Les Françaises, les Français et l'Épuration
Une histoire populaire de l’épuration
sur celle de vengeance. Son livre reste cinquante ans après une
étude de référence sur le sujet. Néanmoins, conformément à
l’historiographie de l’époque, l’épuration y est avant tout
envisagée comme un seul phénomène juridique et politique. Dans
la foulée, d’autres ouvrages abordent le sujet et surtout le
CH2GM engage à partir de 1969, sous la direction de Marcel
Baudot, une grande enquête sur « la répression de la
collaboration » grâce au réseau de correspondants
départementaux du comité 8. En 1992, l’historien Henry Rousso
signe un article intitulé « L’épuration en France : une histoire
inachevée 9 ». Dans cette première synthèse critique globale, il fait
le point sur les chiffres, montrant d’une part que trois quarts des
exécutions évaluées à un peu moins de 10 000 morts sont
antérieures à la Libération et donc le produit d’actes de guerre, et
d’autre part qu’environ 350 000 personnes ont sans doute été
concernées par les procédures d’épuration, soit un phénomène de
grande ampleur touchant une part non négligeable de la société
française.
UNE HISTOIRE POPULAIRE DE L’ÉPURATION
Il était temps pour les historiens d’appréhender « l’événement-
épuration » dans cette dimension populaire, de se détourner
provisoirement des seules grandes figures pour approcher cette
masse d’épurés, mais aussi d’épurateurs. Il importait d’envisager
la dimension de proximité de l’épuration, que ce voisinage soit
celui du village, du quartier dans les plus grandes villes, mais
aussi du bureau ou de l’usine, sans oublier les familles si souvent
fracturées par ces enjeux de la sortie de guerre.
Choix de l’historien, ce changement de focale nécessitait aussi
d’autres sources. L’acharnement à obtenir des dérogations,
l’opportunité de découvrir un fonds jusque-là inaccessible, la
ténacité des chercheurs furent progressivement récompensés.
L’abaissement des délais légaux (la loi du 3 janvier 1979 réduit de
cinquante ans à trente ans la dérogation générale, puis à vingt-
cinq ans avec la loi du 15 juillet 2008), une politique dérogatoire
plus souple (la circulaire Jospin du 2 octobre 1997 relative à
l’accès aux archives publiques de la période 1940-1945) et enfin
« la libre consultation, avant l’expiration des délais prévus à
l’article L. 213-2 du Code du patrimoine, d’archives relatives à la
Seconde Guerre mondiale » accordée par l’arrêté du 24 décembre
2015 : les archives s’ouvraient peu à peu.
À partir de la fin des années 1980, plusieurs jeunes chercheurs
se lancèrent dans des sujets de thèse portant sur l’épuration.
Nous-mêmes, auteurs de cet ouvrage, étions de ce mouvement 10.
François Rouquet abordait pour la première fois la question de
l’épuration administrative à travers l’étude des PTT, grâce à
l’accès privilégié au fonds de la Commission centrale d’épuration
de ce ministère, et soutenait sa thèse en 1988. Fabrice Virgili, un
peu plus de dix ans plus tard, s’intéressait à la violence la plus
emblématique de l’épuration, la tonte des femmes accusées de
collaboration 11. D’autres, comme Luc Capdevila, avaient étudié la
dimension de voisinage de l’épuration, avec Patricia Boyer pour
le Languedoc, puis Marc Bergère pour le Maine-et-Loire ; chacun
s’interrogeait sur le poids des représentations constitutif des
imaginaires à l’œuvre dans cette sortie de guerre.
Ce foisonnement se manifestait également par une abondante
littérature scientifique : articles de recherche, mémoires de
master, actes de colloque, ouvrages collectifs ou individuels. Sans être achevée, l’histoire de l’épuration est un champ qui est