Sugar Baby - Tome 2
Chapitre 10
Après avoir reçu un tel texto, j’ai mis trois jours à m’en remettre, et à en parler à Anisha. Ma colocataire a été formelle : je ne dois surtout pas répondre aux attaques puériles d’Adam. C’est ce que je compte faire, mais plus j’y pense, plus je me dis que je ne mérite pas un tel traitement. Ce message a tout de même eu le mérite de me faire réagir. Je le déteste ! Ce n’est pas bien difficile de passer du stade de la tristesse à celui de la rancune. Adam y a mis tout son cœur pour que je le haïsse. Et pour être sûr d’y parvenir, il ose même me malmener après tout ce temps. J’ignore ce qui ne tourne pas rond chez lui, mais en ce qui me concerne je ne veux plus entendre parler de lui.
Ma colocataire m’assure que la reprise des cours m’aidera à l’oublier, si je le décide, bien entendu. Selon elle, je n’ai pas besoin de culture musicale, mais de rencontrer un autre mec. Si elle avait été à ma place, Anisha ne serait certainement pas restée chaste pendant trois ans. Moi, je me suis réfugiée dans ce que je fais le mieux : le violon. Même si nous avons deux manières différentes de gérer la douleur, je dois reconnaître qu’elle n’a pas tort. Faire de nouvelles rencontres et retrouver le goût de la séduction me feraient sans doute le plus grand bien.
Je me lève donc avec l’idée de contacter Ethan, histoire de nous voir avant la reprise des cours demain matin. Entre mes révisions et mon séjour à Paris, je n’ai même pas eu le temps de passer un moment avec mes amis, pendant les fêtes de Noël. Peu à peu, je prends conscience que je me suis cloisonnée dans une bulle de tristesse, où je ne laisse entrer personne. Alors, même si mon idée est moins affriolante que celle d’Anisha, mon amie est tout de même contente que je décide enfin de sortir de cet appartement.
Cela fait trois jours que je suis revenue, et je n’ai pas encore mis le pied dehors. Depuis son message offensant, j’ai peur de le croiser, et qu’il pense que je le poursuis. Il y a peu de chances que cela arrive, mais cette crainte insensée est ancrée en moi. Après avoir pris mon petit déjeuner, j’envoie donc un texto à Ethan. La matinée s’écoule studieusement. Je revois chacune des partitions que je dois connaître pour demain, et je termine par le nettoyage minutieux de mon violon. Pendant que je lustre celui-ci, Anisha continue d’étoffer sa collection de vêtements.
J’ignore si c’est Jacob qui a cet effet-là sur elle, mais ses nouveaux modèles de robes sont sublimes. Quand elle se sera installée à son compte, je serai sa première cliente. Voilà ce qui arrive, lorsque l’on fréquente une reine de la mode et des hommes capables de vous offrir les plus belles choses… J’ai pris goût aux jolies robes, aux chaussures, et à ce train de vie que peuvent m’offrir les hommes fortunés. Malgré tout, je suis restée une fourmi. J’amasse en prévision des jours pluvieux.
— J’arrête pour aujourd’hui ! lâche soudainement Anisha en rangeant ses dessins.
Je suis si absorbée par mes pensées, et concentrée sur le nettoyage de mon instrument, que sa voix me fait sursauter.
— Tu rêvassais ? me demande-t-elle, en me voyant surprise.
— J’étais concentrée, réponds-je, en continuant de frotter le dos de mon violon.
— Je ne comprends pas pourquoi tu t’épuises à astiquer ce vieux violon, alors que tu en as un autre…
— Comment le sais-tu ? demandé-je, étonnée, tout en me rappelant que j’ai bel et bien un second violon, et pas n’importe lequel.
— Un jour où je cherchais les chaussures que tu m’avais empruntées, je l’ai trouvé sous ton lit. Je n’ai pas reconnu ton vieil étui, alors, je l’ai ouvert.
— Je préfère garder celui de ma mère.
— Pourquoi ? Je ne m’y connais pas en violon, mais l’autre a l’air sympa.
— Sympa ? C’est la Rolls-Royce des violons, tu veux dire. Il coûte une fortune, et je n’ai jamais joué avec un instrument aussi majestueux. Sa sonorité est parfaite. Ses vibrations sont un délice. C’est une œuvre d’art, terminé-je, en rangeant mon violon dans son étui.
— Alors pourquoi ne veux-tu pas l’utiliser ?
— Parce que c’est Adam qui me l’a offert.
— Merde… N’empêche, tu devrais quand même t’en servir. Tu ferais pas mal d’envieux en te pointant avec un tel instrument à la MSM !
— C’est vrai, ça en boucherait un coin à tous ceux qui se pensent supérieurs aux autres, parce qu’ils ont de l’argent. Mais non, je ne veux plus rien de lui.
— Si c’est le cas, tu devrais penser à le vendre. Je ne sais pas combien il coûte, mais connaissant Adam Davis il n’a pas dû lésiner sur le prix.
C’est vrai, je pourrais vendre ce violon, mais c’est tout ce qu’il me reste de lui, et de cette époque où je me sentais aimée et en sécurité. Cet objet est la seule chose réelle, qui me prouve que tout cela n’est pas qu’un rêve qui a viré au cauchemar. Je me surprends à être attachée à cet instrument. Est-ce sa splendeur, ou celui qui me l’a offert, qui m’empêche de m’en séparer ? Je ne peux pas encore répondre à cette question. Et alors qu’Anisha me demande pour la seconde fois si je compte le vendre, la sonnerie de mon téléphone vient me sauver de ses interrogations, auxquelles je n’ai pas de réponse.
Il est presque midi, je ne m’attendais plus à recevoir une réponse d’Ethan, mais ce dernier vient de m’envoyer un texto. Il me propose de le rejoindre pour déjeuner ensemble ce midi. J’ai l’impression que cela fait un siècle que je n’ai pas mis les pieds dans un restaurant. Indécise, je me tourne vers Anisha.
— Ethan m’a finalement répondu. Il me propose un resto ce midi…
— Eh bien, fonce !
— Tu ne trouves pas que cela ressemble à un rencard ?
— Et alors ? C’est qui déjà, Ethan ? Le mec qui est avec toi en cours ?
— Oui…
— Je ne vois pas où est le problème. Réponds-lui que tu crèves la dalle, et que ce serait un plaisir de manger en sa compagnie.
— Je ne sais pas… C’est bizarre, non ?
— C’est toi qui es bizarre ! C’est reparti pour un tour… Que se passe-t-il ? Il est trop craquant pour que tu t’imagines manger en sa compagnie, sans penser à céder à l’appel de son corps ?
Anisha rit à gorge déployée, sans imaginer qu’elle n’a pas totalement tort. Ethan est un beau garçon. Il a mon âge. Il est français. Et pour conclure, c’est un pianiste talentueux. Si je n’avais pas été si obsédée par Adam, je me serais sans doute un peu plus penchée sur son cas.
— Toi, tu me caches quelque chose ! s’exclame-t-elle, interpellée par mon silence.
— Disons qu’Ethan est plutôt intéressant, avoué-je dans un sourire.
— Tu n’aurais pas une photo de lui, par hasard ? demande-t-elle, pleine de curiosité.
— Je ne suis pas sûre…, réponds-je en déverrouillant mon téléphone.
En cherchant bien, je trouve une photo d’Ethan et moi, lors de notre sortie au bar, pour fêter la fin des cours l’été dernier. Je regarde cette photo, attendrie. C’est un beau souvenir. Pour la première fois, je remarque la proximité d’Ethan. Ce dernier me tient par la taille et se penche vers moi. Je balaye la beauté de son visage d’un regard nouveau. Je le trouvais mignon, mais maintenant qu’Adam m’a définitivement rebutée par ses mots je le trouve canon.
— Alors, tu me montres ? lance Anisha.
Je lui tends le téléphone.
— Un peu jeune pour moi, mais il est plutôt pas mal, ton pianiste.
— Ce n’est pas « mon » pianiste…
— Pas encore ! Vous feriez un joli couple. De plus, ça ne te ferait pas de mal d’oublier le pervers narcissique en batifolant avec ce joli cœur.
— Adam n’est pas un pervers narcissique.
— Peut-être, mais Adam n’est pas un homme pour toi. Tu mérites mieux !
Tout le monde ne cesse de me dire qu’il ne me mérite pas, mais personne n’a vu à quel point Adam peut se montrer adorable, lorsqu’il décide d’ouvrir son cœur. Malgré tout, elle a raison.
— J’accepte ou pas ? demandé-je indécise.
— Si tu ne lui envoies pas un texto dans la minute, je l’envoie à ta place, répond-elle, en croisant les bras, et en prenant son air faussement autoritaire.
— D’accord…, abdiqué-je.
Elle me rend mon téléphone, et se plante à mes côtés pour lire au-dessus de mon épaule. Je déteste lorsque quelqu’un fait ça, surtout lorsque je ne sais pas quoi dire à mon interlocuteur. Je prends une grande inspiration, et tout en cherchant bien les mots que je vais employer je réponds.
Bonjour, Ethan. Ce sera un plaisir de déjeuner avec toi…
Anisha me félicite pour ma prise d’initiative. Pour ma part, ce déjeuner n’est rien d’autre qu’une rencontre entre deux amis. Quelques secondes s’écoulent à peine avant que mon téléphone sonne à nouveau :
Super ! J’avais hâte de passer un moment avec toi en tête à tête. On se dit 13 heures, devant la MSM ?
— Tu as lu ce que j’ai lu ? Ce mec s’intéresse à toi, et pas seulement en tant qu’ami, me fait-elle remarquer.
— Tu crois ?
— Tu en connais beaucoup de mecs pas intéressés, mais qui te proposent de passer un moment en « tête à tête » ? demande-t-elle, en insistant bien sur le fait qu’Ethan veuille passer du temps avec moi.
— Je ne sais pas…
Elle laisse échapper un soupir, et sans me laisser le choix elle me pousse vers l’escalier.
— Réponds-lui que tu seras à l’heure, et file immédiatement sous la douche !
J’obéis sans discuter. J’envoie rapidement ma réponse à Ethan, et je file sous la douche. Trente minutes plus tard, mon look est validé par ma colocataire, et je suis prête à partir. Seule dans ma chambre, je me surprends à me réjouir de ce rendez-vous. Mais soudain mes pensées filent à nouveau vers Adam. Alors que je suis sur le point de partir, mon regard se pose sous le lit. Je m’agenouille, cherchant à tâtons l’étui. Quand ma main se pose enfin sur celui-ci, je cesse de bouger. Un instant, j’hésite à m’en emparer. Et puis, je cède à la douce tentation de revoir ce bijou.
J’essuie la poussière qui recouvre le cuir. Doucement, je l’ouvre. Quand mes yeux se posent sur le violon, je laisse échapper un étrange sanglot. Je refoule aussitôt mes larmes, expirant profondément pour chasser cette tristesse douloureuse, provoquée par les souvenirs que me rappelle cet instrument. Le passé me fait toujours plus de mal que de bien, et ce violon en est le parfait exemple. Avant d’ouvrir cet étui, je redoutais de passer du temps avec Ethan. Maintenant, je sais que cela ne pourra que m’être bénéfique. Je fais alors disparaître le passé sous le lit et, pour la première fois depuis que je suis à New York, je vais tenter de me laisser séduire par un autre homme qu’Adam.
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