Les Françaises, les Français et l'Épuration
La Corse, premier département épuré
La situation outre-mer montre combien l’épuration est à
prendre en compte comme phénomène social. Dans l’Empire, la
crainte d’une remise en cause de la domination coloniale explique
bien des indulgences. Le cas de Shanghai souligne derechef
l’usage politique de l’épuration, quand celle-ci est synonyme de
reconstruction en métropole ou d’anticolonialisme aux confins de
l’Empire. Les poursuites engagées par les autorités chinoises
contre l’ancien chef de la police de la concession française,
Roland Sarly, pour collaboration et trahison furent, malgré
l’acquittement final, un moyen de « discréditer l’ensemble de
cette administration et [d’]accélérer la liquidation de la
concession et de la présence française à Shanghai 46 ».
Beaucoup plus près de la métropole, c’est en 1943, alors que
l’Indochine était encore solidement vichyste, que la Corse fut le
premier département français à être libéré.
LA CORSE, PREMIER DÉPARTEMENT ÉPURÉ
Le renversement de Mussolini puis la signature entre Badoglio
et les Alliés d’un armistice le 8 septembre 1943 accélèrent les
événements en Corse. Dès le lendemain, la résistance s’empare de
la préfecture à Ajaccio et des sous-préfectures à Bastia et Sartène.
Ainsi, dès le 9 septembre, parallèlement à la prise du pouvoir,
l’épuration est en quelque sorte annoncée. En effet, à la demande
du tout nouveau conseil de préfecture, le préfet Pelletier, nommé
par Vichy mais encore présent en attente de son remplacement,
signe plusieurs arrêtés dans ce sens. L’article 4 prévoit la
dissolution des organisations antipatriotiques, l’article 5 prévoit
la peine de mort pour les accapareurs. Commencent dès lors le
remplacement des maires nommés par Vichy et l’arrestation des premières personnes accusées de collaboration. L’arrivée de la
90 e division Panzer de Sardaigne et son occupation de Bastia, le
13 septembre, retardent la libération de la partie orientale de l’île.
Mais Bastia est à nouveau et définitivement libéré le 4 octobre
1943 et le processus d’épuration se poursuit.
Rapidement, le Front national contrôlé par les communistes
fait remplacer 262 des 366 conseils municipaux. Au cours de l’été
près de 300 personnes sont internées. Avec les troupes de l’Armée
française de libération venues d’Alger pour participer à la
libération de l’île, s’installe également Charles Luizet, le nouveau
préfet nommé par le CFLN. Immédiatement, il prend des arrêtés
d’internement pour 110 personnes qu’il fait transférer dans les
camps d’Akbou, Berroughia ou Bossuet en Algérie afin d’apaiser
les tensions locales 47. L’arrivée du préfet dès le 14 septembre, du
général de Gaulle le 5 octobre, n’empêche pas le déroulement
d’une violence épuratrice hors des formes légales embryonnaires.
Selon Hélène Chaubin, les exécutions extrajudiciaires font « une
quinzaine de victimes dont sept blessés 48 », pour la plupart des
indicateurs. Parmi les autres violences de l’épuration, des femmes
sont prises à partie pour avoir collaboré avec les troupes
d’occupation italiennes. Selon un état nominatif, sur les
160 personnes écrouées fin octobre, elles ne sont que 15 femmes.
Pourtant, les relations qu’avaient pu avoir des femmes corses
avec les 80 000 soldats italiens, ayant progressivement débarqué
depuis le 11 novembre 1942 et augmentant de 40 % la
population, agitaient les esprits. Plusieurs mois après la
libération de l’île, un rapport du commissaire à l’Intérieur
soulignait combien « la facilité de contact créé par la similitude
des dialectes a favorisé la multiplication des relations, qui ont constitué un véritable scandale dénoncé dans toutes les villes de
Corse 49 ».
C’est à proximité d’Ajaccio, sur la route de Pisciatello, qu’un
photographe de l’armée américaine prit une série de clichés en
octobre 1943, publiés sous le titre Corsicans Punish Traitorous
Women (Les Corses punissent les femmes traîtresses) en
mai 1944 dans le célèbre hebdomadaire américain Life Magazine.
On y voit trois femmes, une paysanne, une fonctionnaire et une
prostituée, nous dit la légende, jugées par des hommes de la
résistance locale et condamnées à être tondues puis dénudées. Le
reportage photographique en montre les différentes étapes et se
termine sur l’image d’une femme de dos s’éloignant seule et nue
sur la route.
Comme plus tard sur le continent, la pratique put être ensuite
désavouée par les chefs de la résistance. Dominique Paoli,
responsable du Front national, réprouve « cette persécution dont
sont actuellement l’objet des femmes et des jeunes filles, sous
prétexte d’avoir collaboré horizontalement avec l’occupant ».
Pourtant, l’expression utilisée ici fut essentielle dans la
dénonciation de la collaboration lorsqu’il s’agissait de femmes.
Avec la coupe de la chevelure, l’exposition du corps, ici poussée à
l’extrême par la dénudation, la photographie qui prolonge le
châtiment éphémère de la tonte de cheveux, la forte présence
masculine renforcée par des symboles de puissance et de pouvoir
(brassard, armes), on trouve dans cette première libération tous
les éléments repérés si souvent à partir de l’été 1944 sur tout le
territoire national.
Le 28 septembre 1943 sur Radio Londres, Jean Oberlé, pour
saluer les combats de la libération de la Corse, commence par ces
mots : « Savez-vous les trois choses que les Corses désirent avant tout : d’abord des hameçons pour la pêche, ensuite le film de
Charlot, Le Grand Dictateur, enfin le maire collaborationniste
d’Ajaccio qui, pris d’une juste peur, a fui dans le Maquis mais qui,
disent les Corses, n’ira pas très loin. » Cette boutade du
chansonnier reflétait-elle l’ordre des priorités de la majorité des
Corses ? La fuite de l’élu d’Ajaccio ne semblait guère en effet les
inquiéter.
À l’automne 1943, la France libre n’avait pas terminé
d’élaborer l’arsenal juridique qui devait lui permettre de juger les
collaborateurs. Ainsi la commission départementale d’épuration
est créée le 1er octobre, alors que les combats se poursuivent
encore autour de Bastia. C’est sur la décision d’André Philip,
commissaire à l’Intérieur, que le préfet Luizet en désigne les
quatre membres, tous anciens magistrats. Cette nouvelle instance
ne se réunit néanmoins qu’à partir de janvier 1944, soit plus de
trois mois après sa constitution, tandis que le 31 janvier une
ordonnance réprime les dénonciations abusives. À son retour,
André Philip paraît satisfait du déroulement des opérations.
Opposant la dureté de l’Occupation et ses violences qui auraient
pu justifier de « cruelles représailles », il explique qu’au contraire
« tout s’est fait dans l’ordre. Les traîtres ont été arrêtés et seront
jugés par le conseil de guerre. Certains vichyssois ont été arrêtés,
d’autres expulsés de l’île, d’autres révoqués. J’ai créé au cours de
mon passage une commission d’épuration composée d’anciens
magistrats qui sont restés à l’écart des luttes politiques de l’île,
elle recueillera avec objectivité et sérénité toutes les plaintes
légitimes et proposera à l’administration compétente les
sanctions nécessaires 50 ».
À la fin 1943 et au cours de l’année 1944, l’essentiel de
l’épuration passait par des mesures administratives, qu’il s’agisse d’internement, certains étant écroués dans des Centres de séjour
surveillé (CSS) en Afrique du Nord, ou de révocation. Au bout
d’un an, en décembre 1944, 1 064 dossiers avaient été ouverts,
sans suite pour près de la moitié d’entre eux 51. Quelques procès
eurent lieu devant une juridiction militaire, soit à Alger, soit à
Ajaccio. Le tribunal militaire qui siégeait à Bastia prononça 18
acquittements et 42 condamnations dont 3 à mort avec
exécutions, 6 peines de travaux forcés et 21 de réclusions.
Comme le montrent les études 52, l’épuration corse a donc
correspondu à l’un des vœux prioritaires des résistants. Compte
tenu de la précocité de la libération de l’île, elle est d’abord
exercée par la résistance insulaire. Si les pressions morales sont
alors fortes, et créent des tensions, les violences sont malgré tout
limitées : la force des liens de parenté ou d’amitié, les mesures
d’éloignement prises par précaution par le préfet Luizet, surtout à
l’égard des personnalités, l’expliquent en grande partie. Et à la
différence de ce qui s’est produit sur le continent, on n’assiste pas
à de sanglantes représailles contre la milice parce que les Italiens
ne l’ont pas instrumentalisée comme le faisaient ailleurs les
Allemands. De retour de Corse au printemps 1944, Emmanuel
d’Astier expliquait « avoir eu le sentiment qu’à Bastia notamment
où la guerre a laissé tant de blessures, régnait une atmosphère de
guerre plus tendue, plus virile, que partout ailleurs » ; tandis
qu’Aubrac disait n’avoir « pratiquement pas entendu de doléances
et [n’avoir] pas entendu dire non plus qu’on ait fait preuve de
partialité dans un sens ou dans l’autre. La question paraît réglée à
la satisfaction de tous 53 ».
S’énoncent ainsi les sentiments distincts des deux hommes en
moins d’un mois, mais ils l’ignoraient encore, avant le
débarquement de Normandie. Comment l’épuration allait-elle se passer ? Non plus dans les colonies ou dans le département
insulaire mais en France métropolitaine ? Comment les
Françaises et les Français allaient régler les comptes de
l’Occupation ? Quelle allait être l’attitude des Alliés, acteurs
majeurs de la Libération ? Et si la défaite allemande allait
conduire Vichy à sa perte, comment autour de la question du
pouvoir s’articuleraient changement de régime et épuration ?
Bref, si l’exigence d’épuration était déjà inscrite dans l’aspiration
à la victoire, si celle-ci avait accompagné l’action de la résistance
en métropole et, tant bien que mal, le basculement progressif de
l’Empire du côté de la France libre, la page qui s’ouvrait n’en était
pas moins pleine d’incertitudes.
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