Sugar Baby - Tome 2
Chapitre 35
Les jours se suivent et se ressemblent. Adam m’a invitée à rencontrer une dernière fois ses investisseurs, avant que nous entrions dans la dernière ligne droite. Ces derniers semblaient ravis et rassurés de me voir à nouveau à ses côtés. Ce rendez-vous était pour lui l’occasion de nous dévoiler ses changements de plan, pour la soirée de lancement. Finalement, ce ne seront pas sept femmes de pouvoir qui deviendront les ambassadrices de la collection féminine. Grâce à mon point de vue, Adam a décidé de garder les trois célébrités ayant déjà accepté de porter l’une de ses montres et d’en faire la promotion. Mais pour les quatre dernières il a choisi de m’écouter, et de lancer un grand concours sur les réseaux sociaux.
Trois gagnantes auront la chance de se voir offrir l’un des sept modèles créés par Adam, et seront invitées à la grande soirée organisée à la MSM. Quant à la dernière montre, le mystère plane toujours. Adam ne nous a toujours pas présenté celle-ci, il n’a pas dévoilé son thème, et il refuse de dire qui la portera. Malgré tout, nous sommes tous d’accord : son changement de cap est magistral, et il lui vaudra un succès supérieur à celui que nous espérons tous. Au fil des mois, je me suis prise au jeu.
Tout comme Adam, j’ai envie que cette collection soit un succès. Alors, quand il nous a annoncé que ces montres seront également proposées à une clientèle plus modeste, en adaptant les matériaux utilisés, j’ai ressenti une grande fierté. Bientôt, les montres Adam Davis seront accessibles à toutes les femmes désireuses d’acquérir l’une de ces merveilles de joaillerie et d’horlogerie, et c’est un peu grâce à moi.
Le temps file vite, et ce projet avance à grands pas. Les deuxième et troisième montres ont été dévoilées, et cette fois les photos n’ont choqué personne. Le vendredi qui a suivi notre entretien avec les investisseurs, nous nous sommes rendus dans un club très select à New York, pour que je donne une représentation promotionnelle. Comme convenu, toutes les personnes ayant assisté à cet événement auront la chance de participer à un tirage au sort, pour gagner l’une des montres mises en jeu, au long de ces sept semaines promotionnelles.
Mon emploi du temps est millimétré. Entre mes cours, les auditions, les rendez-vous avec Adam, mes rencontres avec Oliver, il me reste peu de temps à accorder à ma famille, mes amis, et Ethan. Heureusement, nous nous voyons souvent en cours, et nous déjeunons presque tous les midis ensemble. Je n’ose imaginer ce que serait notre relation, si nous étudiions dans deux écoles différentes. Malgré tout, nous parvenons à nous octroyer de petits moments ensemble, et ceux-là me font le plus grand bien.
Hier, Ethan et moi avons passé les auditions. Pour ma part, je n’ai pas de grands espoirs. Au dernier moment, j’ai écrit un nouveau morceau, que je n’ai même pas pris la peine de faire écouter à M. Garvey. L’inspiration m’est venue d’un coup, ou plutôt, après avoir rencontré Adam. Ce mec déclenche parfois une telle colère et une telle excitation en moi que je ne sais pas quoi faire de toute cette énergie négative qui m’assaille. Alors, un soir, j’ai tout balancé sur le papier à musique. Entre ce morceau créé sur un coup de folie et le second qui n’est pas non plus à la hauteur, je n’ai aucune chance d’être sélectionnée.
Je viens d’arriver à la MSM, où je rejoins Ethan, pour que nous découvrions ensemble les résultats des auditions. Je suis presque soulagée d’avoir raté celles-ci. Mon emploi du temps est déjà assez serré, si je dois en plus préparer les concerts de fin d’année en tant que soliste, je risque de ne plus avoir le temps de dormir. Malgré tout, j’espère qu’Ethan passera cette nouvelle étape avec brio, et qu’il aura la chance de se produire en solo. Je suis plus stressée pour lui que pour moi.
Quand j’arrive dans le grand hall, je le vois aussitôt. Son sourire radieux m’impressionne. Comment fait-il pour se montrer aussi détendu ? Je le rejoins, et je lui offre un sage baiser. Sa main se balade sur mon dos, tandis qu’il me demande comment s’est passé mon après-midi de repos. Dans mon cas, on ne peut pas vraiment parler de repos. J’ai révisé mes cours. J’ai revu mes partitions pour le cours de Mme Brown, et les morceaux que j’interpréterai à ma prochaine représentation pour la campagne publicitaire d’Adam. Sans oublier le titre que je dois jouer en compagnie de Lady Gaga, mais ça, je ne peux le dire à personne.
— Je ne me suis pas reposée une seule seconde, je suis HS…, réponds-je en soupirant.
— Tu devrais ralentir. Nos cours nous prennent déjà beaucoup de temps, et j’ai l’impression que cette campagne publicitaire ne se terminera jamais. Tu portes la fatigue sur ton visage, et pour conclure, tu me manques énormément, déclare-t-il en faisant semblant de bouder.
— Mon pauvre petit cœur. Bientôt, je serai à toi seul. Je te le promets, lui murmuré-je à l’oreille.
— J’espère bien, parce qu’en ce moment j’ai l’impression que tu appartiens à tout le monde, sauf à moi.
Ses paroles me heurtent, et pour cause : il n’est pas loin de la vérité. Je savais qu’en acceptant d’accompagner Adam sur son projet, et en continuant mon activité de sugar baby, j’allais forcément mettre certains points de ma vie entre parenthèses. J’ai pourtant tenté de concilier études, travail et vie sociale, en vain.
— Je suis vraiment désolée de t’imposer cela, dis-je en lui prenant la main.
— Ne sois pas désolée, j’ai juste envie que toute cette euphorie autour de toi retombe. C’est égoïste, je sais…
— Je comprends. Demain, la quatrième montre sera dévoilée. Dans trois semaines, tout sera terminé.
Il me serre dans ses bras et déclare :
— Pardonne-moi… Je crois que j’ai juste besoin d’un peu de repos. Les fêtes de fin d’année ne m’ont pas aidé à me reposer comme j’en avais besoin, alors, avec les cours, les auditions, et tout ce stress quotidien, j’ai l’impression de devenir fou. J’ai toujours été comme ça, mais toi, tu soulages mes tensions.
J’ignorais à quel point notre relation avait un impact sur lui et ses émotions. Ethan a toujours vécu au sein d’une nature luxuriante et paisible, et le voici plongé dans la jungle new-yorkaise, où tout va trop vite. Notre emploi du temps est digne de celui d’un ministre, et il nous reste peu de temps pour décompresser. Je ne connais pas encore les résultats des auditions, mais quoi qu’il arrive, ce soir, je passe la nuit avec lui.
— Et si nous allions chez moi après les résultats ? On commanderait une pizza, et on la mangerait en regardant une série…
Nous sommes subitement interrompus par l’arrivée du proviseur. Tous les regards se braquent sur lui. Il accroche six feuilles sur le panneau d’informations, puis il se tourne vers tous les élèves réunis dans le hall. Il nous félicite pour notre travail acharné, et rassure même ceux qui s’apprêtent à être déçus. Quand le talent est présent, notre tour finit toujours par arriver. M. Garvey et Mme Brown apparaissent à leur tour. La cinquantaine d’élèves ayant participé aux auditions se pressent devant le panneau. Ethan et moi suivons le troupeau.
Des cris de joie retentissent, tandis que sur d’autres visages la déception est palpable. Quand nous arrivons devant le panneau, Kim nous barre la route. Elle se plante devant la feuille destinée aux élèves de quatrième année, et reste immobile de longues secondes. Quand elle se retourne, la colère et l’amertume se lisent sur ses traits. Elle me fusille du regard, et tout en pointant son doigt vers mon visage elle déclare :
— Il n’y a pas de quoi se vanter, quand on obtient la réussite sans rien faire !
— Que veux-tu dire ?
— Que tu n’es qu’une sale opportuniste, et que si tu n’étais pas l’égérie d’une célèbre marque, tu n’aurais pas réussi ces auditions !
Ayant terminé de me cracher son venin en pleine figure, elle me donne un coup d’épaule en partant et disparaît dans la foule, à présent clairsemée. J’échange un regard interrogateur avec Ethan. Ni lui ni moi n’arrivons à croire ce que nous venons d’entendre. Sans dire un mot, nous nous plantons devant la feuille des résultats. Pour Ethan, c’est l’explosion de joie. Pour moi, c’est l’incompréhension. Il me soulève en riant, et en répétant cette réalité qui me semble impossible. Nous aurons tous les deux la chance de nous produire en solo, lors des concerts de fin d’année.
— J’en reviens pas ! Nous y sommes arrivés, Mia ! Putain, toutes ces heures de travail n’ont pas été inutiles ! lâche-t-il, soulagé.
— Je suis tellement heureuse pour toi, mais tu es sûr qu’il n’y a pas une erreur à mon sujet ?
— Quoi ? N’écoute pas ce que dit Kim ! Tu la connais, elle en fait toujours des caisses, si le monde ne tourne pas autour d’elle.
— Et si elle avait raison ? J’ai fait de la merde, comment ai-je pu réussir ces auditions ?
Soudain, la voix de Mme Brown retentit derrière nous :
— Je ne m’attendais pas à dire cela un jour, mais vous vous trompez, mademoiselle Lacroix.
Nous nous retournons. M. Garvey se tient à ses côtés. Elle continue :
— C’est moi-même qui ai décidé que l’on ne pourrait se passer de votre talent, lors des concerts de fin d’année. Votre première sonate était d’une tiédeur inouïe, mais la seconde était époustouflante. J’ai été transportée par ce morceau. J’ignore ce qui vous a inspiré celui-ci, mais continuez sur cette voie. Une grande artiste se cache en vous, et votre statut d’égérie n’y est pour rien. Il ne reste plus qu’à écrire le second morceau que vous interpréterez, mais je ne doute pas de votre réussite.
— Je ferai tout pour y parvenir, réponds-je des plus surprises.
Elle affiche un rictus que je ne saurais décrypter, puis se tourne vers Ethan pour le féliciter à son tour. M. Garvey en profite pour me prendre à part, afin de me conseiller pour la suite des événements.
— Mademoiselle Lacroix, je sais que vous êtes extrêmement occupée en ce moment, mais j’aimerais m’assurer que vous serez à la hauteur de nos attentes.
— Dans quatre semaines, je serai libérée de mes obligations d’égérie. Du moins, je serai beaucoup moins sollicitée après la soirée de lancement.
— Je suis soulagé de vous l’entendre dire. À ce propos, j’ai eu un entretien avec le proviseur. Il m’a mis en contact avec M. Davis, qui m’a demandé de vous aider pour le morceau que vous interpréterez ce soir-là, mais il est resté assez vague à ce sujet. Pouvez-vous m’en dire plus ?
— Je ne sais pas… Que vous a dit M. Davis exactement ?
— Que je devais voir cela avec vous, et garder le silence jusqu’à la grande soirée. Il m’a ensuite dit qu’il ferait parvenir les documents à signer au proviseur, mais pour le moment, je n’en sais pas plus.
Certaine qu’Adam va lui demander de signer un accord de confidentialité, je lui fais signe de me suivre à l’écart des autres. Nous nous installons derrière les portes battantes qui mènent à la cafétéria, et une fois sûre que personne ne m’entendra, je lui annonce la grande nouvelle :
— M. Davis souhaite que j’interprète « L’amour est un oiseau rebelle », de Carmen.
— Très bon choix. Vous avez les capacités pour interpréter ce morceau à la perfection.
— Ce que je ne comprends pas, c’est ce que M. Davis attend de moi. Il souhaite que je sois présent le jour J, et que nous passions trois heures ensemble. Vous n’aurez pas besoin d’un tel appui.
— En réalité, je ne serai pas seule sur scène. J’accompagnerai une voix.
— D’accord, lâche-t-il, d’un air enthousiaste.
— Je vais accompagner Lady Gaga, ajouté-je à voix basse.
— Sérieusement ? demande-t-il, estomaqué.
— Elle est l’une des sept ambassadrices de la nouvelle collection d’Adam Davis, et elle a accepté de se produire à la MSM, lors de la soirée de lancement. Normalement, vous auriez dû signer l’accord de confidentialité, avant que je vous révèle ça. Alors, s’il vous plaît, allez signer cet accord, et ne dites rien à personne.
— Je comprends mieux sa demande… Jouer d’un instrument peut sembler simple lorsque l’on est habitué à celui-ci, mais accompagner une voix, c’est différent, surtout quand cette voix risque de vous voler la vedette. Soyez-en sûre, je ferai de mon mieux, pour que l’on ne vous occulte pas. Malgré tout, n’oubliez pas la principale raison de cette discussion. Quand tout sera terminé, concentrez-vous sur les deux morceaux que vous interpréterez lors des concerts de fin d’année. Se produire aux côtés d’une artiste telle que Lady Gaga, c’est formidable. Être l’égérie d’une marque de montres, c’est génial. Mais vous n’êtes pas venue étudier à New York pour vous cacher derrière une marque, ou une célèbre chanteuse. Vous êtes venue ici pour briller dans votre art, et vous ne devez jamais l’oublier.
— Rassurez-vous, mes objectifs n’ont pas changé. Tout ça m’est tombé dessus sans que je m’y attende, mais c’est vrai, ce qu’il m’arrive est une chance que je ne peux pas laisser passer. Malgré tout, je vous promets que je ne vous décevrai pas.
— Je suis ravi de l’entendre. Puis-je vous demander ce qui vous a inspiré le second morceau que vous nous avez présenté ?
— Une histoire d’amour qui a mal fini, avoué-je.
— L’amour… La meilleure source d’inspiration, depuis la nuit des temps, rétorque-t-il dans un sourire.
Il plonge ses yeux dans les miens, puis inspire une grande bouffée d’air. Il répond d’un hochement de tête à Mme Brown qui lui fait signe, et avant de la rejoindre il ajoute :
— Continuez de vous inspirer de cette colère qui vous consume. Faites-nous vibrer, mademoiselle Lacroix. Faites en sorte que personne n’oublie votre nom.
J’acquiesce, et je le regarde rejoindre Mme Brown. J’avais du mal à réaliser que j’avais été choisie pour être soliste lors des concerts de fin d’année, mais les mots de M. Garvey rendent tout réel. Sans attendre, Ethan me rejoint. Je reste à l’écart des autres, dissimulée derrière les portes battantes. À mon tour, je laisse échapper ma joie. Je saute dans les bras d’Ethan, qui me serre fort contre lui. Nos lèvres s’épousent brièvement. Nous sommes tellement heureux. Mais très vite nous comprenons que nous allons avoir une charge de travail supplémentaire, jusqu’à la fin de cette année scolaire.
Nous pouvons oublier ces vacances dont nous parlions, et dont nous avions tant besoin. Nos proches vont devoir être patients, car nous ne rentrerons pas avant les vacances d’été. Sans vraiment y croire, nous avions décidé que, si nous étions choisis pour participer aux concerts de fin d’année, nous ne rentrerions pas en France. Nous avons réussi. La joie passée, je pense immédiatement à mon père et à Saphia. J’évite que mes pensées filent vers eux, ainsi le temps me semble moins long. Malgré ce point noir à mon bonheur, je suis heureuse, et je leur envoie aussitôt un message pour les avertir de la bonne nouvelle.
— Tu n’envoies pas un message à tes proches, pour leur annoncer ? demandé-je.
— Je leur dirai demain.
— Moi, je n’ai pas pu attendre. Mon père va être tellement fier de moi. Il sera moins souriant lorsque je lui annoncerai que je ne reviendrai pas avant les vacances d’été.
— Mes parents risquent de ne pas apprécier non plus, mais cela ne les empêchera pas d’être heureux pour moi, quand je leur dirai.
— Pareil pour mon père. Il va être fou de joie, et puis il maudira le fait que cette école se trouve si loin. J’aurais aimé que mes rêves me permettent de rester auprès de lui, mais ici, j’ai toujours eu l’impression d’être à ma place.
— Ça, c’est parce que tu es à ta place. J’aimerais en dire autant.
— Comment ça ?
— Je ne sais pas… Parfois, je me demande si c’est bien ici que je dois être. Je n’ai jamais visé New York, ou un endroit particulier. J’ai envie de faire carrière, mais je me demande si étudier dans cette école est essentiel à mon parcours, avoue-t-il.
— Bien sûr que c’est essentiel ! Tu es sans doute le meilleur pianiste de cette école. Tu réussis tout ce que tu entreprends. Dans un peu plus de quatre mois, nous serons diplômés, ce n’est certainement pas le moment d’abandonner. Hors de question que tu me laisses ici, toute seule ! ajouté-je en m’accrochant à son cou.
— C’est bien ça le problème. Maintenant, je ne peux plus quitter cette ville…
Sa bouche épouse la mienne. Nous échangeons un tendre baiser. Nos langues s’enlacent lentement, comme pour nous rassurer mutuellement. Ethan n’a jamais caché son incapacité à se sentir à l’aise dans une ville aussi grande, mais c’est la première fois que ses paroles me font peur. Subitement, je me rends compte que je suis bien plus attachée à lui que je le pensais. Imaginer qu’il puisse partir me donne envie de ne plus jamais le lâcher. Alors, quand il me demande si je souhaite toujours fêter notre réussite en mangeant une pizza, et en regardant la télé, je lui réponds qu’il n’y a pas meilleur programme pour nous récompenser d’une si belle réussite.
Ce soir, je me calque sur ses besoins. Il manque de repos et de calme. Alors, je l’emmène à l’appartement d’Anisha, où nous serons seuls, sous mes draps. Tout comme lui, j’ai besoin de ce moment loin de la MSM et des autres. Je veux du silence, de la chaleur, et sentir son corps près du mien, quand je m’endormirai. Alors que plusieurs groupes se forment et décident de fêter dignement leur victoire, nous partons main dans la main. Tout en arpentant l’Upper East Side, je m’attarde sur son profil souriant. Ethan me donne envie de devenir meilleure, et de m’éloigner de tout ce qui pourrait nous séparer. Mais aujourd’hui, plus que jamais, j’ai compris une chose importante : il ne doit jamais découvrir qui je suis.
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