Sugar Baby - Tome 2
Chapitre 14
Mia
J’arrive enfin devant l’immeuble. En voyant James, je lui fais un signe de la main. Ce dernier s’apprête à me parler, mais au même instant le réceptionniste lui demande de le rejoindre. Nous échangeons un sourire, puis nous partons chacun de notre côté. Je suis exténuée, et encore sous le charme de cette journée. La marche m’a permis de remettre mes pensées en ordre. En quittant Ethan, j’avais l’impression d’avoir gâché ce moment que nous avons passé ensemble. Mais j’ai rapidement compris que ce n’était pas le cas. Si ce mec est vraiment aussi bien qu’il le paraît, alors il me pardonnera mon indécision.
Cette fois, j’ai besoin de savoir que je ne risque pas de souffrir. Je sais que le risque zéro n’existe pas, mais il y a tout de même une catégorie de mecs avec qui l’on peut être certaine de douiller. De manière complètement différente, Adam et Nicolas sont pour moi ce genre d’hommes. Ethan n’est pas comme eux. Du moins, il me semble. J’ai le temps, il ne sert à rien de presser le pas. Pourtant, je regrette toujours de ne pas l’avoir laissé m’embrasser. Tandis que l’ascenseur me mène au septième étage, je me remémore ce moment où ses lèvres n’étaient plus qu’à quelques millimètres des miennes.
Seul le bip annonçant l’ouverture des portes parvient à m’extraire de ce souvenir. Je ne peux pas nier cette évidence, Ethan me plaît. Ce n’est pas une attirance charnelle, comme celle qui m’a consumée dès que j’ai posé les yeux sur Adam, c’est autre chose. Adam faisait vibrer mes sens, Ethan remue mon âme et mon petit cœur blessé. J’ouvre la porte de l’appartement, en me demandant comment nous allons gérer cette situation demain en cours. J’arpente le rez-de-chaussée, mais Anisha ne s’y trouve pas. En rejoignant l’étage, je constate qu’elle est sous la douche. Fatiguée, et un peu trop bourrée pour l’affronter, je décide d’aller me coucher.
9 h 30 ! Je bondis de mon lit, le cœur battant. Le premier cours de la rentrée est à 10 heures, et c’est Mme Brown qui le donne ! Si j’arrive en retard, je suis morte… Je ne me suis pas douchée la veille, tant pis, j’enlève ma nuisette, et j’enfile la robe et les collants que je portais hier. C’est une catastrophe ! Si j’ai gagné du temps sur l’habillage, je ne vais pas pouvoir faire l’impasse sur la remise en forme de mon visage, qui ce matin ressemble à une vilaine reproduction d’un portrait de Picasso !
9 h 50, je descends les sept étages aussi vite que mes jambes me le permettent. Ils ont bien choisi leur jour pour lancer la maintenance des ascenseurs ! Je cours à travers les rues de Manhattan, comme une véritable New-Yorkaise. Je suis presque fière d’être en retard, et aussi survoltée. Si je ne craignais pas autant Mme Brown, je serais heureuse de me voir slalomer entre d’autres personnes tout aussi pressées que je le suis. Mais ma professeure et cheffe d’orchestre me rappelle sans cesse que je ne suis pas l’une de ces héroïnes de séries télévisées, qui conquiert New York en quelques battements de cils et courses à pied à travers la ville.
J’ai beau courir, et prendre des risques en traversant à la dernière minute, j’arrive en retard. Lorsque je franchis les portes de la MSM, tous les étudiants ont déjà rejoint leur salle de cours. Ce matin, je dois directement me rendre à l’amphithéâtre, où nous allons enfin savoir si certains d’entre nous auront la chance de participer aux auditions pour tenter d’obtenir un rôle de soliste, lors des concerts de fin d’année. Je ne me fais aucune illusion, je sais pertinemment que Mme Brown ne me choisira pas. Surtout lorsqu’elle me verra débarquer avec dix minutes de retard.
C’est à bout de souffle que j’arrive à l’amphithéâtre. Derrière la porte fermée, je peux entendre un étrange brouhaha. C’est bizarre. D’ordinaire, les cours de Mme Brown se déroulent dans un silence presque funeste. Tout en espérant pouvoir me faufiler sans qu’elle me voie, j’ouvre la porte. C’est un immense soulagement de découvrir que je ne suis pas la seule à être en retard. Notre professeure a visiblement eu le même souci que moi. Soulagée, je scrute le grand espace à la recherche d’Ethan.
Quand enfin je le trouve, je descends les escaliers et je marche jusqu’au troisième rang situé devant la scène. Plus j’approche, plus je repense aux instants que j’ai passés avec lui. C’était tellement grisant de sentir son attirance pour moi. Mais comment va-t-il réagir à mon départ précipité d’hier ? Je ne vais pas tarder à le savoir. J’ai à peine fait mon apparition qu’il se lève pour me serrer dans ses bras et me faire la bise. Maladroitement, nous échangeons un regard. Il me sourit. Je me sens soudainement mieux.
Tout à coup, tout le monde se tait. Mme Brown apparaît sur scène. Ethan se rassoit aussitôt. Pour moi, c’est trop tard. Le regard glacial de notre professeure s’abat sur moi, et sa voix retentit :
— Lacroix, que faites-vous encore debout ?
Je me confonds dans des excuses inaudibles, et je rejoins mon siège. Une fois assise, je profite de ce que Mme Brown est occupée à fouiller son sac pour me tourner vers Ethan.
— Ça va ? demandé-je, gênée.
— Je vais bien. Surtout quand je te vois aussi souriante.
— Pourquoi ?
— Hier…
Je l’interromps aussitôt, tout en tentant de parler le plus bas possible.
— À ce sujet… Je suis désolée d’être partie comme ça… J’espère que tu me pardonneras.
— Je ne t’en veux pas. C’est plutôt moi qui ai dépassé les limites. Je m’en excuse.
— Il ne faut pas.
À ces mots, un curieux silence s’installe entre nous. Il m’offre un sourire, puis se penche sur le siège à côté du sien.
— Tiens. En partant comme une fusée, tu as oublié les biscuits, dit-il en me tendant le paquet rempli de gourmandises.
— Merci, Ethan. Pour tout te dire, j’ai encore un peu trop bu, hier. Et dans ces moments-là, il m’arrive d’oublier certaines choses.
— Une fois de plus, je suis responsable. Je t’ai conseillé des bières plutôt fortes, avoue-t-il d’un air gêné.
— Crois-moi, je n’ai besoin de personne pour m’enivrer. Et pour une fille, j’encaisse plutôt bien ! me vanté-je, en riant.
— C’est vrai qu’en y repensant tu montres une certaine résistance à l’alcool.
— Ouais, bah ça ne m’empêche pas de ne pas assumer le lendemain.
— Tu n’es pas la seule…
Nous sommes rappelés à l’ordre par Mme Brown, qui a enfin décidé de commencer ce cours. Je suis soulagée de constater qu’elle ne va pas attendre la fin de celui-ci pour nous annoncer le nom des élèves qui participeront aux auditions. Soudain, je ne pense plus à Ethan, et à cette envie de l’embrasser qui me consume depuis hier. Je suis focalisée sur la bouche de Mme Brown. C’est un énorme privilège d’être choisi pour se produire seul devant un public venu spécialement pour vous voir, surtout lorsque l’on sait que ce seront les dernières représentations au sein de cette école. Clairement, je n’ai aucune chance.
Mme Brown se met à arpenter la scène silencieusement, comme si elle cherchait le meilleur endroit pour se poser. Une fois celui-ci trouvé, elle s’immobilise et reprend :
— Les auditions auront lieu dans un mois. Je demande donc aux élèves sélectionnés de se mettre au travail rapidement. Une fois ce sujet clos, nous passerons aux résultats des examens. Certains peuvent déjà préparer leur mouchoir ! À présent, je vais vous dévoiler les noms des élèves pressentis aux rôles de solistes, pour les deux représentations qui auront lieu aux auditoriums Greenfield Recital Hall et au Miller Recital Hall, deux soirs consécutifs, à la fin de l’année. Il n’y aura qu’un pianiste, qu’un violoniste, qu’un saxophoniste… Pour faire court, à chaque instrument, son heureux élu. Les autres rejoindront l’orchestre, et c’est déjà un bien bel honneur, précise-t-elle.
Entre Ethan et les annonces de Mme Brown, j’avais complètement oublié que nous devions recevoir nos résultats. La confiance que j’avais jusque-là me quitte brusquement. Les noms défilent, et je n’espère déjà plus entendre le mien. Quand j’entends celui de Tom, notre jazzman venu de La Nouvelle-Orléans qui joue du saxophone comme un dieu, je suis heureuse pour lui. Malgré tout, il n’est pas le seul pressenti pour le solo de saxophone. J’imagine la joie et la pression que doit provoquer un tel défi. Soudain, j’oublie Tom. Mme Brown est sur le point d’annoncer les pianistes qui passeront les auditions.
— Les deux pianistes sélectionnés sont Kelly Travis et Ethan Dubois.
Je suis si contente pour lui que je lâche un cri en attrapant le bras d’Ethan, qui n’en revient pas non plus. Mme Brown les félicite, mais ses yeux ne me quittent pas. J’ai sans doute fait preuve d’un peu trop d’enthousiasme.
— Tu as été choisi, c’est dingue ! lâché-je.
— Je n’en reviens pas !
La voix de Mme Brown retentit à nouveau :
— Passons maintenant aux trois violonistes. Kim Denovo…
Elle est superbe, et je ne peux pas la blairer. Fille à papa, bourrée de tunes, qui se croit le nombril du monde. Nul doute que son père va aligner un gros chèque, pour qu’elle puisse se produire en solo.
— Sanjay Yadav…
Lui, je l’aime bien. Il nous vient tout droit de Bombay, et il est plutôt mignon.
— Et pour conclure… Et ça, je vous l’assure, je n’y suis pour rien… Mia Lacroix…
Ethan me saute dessus. Sa voix retentit à mes oreilles, mais je tente encore d’assimiler les dernières paroles de Mme Brown. Un instant, je me dis que j’ai rêvé. Et puis, je prends conscience qu’elle a émis une critique avant d’annoncer le dernier nom. Il n’y a qu’à une personne qu’elle adore faire ce genre de remarque : moi. La réalité me frappe de plein fouet. Je pourrais pleurer, tant je suis heureuse, mais comme toujours je ne montre pas mes larmes. Je laisse alors exploser ma joie en riant avec Ethan, avant que nous reprenions très vite notre calme.
Mme Brown ne s’attarde pas une seconde de plus sur cette annonce. Moi, je ne pense qu’à ça. Alors qu’elle se met à distribuer les résultats des examens, Ethan se penche vers moi, et me murmure à l’oreille :
— On peut se voir après les cours, ce soir ? J’aimerais aller me détendre en faisant quelques brasses à la piscine. Ça te dit ?
— Les externes ont accès à la piscine du campus ?
— Bien entendu ! Au prix où l’on paye cette école…
En guise de réponse, je hoche la tête. Mon attention est passée du souffle chaud d’Ethan qui se balade dans mon cou au regard de Mme Brown qui vient de se planter près de moi. Elle me tend mes résultats et déclare :
— Décidément, mademoiselle Lacroix, quatre années que je vais de surprise en surprise avec vous.
Je m’empare du feuillet, tandis qu’elle félicite Ethan pour ses brillants résultats. Je la laisse s’éloigner, avant de découvrir l’aboutissement de mes longues heures de travail et d’acharnement. Pour la seconde fois de la journée, je crois rêver. Je comptabilise un total de cent quatre-vingt-onze points sur deux cents. Je n’ai pas réussi ces examens, je les ai survolés ! Sans grande surprise, Ethan me surpasse, en cumulant cent quatre-vingt-seize points. Tout le monde échange ses résultats, et nous découvrons que nous sommes les deux meilleurs élèves de ce trimestre.
Pour Ethan, ce n’est une surprise pour personne. Moi, je reviens de loin. Personne n’aurait misé sur une telle évolution, surtout pas Mme Brown. Je suis donc plutôt fière de moi. Les deux bonnes nouvelles que je viens de recevoir me font oublier mes vieilles souffrances. J’oublie tout ce que j’ai traversé pour en arriver là. Je ne suis pas venue à New York pour trouver l’amour mais la reconnaissance. Et doucement, je me rapproche de celle-ci.
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