur. Sans indulgence et
parfois en biographes, selon des formes plus ou moins
romancées, ils inscrivent dans l’exposition publique de la vérité
familiale leur manière d’assumer leur origine maudite.
Le portrait dressé dans 29 Ramon par Dominique Fernandez ne
fait guère de concession à ce père qui s’est peu occupé de lui et
dont l’engagement fasciste lui est antinomique. Ramon
Fernandez, brillant critique littéraire avant-guerre, ami de Gide,
d’une jeune femme bientôt célèbre, Marguerite Duras, de Jean
Paulhan, fréquentant les salons de la NRF, résolument engagé à
gauche après le 6 février 1934, adhère pourtant en 1937 au Parti
populaire français (PPF) de Jacques Doriot dont il devient
membre du bureau politique et, comme lui, glisse et se range
résolument dans la collaboration en 1940. Il écrit dans La Gerbe
d’Alphonse de Châteaubriant et demeure proche de la NRF dont
Drieu la Rochelle est devenu le patron. Dominique a 14 ans lorsque Ramon s’éteint. Un critique résume ainsi l’ouvrage et la
question que pose le fils au père : « Ramon est une longue
interrogation biographique agitée : le livre d’un enfant
malheureux et pas très subtil, la chronique coléreuse et répétitive
d’un homme sur son père, si peu connu, si peu vu, à qui il voue
une admiration impossible, honteuse et tenace, en demandant :
pourquoi et comment as-tu pu devenir ça 30 ? »
De fait, cette recherche systématique du dédouanement
paternel conduit l’auteur à nier l’évidence comme dans ces
quelques lignes : « L’exposition “Le Bolchevisme contre l’Europe”
qui s’ouvre salle Wagram le 1er mars 1942. RF [Ramon
Fernandez] figure dans le Comité d’honneur, à côté de Paul
Chack [condamné à mort et exécuté en 1945] et de Maurice Ivan
Sicard [adjoint politique de Jacques Doriot, réfugié en Espagne
de 1945 à 1957], membre du Bureau politique du PPF. Le PPF a
un stand. Un tract diffusé par ce stand trahit la dérive antisémite
de la manifestation 31. » La naïveté de l’auteur face à ce tract ferait
sourire n’importe quel étudiant en histoire… L’investigation du
fils va loin. Afin de répondre à cette quête de sens dans le
cheminement de son père vers le fascisme, question qui le
taraude, le fils envisage tous les possibles, jusqu’à concevoir une
sorte de bréviaire des lectures de la collaboration, de ces
différentes acceptions, à recenser les failles possibles permettant
de dédouaner son géniteur de son engagement. Que l’explication
puisse par exemple résider dans des pulsions homosexuelles
supposées de son père, quitte à dérouler une pensée à la fois
erratique et volontariste pour trouver, selon cette hypothèse, des
fondements rationnels impossibles à saisir, entre penchants
sexuels et engagement politique. Dans cette perspective,
Dominique Fernandez pose un regard sur son père en miroir de lui-même et de sa propre sexualité : « Je suis né de ce traître,
écrit-il, il m’a légué son nom, son œuvre, sa honte. Au centre de
ma vie, depuis l’enfance : aimer ce qui est interdit, puisqu’on
m’interdisait d’aimer l’objet de mon amour. » La colère est
mauvaise conseillère. Il cherche aussi du côté de sa mère
castratrice, de l’échec de son mariage et d’une forme de fuite
alcoolisée et désespérée de son père, qui l’aurait, malgré lui,
emporté dans ce qu’il détestait le plus pour mieux se punir lui-
même. Mieux (ou pire), cette quête désespérée de sens amène
l’auteur à honnir ceux qui sont restés du bon côté comme Léon
Werth, par exemple, dont le jugement caustique sur son père lui
est insupportable. Dominique Fernandez, dans sa quête
biographique paternelle, montre que, lorsque aucune explication
plausible ne tient, le poids de ce père décevant se fait tellement
lourd qu’il peut entraîner l’orphelin malgré lui sur des chemins
qui ne mènent nulle part.
Dans 32 Un petit Parisien, tout d’abord, récit de son enfance
sous l’Occupation publié en 2000, la plume autobiographique de
Dominique Jamet, elle, en dit beaucoup sur son père. Cet
« homme occupé », titre d’un chapitre du livre, jeune veuf
brillant, multiplie les aventures amoureuses et délaisse ses
enfants pour croquer à pleines dents les avantages que peut tirer
de la vie à Paris sous l’Occupation un jeune normalien
opportuniste. Pourtant, précise son fils, « il a gardé les mains
pures ». Il n’en est pas moins fervent partisan de la collaboration
avec les Allemands — lesquels, selon lui, œuvrent à un grand
projet pour l’Europe, qui deviendra pacifique lorsque la guerre se
terminera. Fidèle de Pétain, de Laval, il n’en est pas moins
aveuglé, en dépit de ses qualités intellectuelles, par son
opportunisme et son ambition face à la situation de la France sous la botte allemande, ou face au sort réservé aux Juifs et aux
réprouvés. À la Libération, il échappe de justesse à l’article 75,
purge quelques mois de prison, est révoqué de l’Éducation
nationale et interdit d’enseignement pour dix ans. D’une certaine
manière, l’expression utilisée par Dominique Jamet, « il a gardé
les mains pures », et en dépit de son intention sincère de porter
un regard lucide et sans complaisance sur son père, est un signe
ténu, une forme d’aveu de l’impossibilité filiale, on pourrait dire
inhérente, de ne pas adoucir ce récit de vie d’un peu d’indulgence.
Sans doute pour mieux pouvoir vivre avec l’image de ce père qui
conditionne tant son propre passé.
La mémoire intime et familiale des événements est faite de
méandres et de ressorts subtils, constitutifs de l’identité de la
descendance dans ce qui semble la quête sans fin d’un père
présentable. On pourrait ajouter : et de son influence, si l’on
considère l’engagement politique très à droite de l’auteur — des
Comités d’action républicaine de Bruno Mégret dans les années
1980 à Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan en 2012 —,
comme d’un de ses frères, ancien vice-président du Front
national. Dans un ouvrage au titre évocateur, Notre après-guerre.
Comment notre père nous a tués 33, publié trois ans plus tard chez
le même éditeur, Dominique Jamet revient sur cette question
mémorielle. La seule lecture de la page de garde est évocatrice.
Trois citations y figurent : une de Pier Paolo Pasolini (L’histoire,
c’est la passion des fils qui voudraient comprendre leur père), une
de Jean-Paul Sartre (Il n’y a pas de bon père. C’est la règle), enfin,
une de lui-même pastichant le Notre Père chrétien : Pardonnez-
leur nos enfances comme nous pardonnons à ceux qui nous ont
enfantés. Tout est dit avant même que le récit commence…
Et les mots de ces récits peuvent être très durs lorsque Gérard
Garouste, peintre reconnu, les égrène dans L’Intranquille pour
mieux dire son désarroi aux confins de la folie, quand, racontant
son enfance et épluchant les carnets de son père, un marchand
qui a largement profité des biens spoliés aux Juifs, il prévient le
lecteur en quatrième de couverture : « Je suis le fils d’un salopard
qui m’aimait. Mon père était marchand de meubles qui récupéra
les biens des Juifs déportés. Mot par mot, il m’a fallu démonter
cette grande duperie que fut mon éducation. À vingt-huit ans, j’ai
connu une première crise de délire, puis d’autres. Je fais des
séjours réguliers à l’hôpital psychiatrique. Pas sûr que cela ait un
rapport, mais l’enfance et la folie sont à mes trousses.
Longtemps, je n’ai été qu’une somme de questions. Aujourd’hui,
j’ai soixante-trois ans, je ne suis pas un sage, je ne suis pas
guéri… 34 »
Parfois, le roman masque la biographie d’un personnage bien
réel (et la quête de son auteur). Dans son récit intitulé Un
traître 35, Dominique Jamet, encore lui, raconte à travers son
personnage principal, Jean Delau, le passé de Jacques Vasseur,
chef auxiliaire du Sicherheitsdienst — le service de
renseignement de la SS, associé dans les pays occupés à la police
de sécurité (incluant la Gestapo et la police judiciaire), le Sipo-
SD — d’Angers de 1942 à 1944. Il est condamné à mort par
contumace le 11 septembre 1945 après avoir fui en Allemagne
puis en Hollande et s’être caché durant dix-sept ans dans le
grenier de la maison familiale. Arrêté en 1962, Jacques Vasseur
est jugé par la Cour de sûreté de l’État en novembre 1965. Lors de
son procès, la simple lecture de l’acte d’accusation, interminable,
glace les sangs de l’auditoire. Il doit répondre de la responsabilité
de quatre cent trente arrestations, trois cent dix déportations et deux cent trente morts, entre 1942 et 1944. L’envoyé spécial du
Monde écrit : « Il en résulte un long défilé, où se mêlent les noms
des victimes, les descriptions d’horribles supplices. Tout cela ne
provoque pas le moindre trouble chez l’accusé 36. » Déclaré
coupable d’intelligence avec l’ennemi en temps de guerre sans
circonstances atténuantes, il est condamné à la peine capitale. Sa
peine n’est pas exécutée car il est finalement gracié par le général
de Gaulle en février 1966. Il purge vingt ans à la centrale de
Melun et est libéré en 1985. Dominique Jamet relate dans le
détail, avec précision et sans prendre parti, la vie de Jacques
Vasseur dont il a assisté au procès. Fait rare dans ce genre de
procès, aucun témoignage à décharge ne vient atténuer de
quelque manière la culpabilité de l’accusé.
Engagé dans la collaboration, tout d’abord comme traducteur
allemand en 1940 — il a 20 ans et est un élève brillant d’HEC —,
il a basculé du côté des ultras, sans que rien l’y oblige, sans
grande conviction idéologique, simplement, si l’on peut dire,
parce qu’il « s’est pris au jeu », à la chasse, et qu’il s’est adonné
pleinement et volontairement au culte du résultat, violant selon
l’auteur « toutes les lois divines et humaines », débordant
d’initiatives, organisant des expéditions punitives contre les
résistants, tortionnaire parmi les pires. Naturalisé allemand, il
finit paisiblement son existence sans remords, en Allemagne. Il
faut souligner que les douze jours de ce procès n’intéressent
guère les Françaises et les Français. Ils sont en effet tout occupés
par la campagne présidentielle, dans un contexte de
rapprochement franco-allemand et d’une Europe naissante qui
contribue à apaiser les rancœurs de la guerre, même si celles-ci
peuvent demeurer vives dans les régions où les tortionnaires de
gros calibre comme Jacques Vasseur ont sévi 37. Cependant, le roman de Dominique Jamet tant par sa qualité documentaire que