Sugar Baby - Tome 2

Eva Dupea · Chapitre 10 sur 75

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Sugar Baby - Tome 2

Chapitre 8

 

Adam

 

19 heures tapantes, j’entre dans la salle de réunion. Les locaux sont vides, il ne reste plus que Courtney derrière son bureau et trois de mes anciens investisseurs, installés autour de la grande table ovale. Je referme la porte, et je commence par saluer les dames dans un premier temps. Ashley me fait revenir sur Terre en me souhaitant une bonne année. Je formule de vagues excuses, et je leur présente mes vœux. Après avoir échangé une poignée de main avec Mark, je prends place face à eux. Je vais aller droit au but.

Choisir Mia comme égérie est l’idée la plus débile que j’ai eue de toute ma vie. J’en ai fait des conneries, mais celle-ci surpasse toutes les autres. Maintenant, je n’ai plus qu’à leur proposer de renouer avec cette collection en transformant complètement la campagne publicitaire. J’ose espérer qu’après trois ans ils acceptent enfin de voir un autre visage que celui de Mia pour représenter ma première collection de montres féminines. S’ils sont ici, c’est qu’ils croient encore au succès de celle-ci. Sans leur soutien financier, je devrai chercher d’autres apports, ou investir avec mon argent personnel. Je suis certain que tout va bien se passer, jusqu’à ce que Mary me demande :

— Votre collaboratrice n’assistera pas à cette réunion ?

— Qui ?

— Mia, bien sûr ! Si nous avons tous les trois décidé de vous donner une seconde chance, c’est uniquement parce que nous avons conscience du potentiel de cette collection pour femmes. En plus d’avoir apporté une touche féminine à vos montres, elle s’est révélée l’égérie parfaite pour celles-ci. Nous adorons les photographies que vous nous avez présentées, et nous avons hâte de découvrir la direction que vous souhaitez prendre pour lancer la campagne publicitaire. Mia assurera-t-elle la promotion avec vous ?

Je suis mort ! Ils vont faire de moi leur cible humaine. D’ordinaire, j’aurais apprécié autant d’enthousiasme, mais pour le coup j’ai juste l’impression de m’être tiré une balle dans le pied. Non… Dans les deux pieds !

— À ce sujet, j’aimerais justement vous parler de Mia, et de la campagne publicitaire…

— Nous sommes là pour ça, m’interrompt Mark.

Il est con celui-là ? En tant que l’un des représentants de l’espèce masculine, ne sent-il pas que je suis dans la merde ? Elle est où la solidarité ? Bordel !

— Pour faire court, nous n’utiliserons aucune des photographies que nous avons prises il y a trois ans, et Mia ne travaillera plus à mes côtés sur cette collection.

— Comment ça ? demande Ashley, tandis que les deux autres échangent déjà un regard inquiet.

— Un différend nous oppose, et Mia ne pourra pas assurer la dernière prise de vue, ni la promotion à mes côtés. Cela fait trois ans que nous ne nous sommes pas vus. Il faut passer à autre chose. De plus, elle a certainement changé physiquement…

— Justement, c’est un parti pris ! En posant pour la dernière montre, elle montrera aux femmes que le temps n’a pas d’influence sur les femmes que nous sommes. J’ignore la raison de votre opposition, mais débrouillez-vous pour que Mia revienne sur ce projet, lâche Ashley.

— Je refuse, déclaré-je.

— Monsieur Davis, soyons clairs, nous voulons que Mia soit l’égérie de cette collection. Cette fille dispose de tous les atouts pour séduire une large clientèle. Toutes les femmes peuvent s’identifier à elle. Elle est à la fois douce, élégante, pleine de vie… Et c’est une artiste ! Vous obtiendrez tout notre soutien, à condition que Mia soit l’égérie de cette collection.

— Je ne travaillerai plus avec Mlle Lacroix.

— Dans ce cas, vous devrez trouver d’autres investisseurs, m’interpelle Mary.

Face à cette affirmation, je reste un court instant silencieux. Je suis dos au mur, mais je ne m’avoue pas vaincu.

— J’ai organisé un casting, et j’ai plusieurs membres de mon équipe qui écument les rues de la ville pour trouver la fille qu’il nous faut. Croyez-moi, vous serez sur le cul quand vous découvrirez la nouvelle égérie, assuré-je d’un ton ferme.

Le silence s’empare de la salle de réunion. Ils échangent un regard indécis. Mary soupire. Ashley me regarde d’un air dépité. Quant à Mark, il tapote la table avec ses doigts boursouflés. Ce mec me donne envie de le gifler. Soudain, Mary se lève, et tout le monde l’imite. Moi, je n’ai plus le courage de jouer le faux-cul, je reste assis.

— Vous avez jusqu’à vendredi pour nous montrer les nouveaux clichés, monsieur Davis. Si ces derniers ne nous conviennent pas, il faudra trouver une solution pour que tout le monde y trouve son compte. N’oubliez pas les enjeux. Nous visons tous la même chose en soutenant votre projet. Vous visez toujours l’entrée en bourse, et nous également. Si vous n’avez pas les épaules pour nous assurer un triomphe, nous soutiendrons une personne qui a le dos assez large pour y parvenir.

— Soyez-en sûrs, vous avez misé sur le bon cheval. Maintenant, veuillez m’excuser, j’ai une égérie à dénicher, déclaré-je en m’emparant de ma tablette.

Même face à ces personnes qui tiennent mon futur entre leurs mains, je ne parviens plus à faire un effort. Je les salue brièvement, puis je fais signe à Courtney de les raccompagner. À peine se sont-ils assez éloignés que je repousse la tablette sur la table. Il me faut un verre. J’ai besoin d’évacuer toute cette colère qui me submerge quand les autres me parlent d’elle. Qu’est-ce qu’ils ont tous à l’apprécier autant ? Ne pourraient-ils pas me rendre la tâche plus facile en se moquant d’elle et de sa naïveté ? Plus j’essaye de l’oublier, plus elle s’immisce dans ma vie. Je m’en veux de lui avoir donné une chance. Sans elle, je n’aurais pas tout perdu.

Plus les jours passent, plus je me rends compte du bordel qu’elle a mis dans ma vie. Sans Mia, j’aurais peut-être eu du mal à trouver la touche féminine idéale à ma collection pour femmes, mais j’y serais parvenu. Mes investisseurs me suivaient, les femmes me tombaient dans les bras, j’avais presque réussi à prouver à ma mère que j’avais changé, mais elle a tout foutu en l’air. Parfois, cette stupide affection que j’éprouve pour elle se transforme en colère profonde. Je ne regrette plus de l’avoir éloignée de moi, mais je suis fou de rage de ne pas avoir ouvert les yeux avant.

Quand Courtney réapparaît dans les locaux, je suis déjà à mon second verre de scotch. Quand je la vois se diriger vers la salle de réunion, mon agacement s’accroît un peu plus encore. Cette fille est mon assistante depuis la création de ma marque et de cette entreprise, mais parfois j’ai envie de la virer et de ne plus jamais revoir son sourire crispé. Je la trouve sans intérêt, et c’est la seule raison pour laquelle je l’ai engagée. Jamais il ne me viendrait à l’esprit de baiser une femme comme elle, c’est donc l’assistante idéale. Je ne lie jamais le sexe et le travail, et j’aurais dû m’en tenir à cette devise.

— M. Kronberg vous a fixé un rendez-vous dans deux jours. Il souhaite avoir un droit de regard sur les filles qui pourraient potentiellement devenir l’égérie de la nouvelle collection.

— Dites-lui que ce sera impossible.

— C’est trop tard, il a insisté. Je lui ai donc trouvé un créneau, mercredi à 17 heures.

— Depuis quand vous fixez les rendez-vous sans mon accord ? demandé-je, en serrant mes doigts sur mon verre presque vide.

— Je pensais… Je veux dire…

— Rentrez chez vous, Courtney, l’interromps-je agacé.

— Monsieur Davis, je suis dés…

— Foutez le camp !

Un sursaut plus tard, Courtney referme la porte sans dire un mot. J’ai l’impression que je vais imploser de l’intérieur. Tout le monde semble se liguer contre moi, et Mark Kronberg le premier. Voilà qu’il veut un droit de regard sur l’égérie ! Ce gros porc y voit surtout l’occasion parfaite de se rincer l’œil ! Je ne le sens pas ce mec, malheureusement pour moi il est l’investisseur majoritaire. Si je lui colle mon poing en pleine face, ou que je lui livre le fond de ma pensée, je perds deux millions de dollars. Je suis coincé, et je ne le supporte plus.

Je m’empare du dossier qu’Ashley a oublié sur la table. Instinctivement, je l’ouvre. Je m’attends à découvrir divers chiffres et informations, mais soudain je tombe sur l’une des photographies où Mia pose nue avec son violon. Cette fois, c’en est trop. Je referme le dossier, que j’envoie valser à travers la pièce. Fou de rage, je lance mon verre sur le mur. Le scotch dégouline dessus, le verre jonche le sol. Si je ne sors pas de ce foutu building, je sens que je vais tout détruire sur mon passage. Je récupère mon smartphone et la bouteille de scotch, et je pars rejoindre la voiture qui m’attend déjà en bas.

Je pourrais écumer les bars de la ville, et mettre le grappin sur un joli petit cul, mais une fois de plus je préfère m’isoler du reste du monde. Lorsque Paul se gare en bas de chez moi, j’ai déjà bu la moitié de la bouteille de scotch. L’ivresse n’endort pas ma colère, au contraire elle la ranime. Ce soir, je ne suis pas le patron sympa et un peu déprimé qui invite son chauffeur à se soûler avec lui. Ce soir, je suis le connard froid, qui quitte la voiture sans dire au revoir, et sans remerciements. Je disparais dans le hall de mon immeuble, où je ne prends pas le temps d’attendre l’ascenseur.

Six étages plus haut, je suis enfin à l’abri du regard des autres. Je jette la bouteille sur le canapé, et tout en me déshabillant je rejoins l’étage. J’ai besoin de relâcher la pression. Si je vais dans un bar dans cet état, je finirai la soirée en brisant une mâchoire. Ce n’est pas un risque, mais une réalité. Cela se termine toujours ainsi. Quand une épreuve me tombe dessus, la dernière chose dont j’ai besoin, c’est de croiser le genre de mec qui me fait péter les plombs dès le premier regard. Alors, ce soir, je vais frapper comme j’ai besoin de le faire, mais pas dans une tête de con.

J’entre dans ma salle de sport, et sans perdre un instant je me mets torse nu et je me bande les mains. Une fois celles-ci sanglées, je focalise toute mon attention sur le sac de frappe qui me provoque à l’autre bout de la pièce. Tout me revient alors en tête… Mon frère, mes parents, Mia, et ce gros porc de Mark Kronberg ! Une droite, un crochet, j’enchaîne les directs, comme si je mettais la raclée de sa vie à Mark. J’imagine ses grosses joues s’enfoncer en recevant l’impact de mon poing sur son visage. J’ai tant de rage qui coule dans les veines que je peux même entendre son nez craquer sous mes doigts.

À chaque coup, un cri s’échappe de ma gorge. Je frappe encore et encore. Je frappe pour ressentir une douleur qui me ferait oublier ma colère, mais rien ne vient. Alors, je frappe plus fort, et cette fois un nouveau craquement retentit à mon oreille. Ce dernier n’est pas une hallucination auditive. Un os a bien craqué, et ce n’est pas le nez de Mark, ni le cuir du sac de frappe, qui fait illusion. Je peux sentir la douleur irradier mon poignet et se propager à mon avant-bras. Malgré tout, je n’arrête pas mon assaut. Je multiplie les coups, et plus j’ai mal, mieux je me sens.

J’ignore combien de temps je me défoule ainsi sur ce punching-ball de substitution. Je ne m’arrête que lorsque je n’ai plus aucune force dans les bras. La colère s’atténue au fur et à mesure que la douleur s’intensifie dans mon poignet gauche. Je suis à bout de souffle, et j’ai la gerbe. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas passé mes nerfs dans cette salle suréquipée. Malheureusement pour moi, le cardio et l’alcool ne font pas bon ménage. Je suis démoli. J’ai juste le temps de me rendre dans ma salle de bains, avant de vomir tripes et boyaux dans la cuvette des chiottes.

Passé ce moment des plus humiliants, mon reflet dans le miroir n’arrange pas la piètre image que j’ai de moi. J’ai une sale gueule. J’ai les traits tirés par la colère, l’alcool, et la fatigue. Je suis devenu l’ombre de moi-même. Cette version de moi ne me plaît guère, et elle me conforte dans l’idée de redevenir celui que j’étais, il y a encore trois ans. Celui qui ne pensait qu’à lui, et qui le vivait très bien. J’ai tenté d’être une bonne personne, mais à l’évidence je n’en suis pas capable. Mia, mes parents, mes amis… Tous vivent bien mieux sans moi.

Il n’est que 21 h 30 lorsque je sors de la douche, mais je décide de mettre un terme à cette horrible journée. Le calme s’empare peu à peu de mon corps sous tension et de mes pensées confuses. Mais, lorsque je repense à la réunion avec mes investisseurs et à leur ultimatum, la colère rejaillit de plus belle. Encore sous l’effet de l’alcool, je m’incline. Je cède à ce sentiment destructeur dont je ne peux me débarrasser depuis la mort de mon frère. Cette nuit, j’en veux à la Terre entière. Mais surtout j’en veux à Mia.

J’ignore où elle se trouve, ce qu’elle fait, et avec qui elle le fait, mais j’ai l’impression que sa vie n’a pas changé, malgré notre éloignement. Pire encore, elle est sans doute retombée dans les bras de son ex. En repensant à cette photo que j’ai vue le soir du réveillon, j’ai la haine. Finalement, elle ne m’aimait pas tant que ça. En découvrant le monstre qui sommeille en moi, et que je dissimule soigneusement, ce qu’elle pensait être de l’amour s’est volatilisé. Tout se mélange dans ma tête, et j’ai à nouveau le mal de mer, bien que je sois sur la terre ferme. Bien décidé à soigner ma colère, je m’empare de mon téléphone et j’envoie un message à celle qui a fait de ma vie un véritable enfer.

Je ne veux plus jamais te revoir. Reste loin de moi, et ne t’avise pas de me contacter. Ravi de voir que tu as renoué avec ton mec, en France. Fais-moi plaisir, quand tu baiseras avec lui, oublie que je suis le seul à t’avoir fait jouir…

Ce message me paraît des plus opportuns, jusqu’à ce que je l’envoie. À peine ai-je cliqué sur la flèche que je sais que je me sentirai bien con demain matin. Et puis, la colère revient, et je m’en cogne à nouveau. Elle mérite de se sentir aussi mal que moi ! Ou peut-être pas… Je n’arrive même plus à discerner quelle réalité est la bonne. Ce dernier message lui prouvera que nous avons eu raison de nous éloigner l’un de l’autre. Je suis le poison qui pourrait la tuer, elle est la faiblesse qui pourrait causer ma perte. Entre nous, tout est possible. Surtout le pire…

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