Les Françaises, les Français et l'Épuration

François Rouquet Fabrice Virgili · Chapitre 27 sur 170

Pages du PDF

Les Françaises, les Français et l'Épuration

La Corse, premier département épuré

La situation outre-mer montre combien l’épuration est à

prendre en compte comme phénomène social. Dans l’Empire, la

crainte d’une remise en cause de la domination coloniale explique

bien des indulgences. Le cas de Shanghai souligne derechef

l’usage politique de l’épuration, quand celle-ci est synonyme de

reconstruction en métropole ou d’anticolonialisme aux confins de

l’Empire. Les poursuites engagées par les autorités chinoises

contre l’ancien chef de la police de la concession française,

Roland Sarly, pour collaboration et trahison furent, malgré

l’acquittement final, un moyen de « discréditer l’ensemble de

cette administration et [d’]accélérer la liquidation de la

concession et de la présence française à Shanghai 46 ».

Beaucoup plus près de la métropole, c’est en 1943, alors que

l’Indochine était encore solidement vichyste, que la Corse fut le

premier département français à être libéré.

 

LA CORSE, PREMIER DÉPARTEMENT ÉPURÉ

 

Le renversement de Mussolini puis la signature entre Badoglio

et les Alliés d’un armistice le 8 septembre 1943 accélèrent les

événements en Corse. Dès le lendemain, la résistance s’empare de

la préfecture à Ajaccio et des sous-préfectures à Bastia et Sartène.

Ainsi, dès le 9 septembre, parallèlement à la prise du pouvoir,

l’épuration est en quelque sorte annoncée. En effet, à la demande

du tout nouveau conseil de préfecture, le préfet Pelletier, nommé

par Vichy mais encore présent en attente de son remplacement,

signe plusieurs arrêtés dans ce sens. L’article 4 prévoit la

dissolution des organisations antipatriotiques, l’article 5 prévoit

la peine de mort pour les accapareurs. Commencent dès lors le

remplacement des maires nommés par Vichy et l’arrestation des premières personnes accusées de collaboration. L’arrivée de la

90 e division Panzer de Sardaigne et son occupation de Bastia, le

13 septembre, retardent la libération de la partie orientale de l’île.

Mais Bastia est à nouveau et définitivement libéré le 4 octobre

1943 et le processus d’épuration se poursuit.

Rapidement, le Front national contrôlé par les communistes

fait remplacer 262 des 366 conseils municipaux. Au cours de l’été

près de 300 personnes sont internées. Avec les troupes de l’Armée

française de libération venues d’Alger pour participer à la

libération de l’île, s’installe également Charles Luizet, le nouveau

préfet nommé par le CFLN. Immédiatement, il prend des arrêtés

d’internement pour 110 personnes qu’il fait transférer dans les

camps d’Akbou, Berroughia ou Bossuet en Algérie afin d’apaiser

les tensions locales 47. L’arrivée du préfet dès le 14 septembre, du

général de Gaulle le 5 octobre, n’empêche pas le déroulement

d’une violence épuratrice hors des formes légales embryonnaires.

Selon Hélène Chaubin, les exécutions extrajudiciaires font « une

quinzaine de victimes dont sept blessés 48 », pour la plupart des

indicateurs. Parmi les autres violences de l’épuration, des femmes

sont prises à partie pour avoir collaboré avec les troupes

d’occupation italiennes. Selon un état nominatif, sur les

160 personnes écrouées fin octobre, elles ne sont que 15 femmes.

Pourtant, les relations qu’avaient pu avoir des femmes corses

avec les 80 000 soldats italiens, ayant progressivement débarqué

depuis le 11 novembre 1942 et augmentant de 40 % la

population, agitaient les esprits. Plusieurs mois après la

libération de l’île, un rapport du commissaire à l’Intérieur

soulignait combien « la facilité de contact créé par la similitude

des dialectes a favorisé la multiplication des relations, qui ont constitué un véritable scandale dénoncé dans toutes les villes de

Corse 49 ».

C’est à proximité d’Ajaccio, sur la route de Pisciatello, qu’un

photographe de l’armée américaine prit une série de clichés en

octobre 1943, publiés sous le titre Corsicans Punish Traitorous

Women (Les Corses punissent les femmes traîtresses) en

mai 1944 dans le célèbre hebdomadaire américain Life Magazine.

On y voit trois femmes, une paysanne, une fonctionnaire et une

prostituée, nous dit la légende, jugées par des hommes de la

résistance locale et condamnées à être tondues puis dénudées. Le

reportage photographique en montre les différentes étapes et se

termine sur l’image d’une femme de dos s’éloignant seule et nue

sur la route.

Comme plus tard sur le continent, la pratique put être ensuite

désavouée par les chefs de la résistance. Dominique Paoli,

responsable du Front national, réprouve « cette persécution dont

sont actuellement l’objet des femmes et des jeunes filles, sous

prétexte d’avoir collaboré horizontalement avec l’occupant ».

Pourtant, l’expression utilisée ici fut essentielle dans la

dénonciation de la collaboration lorsqu’il s’agissait de femmes.

Avec la coupe de la chevelure, l’exposition du corps, ici poussée à

l’extrême par la dénudation, la photographie qui prolonge le

châtiment éphémère de la tonte de cheveux, la forte présence

masculine renforcée par des symboles de puissance et de pouvoir

(brassard, armes), on trouve dans cette première libération tous

les éléments repérés si souvent à partir de l’été 1944 sur tout le

territoire national.

Le 28 septembre 1943 sur Radio Londres, Jean Oberlé, pour

saluer les combats de la libération de la Corse, commence par ces

mots : « Savez-vous les trois choses que les Corses désirent avant tout : d’abord des hameçons pour la pêche, ensuite le film de

Charlot, Le Grand Dictateur, enfin le maire collaborationniste

d’Ajaccio qui, pris d’une juste peur, a fui dans le Maquis mais qui,

disent les Corses, n’ira pas très loin. » Cette boutade du

chansonnier reflétait-elle l’ordre des priorités de la majorité des

Corses ? La fuite de l’élu d’Ajaccio ne semblait guère en effet les

inquiéter.

À l’automne 1943, la France libre n’avait pas terminé

d’élaborer l’arsenal juridique qui devait lui permettre de juger les

collaborateurs. Ainsi la commission départementale d’épuration

est créée le 1er octobre, alors que les combats se poursuivent

encore autour de Bastia. C’est sur la décision d’André Philip,

commissaire à l’Intérieur, que le préfet Luizet en désigne les

quatre membres, tous anciens magistrats. Cette nouvelle instance

ne se réunit néanmoins qu’à partir de janvier 1944, soit plus de

trois mois après sa constitution, tandis que le 31 janvier une

ordonnance réprime les dénonciations abusives. À son retour,

André Philip paraît satisfait du déroulement des opérations.

Opposant la dureté de l’Occupation et ses violences qui auraient

pu justifier de « cruelles représailles », il explique qu’au contraire

« tout s’est fait dans l’ordre. Les traîtres ont été arrêtés et seront

jugés par le conseil de guerre. Certains vichyssois ont été arrêtés,

d’autres expulsés de l’île, d’autres révoqués. J’ai créé au cours de

mon passage une commission d’épuration composée d’anciens

magistrats qui sont restés à l’écart des luttes politiques de l’île,

elle recueillera avec objectivité et sérénité toutes les plaintes

légitimes et proposera à l’administration compétente les

sanctions nécessaires 50 ».

 

À la fin 1943 et au cours de l’année 1944, l’essentiel de

l’épuration passait par des mesures administratives, qu’il s’agisse d’internement, certains étant écroués dans des Centres de séjour

surveillé (CSS) en Afrique du Nord, ou de révocation. Au bout

d’un an, en décembre 1944, 1 064 dossiers avaient été ouverts,

sans suite pour près de la moitié d’entre eux 51. Quelques procès

eurent lieu devant une juridiction militaire, soit à Alger, soit à

Ajaccio. Le tribunal militaire qui siégeait à Bastia prononça 18

acquittements et 42 condamnations dont 3 à mort avec

exécutions, 6 peines de travaux forcés et 21 de réclusions.

Comme le montrent les études 52, l’épuration corse a donc

correspondu à l’un des vœux prioritaires des résistants. Compte

tenu de la précocité de la libération de l’île, elle est d’abord

exercée par la résistance insulaire. Si les pressions morales sont

alors fortes, et créent des tensions, les violences sont malgré tout

limitées : la force des liens de parenté ou d’amitié, les mesures

d’éloignement prises par précaution par le préfet Luizet, surtout à

l’égard des personnalités, l’expliquent en grande partie. Et à la

différence de ce qui s’est produit sur le continent, on n’assiste pas

à de sanglantes représailles contre la milice parce que les Italiens

ne l’ont pas instrumentalisée comme le faisaient ailleurs les

Allemands. De retour de Corse au printemps 1944, Emmanuel

d’Astier expliquait « avoir eu le sentiment qu’à Bastia notamment

où la guerre a laissé tant de blessures, régnait une atmosphère de

guerre plus tendue, plus virile, que partout ailleurs » ; tandis

qu’Aubrac disait n’avoir « pratiquement pas entendu de doléances

et [n’avoir] pas entendu dire non plus qu’on ait fait preuve de

partialité dans un sens ou dans l’autre. La question paraît réglée à

la satisfaction de tous 53 ».

S’énoncent ainsi les sentiments distincts des deux hommes en

moins d’un mois, mais ils l’ignoraient encore, avant le

débarquement de Normandie. Comment l’épuration allait-elle se passer ? Non plus dans les colonies ou dans le département

insulaire mais en France métropolitaine ? Comment les

Françaises et les Français allaient régler les comptes de

l’Occupation ? Quelle allait être l’attitude des Alliés, acteurs

majeurs de la Libération ? Et si la défaite allemande allait

conduire Vichy à sa perte, comment autour de la question du

pouvoir s’articuleraient changement de régime et épuration ?

Bref, si l’exigence d’épuration était déjà inscrite dans l’aspiration

à la victoire, si celle-ci avait accompagné l’action de la résistance

en métropole et, tant bien que mal, le basculement progressif de

l’Empire du côté de la France libre, la page qui s’ouvrait n’en était

pas moins pleine d’incertitudes.

 

OceanofPDF.com