Sugar Baby - Tome 2
Chapitre 5
Des gens bourrés me sautent dessus et me souhaitent une bonne année. Je me force à sourire, tout en me faufilant dans cette horde de fous furieux. Péniblement, je parviens à sortir du Penthouse. Une fois sur le trottoir, je ne suis toujours pas seul. Ici, je retrouve ceux qui ne peuvent pas se passer de leur clope, même lorsqu’il fait moins quinze degrés. Je traverse un nuage de fumée nauséabond, et je m’éloigne de toute cette agitation. Je veux rentrer chez moi et ne plus croiser aucun regard. Mais lorsque j’arrive à l’angle de la rue je comprends que je ne suis pas si seul que je le pensais.
Ma berline et mon chauffeur m’attendent. J’arrête de marcher, tout en me demandant ce qui ne tourne pas rond chez Paul. Pour une fois que je lui évite de subir ma mauvaise humeur, il se jette dans la gueule du loup. J’avance nonchalamment jusqu’à la voiture, et je frappe deux coups à la vitre, côté conducteur. La vitre se baisse et le visage de mon chauffeur apparaît. J’ignore pourquoi, mais il a l’air rassuré. Je laisse échapper un soupir d’agacement et je lui dis :
— Je vous souhaite une bonne année, Paul.
— Bonne année, monsieur Davis.
— Qu’est-ce que vous faites là ?
— Je n’avais rien de prévu, ce soir. J’ai préféré rester dans le coin… Au cas où…
— Au cas où, quoi ?
— Au cas où vous n’auriez pas été capable d’assurer votre sécurité, répond-il dans un sourire discret.
Je m’accoude à la voiture, et je regarde la longue avenue qui se dessine face à moi. Je pourrais très bien continuer d’arpenter les multiples lieux de débauche que m’offre cette ville, mais à cause de Paul je n’en ai plus envie. Quelque chose cloche chez ce mec. Chaque année, il n’hésite pas à me rappeler que sa femme et ses deux enfants subissent son absence, pour que je puisse rentrer chez moi en un seul morceau. Et ce soir il ne profite pas de cette liberté tant désirée.
— Vous n’avez pas une femme et des enfants qui vous attendent ?
— Pas ce soir, répond-il en braquant son regard sur la route.
— Ça tombe bien ! lâché-je.
Je contourne la voiture et je m’installe sur le siège passager à l’avant. Paul est assez surpris pour me regarder d’un air étrange. Quoi ? C’est ma voiture, j’ai bien le droit de m’asseoir où j’en ai envie.
— Ça ne va pas, monsieur Davis ?
— Parce que je m’installe à l’avant, je ne vais pas bien, selon vous ?
— Je ne sais pas. Ce n’est pas dans vos habitudes…
— Ouais, bah j’en ai peut-être marre de mes habitudes, rétorqué-je, d’un ton agacé.
— Où dois-je vous conduire, monsieur ?
— Chez moi. Le monde m’insupporte…
Sept minutes s’écoulent dans le silence. L’agitation des rues de Soho me sort douloureusement de ma léthargie. Il y a trop de monde, trop de bruit, et bien trop de joie. Cela m’apprendra à élire domicile dans l’un des quartiers les plus festifs de New York. La foule est si dense qu’il est impossible de se frayer un chemin jusqu’à mon immeuble. Paul est contraint à faire demi-tour et à se garer dans une rue plus calme. Je détache ma ceinture, tout en soupirant à l’idée de devoir subir la frénésie des fêtards. Le monde entier semble être victime d’amnésie. Le nouvel an leur fait oublier la laideur de la vie. Moi, ma mémoire est intacte.
Le fait de commencer une nouvelle année ne me réjouit pas, et cela n’efface pas non plus mes remords. À 23 h 59, j’étais une loque. Il est 0 h 22, je suis toujours une loque. Tout en me disant qu’il ne me reste plus qu’à aller me coucher, je pose les yeux sur Paul. Ce dernier regarde discrètement l’écran de son téléphone. C’est la première fois que je le vois agir ainsi. D’ordinaire, il est l’employé exemplaire. Jamais il ne regarde son téléphone en ma présence. Jamais il ne fait passer ses intérêts avant les miens. Étrangement, je ressens une certaine fierté de le voir agir ainsi. Paul n’a soudainement plus l’air de me craindre, et une fois encore cela me fait penser à Mia…
— Que diriez-vous de terminer cette soirée en venant boire un verre chez moi ? lui demandé-je, en ouvrant ma portière.
Il relève la tête et me scrute d’un air hésitant.
— Je n’ai pas toute la nuit, Paul. Alors ?
— Je serais ravi de passer un moment à vos côtés, répond-il gêné.
— Parfait ! J’espère que vous aimez le scotch, Paul, car ce soir je ne bois que ça !
— Je ne suis pas difficile, monsieur, répond-il en me rejoignant à l’extérieur du véhicule.
Nous rejoignons le centre de Soho, où l’ambiance ne retombera qu’à l’aube. C’est bon enfant, mais je reste sur mes gardes. Je vis dans un des quartiers les plus vivants et les plus élégants, mais même ici je serais capable de m’attirer des ennuis. Comme toujours lorsque nous nous retrouvons à l’extérieur, Paul ouvre la marche. Il n’est pas seulement mon chauffeur, il est aussi garde du corps. Pas le mien, mais plutôt celui de la personne qui déciderait d’en venir aux mains avec moi. Quand je vois rouge, plus rien ne m’arrête, sauf les bras assez musclés de Paul et ses bonnes paroles.
J’aperçois enfin la façade de mon immeuble. La plupart des balcons en fer forgé accueillent des groupes de fêtards, qui chantent et dansent sans se soucier de ce que diront les voisins. Je me moque de tout ce vacarme, ce qui me gêne, c’est d’être entouré d’autres personnes. D’ordinaire, je ne me serais pas incommodé de la présence de Paul, mais ce soir il a l’air aussi mal en point que moi. Mon bon cœur me perdra sans doute, mais nous avons tous deux besoin d’un verre et d’une oreille attentive. Quoi que je puisse parfois dire de lui, je considère mon chauffeur comme l’une des rares personnes en qui j’ai entièrement confiance. Bon, d’accord… Il a signé un accord de confidentialité, mais je ne connais personne de plus discret que lui.
Ce soir, je préfère le silence de mon salon au panorama parfait mais bruyant que m’offre ma terrasse sur le toit. J’invite Paul à s’asseoir, pendant que j’ouvre le bar où se trouvent mes meilleures bouteilles. J’hésite un instant sur l’une d’entre elles. Ce serait une folie d’ouvrir celle-ci. Et puis merde ! Je m’empare de ce Macallan de soixante-quatre ans d’âge, qui m’a coûté la bagatelle de quatre cent soixante mille dollars. Cela fait deux ans que je me suis offert cette bouteille hors de prix, et je n’ai jamais trouvé d’assez bonne occasion pour me délecter de ce breuvage. Il faut croire que j’ai enfin une bonne raison.
Silencieusement, Paul m’observe verser le précieux liquide ambré dans les verres. Il n’est pas aussi inquiet que je le suis à l’idée de goûter cet alcool. Maintenant que cette bouteille est enfin ouverte, et déjà délestée de quelques centilitres, je me demande comment j’ai pu dépenser autant d’argent pour une chose aussi futile. La dégustation donnera raison ou tort à cette folie. Je glisse le verre de Paul face à lui, et je m’empare du mien. Je ne m’attends pas à ce qu’il m’imite et qu’il prenne la parole, et cela me va très bien, mais contre toute attente il me surprend. Il s’empare de son verre, et tout en relevant la tête il déclare :
— À cette année de merde, qui se termine enfin !
— Je n’aurais pas mieux dit, réponds-je en cognant mon verre contre le sien.
Je suis surpris pas le vocabulaire grossier de mon chauffeur. Décidément, ce soir Paul n’est pas lui-même. Soulagé de constater que je ne suis pas le seul à ne pas avoir envie de faire la fête, je m’enfonce confortablement dans le fauteuil, tout en le scrutant pendant qu’il porte le verre à sa bouche. J’ignore si Paul s’y connaît en spiritueux, mais avant d’y tremper mes lèvres je veux voir sa réaction. Il n’a aucune idée de la valeur de cette bouteille, son avis restera donc impartial. Quand il boit la première gorgée, il commence par sourciller, tout en regardant son verre. Son regard jongle à présent entre le récipient et moi.
— Ce scotch est incroyable, finit-il par déclarer.
— C’est vrai ? demandé-je en me décidant enfin à lever mon verre.
— Monsieur s’y connaît sans doute mieux que moi, mais selon moi il est exceptionnel.
Je ferme les yeux pour humer les effluves épicés du breuvage. Son parfum est délicat, mais agrémenté de touches subtilement entêtantes. D’un point de vue olfactif, ce scotch semble prometteur.
— Il en a l’air, réponds-je en rouvrant les paupières.
Je laisse couler une petite quantité sur ma langue. Mes papilles gustatives se mettent aussitôt en alerte. Un bref frisson me parcourt. Tout en me délectant de ce goût incroyable, je laisse échapper un soupir de satisfaction, mais aussi de soulagement. Je n’ai pas dépensé quatre cent soixante mille dollars pour de la piquette imbuvable !
— C’est le meilleur scotch que j’ai goûté, au monde, affirmé-je.
— Je crois qu’il en est de même pour moi, rétorque Paul, avant de boire à nouveau.
Nous débattons un long moment sur l’importance de la qualité d’un alcool. Boire pour s’enivrer est un fait, mais il faut savoir créer l’enivrement de qualité. Jamais il ne me viendrait à l’idée de me soûler en buvant du vin de premier prix. Paul me ressemble, il aime les bonnes choses. Malgré tout, il ne peut s’empêcher de s’étouffer en découvrant le prix de la bouteille qu’il est en train de vider en ma compagnie. Soudain, il se met à refuser le prochain verre. Je lui rappelle que je suis son patron, et que ce soir je lui demande de prendre une pause bien méritée.
Doucement, le niveau de la bouteille diminue. Je suis content de la boire en compagnie de mon chauffeur. L’alcool c’est comme la baise, c’est toujours mieux à deux. N’ayant aucunement envie de m’envoyer en l’air avec lui, je savoure ce moment entre hommes. Mais si l’alcool m’embrume la tête il réveille également la morosité qui me bouffe depuis plusieurs jours. Pour endormir à nouveau celle-ci, je dois m’emparer de celle de Paul. Je suis peut-être le mec le plus insensible au monde, mais je sais encore remarquer la mélancolie chez les autres. Et ce soir le regard de Paul est un océan de tristesse.
— Pourquoi ne fêtez-vous pas le réveillon avec votre famille ? lui demandé-je.
— C’est un peu compliqué, en ce moment.
— Vous voulez en parler ?
— Je ne veux pas vous ennuyer avec mes problèmes, monsieur.
— Vos problèmes sont également les miens. Profitez donc de ma brève bonté d’âme, et videz votre sac ! Vous verrez, ça fait du bien, terminé-je, dans un clin d’œil.
— Parce que vous comptez vider le vôtre, peut-être ? rétorque-t-il, à mon plus grand étonnement.
— Vous me lancez un défi, Paul ?
— Pardonnez-moi, monsieur Davis…
— Non ! Ne vous excusez pas. Ce soir, vous n’êtes pas ici en tant qu’employé mais en tant qu’ami. Bousculez-moi, si cela vous plaît. J’ai appris à apprécier les personnes qui ne me lèchent pas le cul.
— Comme Mlle Mia.
— Comme elle…, réponds-je, tout à coup replongé dans le dernier souvenir que j’ai d’elle : tétanisée par le froid, la peur et la peine.
Je dois sans doute tirer une sale gueule, pour que Paul se décide enfin à me raconter ce qui cloche dans sa vie. Depuis quelques mois, sa femme et lui se sont déclaré une guerre sans merci. Je le paye bien, certes, mais je lui demande d’être disponible à n’importe quel moment de la journée ou de la nuit, toute l’année, hormis lorsque je quitte le pays. Les premiers temps, le salaire de Paul faisait oublier le sacrifice de ses longues absences. Mais, au bout de sept ans de bons et loyaux services envers moi, Paul a vu son mariage voler en éclats.
Une fois encore, je découvre que j’ai brisé une vie, mais également celle d’une famille. Je suis une personne sulfureuse, et tous ceux qui m’entourent sont happés par ce tourbillon de vices dans lequel j’adore évoluer quand je souhaite m’autodétruire. Mes innombrables sorties nocturnes et mes nombreuses conquêtes n’ont pas échappé à la femme de Paul, qui en a assez de voir son mari conduire des filles à moitié nues, pendant qu’elle l’attend gentiment à la maison avec les enfants. Je le comprends, et en même temps je la plains d’avoir si peu confiance en elle et en Paul.
Si elle cessait de se focaliser sur ces filles sans intérêt qu’il rencontre, elle se rendrait compte qu’il n’a d’yeux que pour elle, malgré leur quinze années de vie commune. Mais suis-je vraiment bien placé pour juger une femme qui se sent délaissée ? Moi, le gros connard qui a abandonné une fille géniale sur le bord de la route, juste après avoir joué à la roulette russe avec sa vie et l’avoir brisée, je n’ai aucun droit de juger. Conscient que je suis en partie responsable de ce qui se trame dans la vie de Paul, je lui propose mon aide, en lui offrant un congé payé, mais à mon grand étonnement il refuse.
— Elle a demandé le divorce… C’est trop tard, avoue-t-il, avant de terminer son verre d’un trait.
— À quand remontent vos dernières vacances, juste tous les deux ?
— Nous ne sommes jamais partis en vacances, rien que tous les deux. Les garçons demandent beaucoup de temps. À dix et douze ans, ils ont un emploi du temps presque aussi chargé que le mien. Entre l’école et les activités extrascolaires…, plaisante-t-il en levant les yeux.
— Confiez-les à l’un de vos proches, et partez loin d’ici. Remettez les compteurs à zéro. Faites en sorte qu’elle vous pardonne tout ce qu’elle vous reproche, même si vous n’êtes pas coupable. Et surtout, rassurez-la. Une femme qui n’est pas rassurée devient toujours une folle furieuse. D’ailleurs, je n’ai jamais compris comment elles peuvent se montrer si adorables, et tout à coup devenir l’incarnation du mal en chair et en os !
— Et si ce n’était pas de la colère ? me demande Paul.
— J’ai déjà subi les foudres d’une femme, de beaucoup même, et je peux vous affirmer que c’est toujours le même refrain. De vrais agneaux, et puis elles découvrent qui je suis quand je les déçois, et là, c’est Blair Witch ! Vous pouvez courir jusqu’au bout du monde, elles vous rattrapent et vous torturent jusqu’à ce qu’elles n’aient plus de voix.
— Ne m’en parlez pas… Je pense avoir compris un peu tard que ce n’était pas de la colère. Cela fait des mois qu’elle me hurle dessus, qu’elle me donne des ultimatums… Elle m’a tellement fatigué que j’ai perdu confiance en moi. C’est débile, mais j’ai eu envie d’échapper à ça, à cette souffrance. Dans ses yeux et dans ses mots, je ne voyais plus en moi qu’une grosse merde inutile. Alors, je me suis inscrit sur un site de rencontre…
— Vous l’avez trompée ? demandé-je, surpris.
— J’en avais envie, mais je ne l’ai pas fait. Je me suis contenté d’entretenir une conversation avec une autre femme. Elle m’a proposé de nous rencontrer à plusieurs reprises, mais j’ai toujours refusé. Sauf une fois…
— Et bim, votre femme a tout découvert !
— En plein dans le mille. Selon ses mots, elle a soudainement eu un mauvais pressentiment. Elle s’est alors connectée à ma boîte mail, et a découvert que j’étais inscrit sur un site…
— Comment ça s’est terminé ?
— Elle m’a laissé aller à ce rendez-vous… Et elle s’est pointée dès que l’autre femme est arrivée. Elle m’a giflé, elle l’a aussi giflée pour m’avoir demandé de lui mentir pour expliquer mon retard. Depuis, elle est partie avec les enfants chez ses parents, à Boston…
— Et cette autre femme ?
— Je ne l’ai jamais revue.
— Vous êtes dans la merde, Paul. Raison de plus pour tenter le tout pour le tout. Je vous offre un congé payé de quatre semaines, et pour me faire pardonner le bordel que j’ai mis dans votre vie, je vous offre cette lune de miel dont chaque femme rêve. Où voudrait partir la vôtre ?
— Elle a toujours rêvé d’aller au Mexique.
— Super ! En route pour le Mexique, alors !
— Monsieur Davis, je ne peux pas accepter…
— Vous n’avez pas le choix. Dites-lui tout ce que vous m’avez dit, et offrez-lui son rêve. Le soleil de Mexico fera le reste. Vous connaissez les femmes mieux que moi, je n’arrive pas à saisir comment vous avez pu vous retrouver dans une telle situation. Une femme blessée est déjà dangereuse, mais une femme qui n’a plus confiance en vous, c’est bien pire… Pour qu’elle vous pardonne, vous devez lui vendre du rêve. Le Mexique est votre seule chance d’y arriver. Voyez cela comme une prime de Noël, et celle-ci est non négociable, terminé-je, d’un ton ferme.
Il sourit tout en semblant réfléchir. Comment pourrait-il refuser une telle aubaine ? Je ne suis pas expert en vie de couple, mais si Paul ne fait rien il payera cette erreur très cher. Je m’attends à l’entendre me remercier et accepter ma proposition, mais soudain il lâche :
— Si Mlle Mia était présente, elle reviendrait sans doute sur ses dernières paroles.
Ma curiosité est brusquement piquée à vif.
— Vraiment ? Et quelles furent ses dernières paroles à mon sujet ?
D’un air à la fois moqueur et gêné, il répond :
— Pour la citer : M. Davis est un trou du cul !
Un bref silence suit cette révélation. Tout à coup, j’explose de rire. C’est la première fois depuis trois ans que je peux à nouveau rire. Je reconnais immédiatement le franc-parler de Mia, celui qui m’a bousculé, avant de me faire tourner la tête. Il n’y a qu’elle pour oser parler de moi ainsi. Bordel, qu’est-ce que j’aimais lorsqu’elle se risquait à me tenir tête !
— Mlle Lacroix, dans toute sa splendeur…, lâché-je, en cessant de rire.
— Avez-vous eu de ses nouvelles ?
— Non. Je ne crois pas que j’en aurai un jour, et c’est très bien ainsi. Vous savez, Paul, je peux être un vrai connard. Cette nuit-là, j’ai été pire que ça avec elle. Votre erreur est pardonnable, les miennes ne le sont pas.
— C’est dommage, car Mlle Mia vous faisait du bien… Je veux dire qu’avec elle à vos côtés vous étiez plus raisonnable, ajoute-t-il maladroitement.
— Peut-être, mais dès le commencement tout ça était voué à l’échec. Elle était trop jeune, trop douce, trop rêveuse, et moi, je ne suis qu’un sale con qui ne mérite pas une fille comme elle.
— Je vous trouve un peu dur envers vous-même.
— Croyez-moi, Paul, je suis parfaitement réaliste.
— Et si Mlle Mia n’était jamais revenue à New York ?
— Cela aurait voulu dire que je me suis trompé à son sujet. Heureusement, elle n’est pas le genre de fille à laisser filer son rêve et ses ambitions, à cause d’un mec comme moi. Si elle avait tout abandonné, je me serais détesté d’être responsable d’une telle issue…
J’impose un silence que Paul ne trouble pas. D’un signe de tête, je lui montre la bouteille de scotch presque vide. Il s’empare de celle-ci, et il la vide définitivement dans nos verres. Tout en m’emparant de celui qu’il me tend, je m’interroge sur le futur de Mia. Restera-t-elle à New York à la fin de ses études ? Quittera-t-elle cette ville pour parcourir le monde, pour l’inonder de sa douce musique ? Je ne l’ai jamais revue, mais la savoir non loin de moi me rassure. Cela me laisse un infime espoir que le hasard nous réunisse tôt ou tard.
Je bois mon verre d’un trait, comme pour chasser un peu plus vite toutes ces pensées confuses et douloureuses. Je n’ai pas besoin de préciser à mon chauffeur que je n’ai plus envie de parler d’elle. À présent, il est temps d’oublier et d’aller de l’avant. Dans trois jours, je rencontrerai mes investisseurs pour leur proposer de relancer le projet de ma collection féminine. Je dois rapidement trouver une égérie. Comment pourrait-il en être autrement ? Il me reste la dernière montre à immortaliser, et j’ai perdu la seule femme qui m’ait inspiré celle-ci.
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