Sugar Baby - Tome 2

Eva Dupea · Chapitre 58 sur 75

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Sugar Baby - Tome 2

Chapitre 56

 

 

J’ai à la fois redouté et attendu avec impatience ces deux jours de concerts, où les élèves de dernière année sont mis à l’honneur. Accompagnée d’une quarantaine d’autres élèves, j’ai joué pour la première fois les sonates que j’ai écrites, devant un public. Seul M. Garvey avait pu les entendre. Et si mon professeur a beaucoup aimé découvrir celles-ci, le public et l’ensemble du corps professoral m’ont réservé le même accueil. Debout sur la scène, j’entame à présent la mélodie finale, qui conclut cette dernière soirée, en compagnie de l’orchestre. Pendant que nous jouons, j’échange un regard avec Ethan, qui me sourit.

Nous sommes tous les deux conscients que c’est peut-être la dernière fois que nous avons l’occasion d’être ensemble sur la même scène, pour ne faire qu’un. Mais nous profitons aussi de cette chance qui nous a été donnée. Nous sommes fiers de notre parcours, et nous le sommes encore plus de participer à ce concert, qui chaque année fait parler le Tout-New York. À la fin du spectacle, nous formons une longue ligne face à la scène, et nous saluons le public qui nous ovationne. Avant ces deux jours remplis d’émotions, j’ai eu l’occasion de partager la scène avec des poids lourds de la chanson, mais aujourd’hui j’ai l’impression d’avoir fait quelque chose de plus grand encore.

Oui, c’est incroyable ce qu’il m’est arrivé. J’ai pu accompagner Lady Gaga et Fire Boy sur scène. Mais ce soir je viens de conclure en beauté ces quatre années à la MSM. Alors que mes débuts ont été laborieux, je m’en sors avec les éloges de mes professeurs. Tout n’est pas encore terminé, les examens approchent à grands pas, mais je suis brusquement remplie d’un sentiment d’une rare satisfaction. Je souris sans pouvoir ôter ce masque de béatitude qui recouvre mon visage. Lorsque le rideau se ferme sur la scène, nous nous serrons tous dans les bras. Même ceux qui ne se connaissent pas ou qui s’apprécient peu font l’effort de terminer cette soirée en connexion avec les autres.

À son tour, Ethan m’étreint. Il ne m’embrasse pas, et je n’ose pas le faire non plus. C’est étrange, mais je viens de me rendre compte que l’on ne s’est pas embrassé depuis hier, lorsque nous nous sommes retrouvés pour prendre le petit déjeuner. Une étrange distance s’installe entre nous, mais je ne fais rien pour la réduire.

— Tu veux que nous allions boire un verre, rien qu’à deux, pour terminer la soirée ? À moins que tu ne préfères rester au calme dans ta chambre.

— Je choisis la seconde option. Tu devrais rester ici. Profite, tout le monde souhaite te parler, te voir. Moi, je suis crevé…, me dit-il.

— Tu es sûr ?

— Mia, je veux juste me reposer, lâche-t-il dans un soupir de lassitude.

— D’accord…, murmuré-je, désappointée.

— On se voit demain matin… D’accord ? me demande-t-il en déposant un baiser sur mon front.

— OK, acquiescé-je, dans un sourire forcé, auquel il ne répond même pas.

J’ignore si c’est la fatigue, ou toute autre chose, qui le met dans cet état, mais j’ai un étrange pressentiment. Ethan me cache quelque chose. Mais quoi ? Alors qu’il s’éloigne, et que je m’apprête à rejoindre les loges pour ranger mon violon, la voix de Mme Brown s’élève. Depuis que je lui ai prouvé que je n’étais pas qu’une imposture, son attitude envers moi a radicalement changé. Dorénavant, elle ne s’use plus à tenter de me décourager, au contraire, elle me pousse à viser encore plus haut. Tout en constatant son euphorie, je me demande qui de nous deux est la plus fière de la musicienne que je suis devenue.

— Mademoiselle Lacroix, suivez-moi. Un monsieur souhaite vous rencontrer, déclare-t-elle en me prenant par les épaules, et en me poussant vers la scène.

— Qui ?

— Un journaliste. Et ce dernier ne travaille pas pour n’importe quel journal, il écrit pour le Times ! lance-t-elle, folle de joie.

— Le Times ?

— Vous vous rendez compte, mademoiselle Lacroix ? Vous n’avez que vingt-quatre ans, et le Times va publier un article en votre honneur !

À présent, je comprends son extase. Le Times ! J’ai à peine le temps de réaliser que je me retrouve sur scène, face à un grand mec, d’une trentaine d’années. Un mec des plus charismatiques, même s’il n’est pas du tout mon genre. Ses cheveux et sa barbe rousse tranchent sur sa peau pâle et ses yeux bleus, qui me rappellent ceux d’Adam. Il ressemble à ces grands hommes irlandais qui chantent, boivent, et crient dans les pubs où ne coule que de la bonne bière. Du moins, c’est l’idée que je me fais de cet inconnu, qui m’accueille en me tendant la main. Je m’empare de celle-ci, et tout en croyant fermement que Mme Brown se trompe, je me présente.

— Bonsoir, monsieur. Je suis Mia Lacroix.

— Bonsoir, mademoiselle Lacroix, je suis enchanté de faire votre connaissance. Je me présente, Danny Lewis, je suis journaliste pour le Times. Accepteriez-vous de répondre à quelques-unes de mes questions ?

Je secoue bêtement la tête. Il reprend :

— J’ai pu visionner vos prestations avec Fire Boy et Lady Gaga, et je dois avouer que j’ai été fasciné par votre talent. J’aimerais écrire un article, pour présenter à ceux qui ne vous connaissent pas encore la prochaine grande violoniste…

C’est réel, il souhaite écrire un article sur moi, mais surtout sur ma musique. Bien que surprise, j’accepte cet entretien, qui selon lui ne durera que quelques minutes. Pendant que l’amphithéâtre se vide peu à peu, nous empruntons l’escalier qui mène aux sièges face à la scène, pour nous y installer. Mme Brown s’éclipse, me laissant seule avec le journaliste. Ce dernier s’assied sur l’un des sièges, tandis qu’un homme m’interpelle brièvement pour me féliciter. Je le remercie, en souriant, et je salue poliment son épouse, qui me fait à son tour un agréable éloge. Ce couple de retraités est tout à fait charmant, et le fait qu’ils me complimentent les rend encore plus adorables.

Je les salue une dernière fois, et je me tourne vers le journaliste, qui me fait remarquer que j’ai déjà des admirateurs, et que, à son avis, ils ne sont pas les seuls. Honnêtement, c’est gratifiant d’être aimée pour ce que l’on fait, mais c’est encore plus grisant si les gens aiment ma musique plus que moi-même. Soudain, alors que je m’installe aux côtés de M. Lewis, mon regard est attiré par une silhouette qui se trouve sur l’un des balcons, situés à gauche de la scène. Un bref instant, je crois voir Adam. Je suis censée avoir vaincu ma dépendance à lui, mais j’ai à peine cru le voir que mon cœur s’emballe douloureusement. Très vite, je reprends le contrôle, et je me souviens qu’il ne peut pas être là, pour la simple et bonne raison qu’il se trouve à l’autre bout du pays.

Je suis déçue de moi-même. Je pensais qu’il n’avait plus aucune influence sur moi, c’est totalement faux. Malgré tout, je garde l’espoir que le temps fera son œuvre, et qu’un jour je pourrai le croiser sans plus rien ressentir. Je chasse cette curieuse impression d’être observée, et je me concentre sur les premières questions du journaliste. Au début, c’est plutôt banal. Qui suis-je ? D’où viens-je ? Depuis quand je joue du violon ? Quel est mon parcours ? Toutes ces questions ne sont qu’une formalité, et j’y réponds sans peine. Il s’attarde longuement sur les deux sonates que j’ai écrites dernièrement, et me demande ce qui me les a inspirées. Étrangement, j’ai du mal à l’admettre, mais je ne mens pas pour autant.

— C’est l’amour chaotique, qui m’a inspirée, réponds-je.

— En parlant d’amour… Êtes-vous un cœur à prendre ?

— Je pense que ce sujet n’intéressera pas les lecteurs. Mais pour être honnête, je ne recherche rien de plus que ce que j’ai déjà.

— Finalement, vous êtes une femme mystérieuse, Mia Lacroix.

— Peut-être.

— Donc… Vous n’êtes pas en couple avec Adam Davis ? m’interroge-t-il, d’un air inquisiteur, comme s’il tentait de lire dans mes pensées.

— Non ! Bien sûr que non…, réponds-je, en riant nerveusement.

— Votre relation est donc uniquement basée sur une collaboration professionnelle.

— Exactement.

— Êtes-vous en couple avec quelqu’un d’autre ?

— Excusez-moi, mais est-ce bien utile de s’étaler sur ce sujet ? L’article est censé parler de ma musique, non ?

— En réalité, Mia, je vous pose ces questions non pas pour mon article, mais seulement pour satisfaire ma curiosité. Pardonnez ma maladresse, dit-il en se frottant anxieusement le front.

— Je suis vraiment flattée que vous souhaitiez publier un article me concernant, surtout dans un aussi prestigieux journal, mais j’aimerais que celui-ci se concentre sur ma musique.

— Bien entendu…

Comme je le souhaitais, le reste de l’entretien se porte sur mes études et mes projets. Ce n’était pas très long, pourtant, j’ai l’impression de m’être mise à nue, en racontant ma vie de A à Z, tout en omettant les passages les plus croustillants, mais aussi les plus douloureux. L’entrevue se termine par un serrage de mains des plus formels, puis nous partons chacun de notre côté. M’a-t-il demandé si j’étais en couple, parce qu’il s’intéresse à moi ? J’ose espérer que non. Plus aucun trentenaire ne viendra flinguer mon cœur, ou fouiller dans ma culotte. Forte de cette décision, qui est sans doute la meilleure que j’aie jamais prise, je m’empare de mon violon, et je rejoins les loges.

En arrivant dans le couloir qui mène à celles-ci, je croise un groupe d’élèves. Ils me demandent si je souhaite aller boire un verre avec eux en ville, pour fêter ces deux jours incroyables que nous venons de passer. Je ne leur promets rien, mais je note le nom du bar où ils se rendent. Pour l’instant, je n’ai qu’une envie : ranger mon violon, et m’asseoir. Quand j’entre dans ma loge, les deux filles avec qui je partage celle-ci sont déjà parties. Soudain, mon regard se braque sur mon étui à violon. Ce dernier est ouvert, mais il n’est pas vide. À l’intérieur se trouvent un coffret en bois brillant et une rose rouge.

Doucement, je m’approche, et je pose mon violon près de mon étui. Lorsque je découvre l’inscription sur le coffret, je comprends immédiatement que je n’ai pas rêvé. Adam était bel et bien présent, sur ce balcon. Un instant, je me suis sentie épiée. Je ne suis donc pas folle, il était là. Mon cœur et ma tête sont en totale opposition. Le premier me pousse à m’emparer de la sublime rose, pour humer son délicat parfum, tandis que ma tête me rappelle qu’Adam n’est plus censé avoir d’emprise sur moi. C’est foutu… Je ne parviendrai jamais à guérir de lui. Dès que je pense avoir réussi à l’oublier, il réapparaît comme un fantôme.

Je repose la rose dans l’étui, et je me saisis du coffret, signé de son nom. Quand j’ouvre celui-ci, je lâche immédiatement un cri de stupeur. Cet écrin contient six des sept montres de la collection pour femmes. La septième est dans le tiroir de mon chevet, que je n’ouvre jamais, pour ne pas rouvrir la plaie béante qu’il a laissée sur mon cœur. Une petite carte les accompagne. Sur celle-ci, un simple message, qui ne donne aucun espoir, mais qui fait tout de même du bien.

 

Elles te reviennent, car chacune d’elles est une partie de toi…

 

J’ai peur que la porte de ma loge s’ouvre, et qu’il apparaisse pour me tenter. Que ferais-je si cela arrivait ? Je n’ose l’imaginer. Heureusement, la porte reste définitivement fermée. Adam est venu me voir une dernière fois, tout en respectant scrupuleusement mon besoin d’éloignement. Un court instant, je me demande pourquoi cette fois-ci il a décidé d’obéir. Et puis, j’accepte la situation. Après tout, c’est moi qui l’ai voulue, même s’il a tout fait pour que cela se termine ainsi.

Je ne vais pas refuser ce dernier cadeau. Si je le faisais, il verrait sans doute ça comme une provocation malicieuse de ma part. Y répondrait-il ? Si seulement je pouvais cesser de me poser de telles questions à son sujet ! Je devrais plutôt m’inquiéter de la distance qu’Ethan a installée entre nous ces dernières semaines. Je m’en veux de me montrer si insouciante face à l’extinction de notre couple, mais pour moi qui manque de courage, c’est un soulagement.

Je referme le coffret, et je range enfin mon violon dans son étui. Je souris au sourire de ma mère, immortalisé sur cette photo qui ne me quitte jamais. Lorsque je quitte la loge, je prends conscience que pour sortir victorieuse de la MSM j’ai dû mettre mes principes de côté. Aujourd’hui, je ne regrette plus du tout. Même si mon cœur en a pâti, les rencontres que j’ai faites m’ont menée à une réussite que personne n’avait prévue, pas même moi. Je quitte l’établissement, fière de mon travail, et déjà rêveuse de ce que j’accomplirai lorsque je serai enfin diplômée de cette prestigieuse école, où ma mère et moi rêvions tant d’étudier.

Entre mes mains, je tiens mon violon, une rose rouge, et un coffret qui, lorsque j’y aurai placé la dernière, sera garni de sept montres hors de prix. Si je les vendais au prix de leur valeur marchande, je n’aurais même plus besoin de continuer mon activité de sugar baby, et je pourrais même rembourser les frais d’agence à Vanda, avant que le délai de cinq ans ne soit écoulé. Pourtant, je ne le ferai pas. Je détiens plus de cinq cent mille dollars de bijoux, mais je refuse de m’en séparer. Ces montres sont un mélange de l’inspiration d’Adam et d’un peu de moi. Elles sont un doux souvenir, son dernier cadeau. Alors, même ruinée, je ne les vendrai jamais…

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