Sugar Baby - Tome 2
Chapitre 67
Mia
Il est parti. Savoir qu’il est à nouveau loin de moi me soulage. Et en même temps, je ne peux pas me le sortir de la tête. Je balance ma quinte flush sur la table, et j’annonce ma dernière victoire de la journée. Si Moïse et Stup n’étaient pas aussi gentils avec moi, je penserais qu’ils sont contents de me voir partir. Contre toute attente, je les ai laminés au poker. Je leur dis au revoir, tout en assurant à Stup que la prochaine fois nous jouerons de l’argent. Curieusement, ce dernier n’est plus très motivé pour aligner quelques billets en ma présence. Un dernier signe, et un dernier regard sur cet endroit où j’ai tourné mon premier clip, et je pars rejoindre Gary qui m’attend dans sa voiture.
Sur le chemin, je croise deux agents de sécurité qui courent en direction de la tente. Instinctivement, je me retourne vers celle-ci, d’où Moïse est sorti en leur faisant signe. Stup et lui viennent de trouver deux pigeons à plumer. J’inspire l’air qui sent l’été, ravie de cette journée haute en découvertes. Dans quelques jours aura lieu la remise de diplôme. Une page va bientôt se tourner pour moi, et le nouveau chapitre que j’écrirai après les vacances s’annonce à la fois des plus incertains et excitants. Une fois mon diplôme en poche, je n’aurai plus qu’à réfléchir à mes projets musicaux. Une chose est sûre : j’ai déjà laissé mon empreinte sur le monde artistique.
Finalement, la courte venue d’Adam n’a plus aucun impact sur moi. Je me suis fait une raison, même si je suis encore dans l’incapacité de le voir sans ressentir un coup de chaud. Prête à rentrer chez Vanda, et à m’atteler à la recherche d’un appartement, j’ouvre la portière arrière du SUV. Soudain, mon sourire disparaît, et mon cœur éclate. Ces yeux bleus, ce visage… Je crois rêver, mais ce n’est pas le cas. Adam est là, et il n’y a aucune trace de Gary. Consciente que je suis à nouveau tombée dans l’un de ses pièges, je recule.
— Bonjour, Mia. J’aimerais te parler, dit-il, comme s’il s’excusait de m’adresser la parole.
— C’est pas possible…, lâché-je en cherchant Fire Boy du regard, en vain.
— Je ne serai pas long. Mia, tu dois m’écouter…
— Casse-toi, Adam… Casse-toi, ou j’appelle la sécurité, rétorqué-je, sans pouvoir le regarder en face.
Quand mes yeux se posent sur lui, je le revois embrasser Anisha. Toutes les émotions reviennent en force, et se déchaînent à l’intérieur de ma tête. J’ai envie de le gifler, et en même temps, je me refuse à lui accorder de l’importance. Je veux qu’il disparaisse. Mais alors que je fais demi-tour, furieuse que Gary m’ait trahie, Adam sort de l’habitacle. Il s’empare de mon bras, et sans dire un mot, il m’emmène dans la voiture. Je me débats en lui hurlant de me foutre la paix, mais il ne m’écoute pas. Il me pousse à l’intérieur du véhicule, et il referme la portière.
— Que tu le veuilles ou non, tu vas m’écouter. Je refuse que tu me détestes sans aucune raison valable.
— Tu te moques de moi ? Rouler des pelles à ma colocataire n’est pas une raison valable pour que je te haïsse jusqu’à la fin de mes jours ? Tu te fous vraiment de ma gueule !
— Je n’ai pas embrassé Anisha. C’est elle qui m’a embrassé. Jamais je ne t’aurais fait une telle chose, pour la simple et bonne raison que je t…
Alors que je l’imagine me mentir une nouvelle fois, en m’annonçant qu’il m’aime, et qu’il ne me fera plus jamais de mal, la portière s’ouvre brusquement. Tout va si vite que je n’ai même pas le temps de réagir.
— Où est Fire Boy ? s’écrie un mec à la carrure imposante, dont le visage est recouvert d’une cagoule.
Soudain, sa main se lève, dévoilant un flingue. Cette fois, je comprends. Sans même m’en rendre compte, je me mets à hurler. C’est alors qu’il dirige son arme contre moi, et qu’il vise ma tête. Immédiatement je cesse de crier et de respirer. Les larmes coulent silencieusement sur mon visage, tandis qu’Adam tente de négocier avec notre assaillant. Qu’est-ce qu’il croit, qu’il va réussir à le convaincre ?
— Baisse ton arme, lui demande-t-il d’un ton ferme.
— Toi, ta gueule ! rétorque-t-il, la main tremblante, s’approchant dangereusement de mon front.
— Adam, tais-toi…, le supplié-je.
Il ignore mes paroles, et lui demande :
— Tu as quel âge ? Quinze ans ? Tu dois faire tes preuves en butant Fire Boy, c’est ça ?
— Qu’est-ce que ça peut te foutre ?
Cette fois, l’arme touche mon front. Je suis liquéfiée par la peur. Quand mon regard croise celui d’Adam, j’oublie tout le mal qu’il m’a fait. J’oublie la colère que je nourris contre lui. C’est sans doute la dernière fois que je le vois. À quoi bon continuer de le haïr ? Ses yeux sont remplacés par ceux de ma mère. C’est sans doute pour cette raison que je reste calme face à la perspective de ma brutale et triste fin, car je sais que je vais bientôt la retrouver. Mais alors que mes dernières années défilent sous mes yeux inondés de larmes, Adam bondit sur le mec et s’empare de son poignet.
— Sors ! me hurle-t-il.
S’ensuit une bagarre, au cours de laquelle je prends un coup de coude dans la mâchoire. Qui m’a touchée ? Je ne saurais le dire. Je suis sous le choc. J’ai peur de mourir, mais surtout, j’ai peur pour Adam, qui me crie à nouveau de dégager de la voiture. Soudain, je retrouve ma voix. Je me mets à hurler à l’aide, tout en m’extirpant difficilement de l’habitacle, où Adam tente de désarmer l’agresseur. C’est alors que retentit un coup de feu. L’odeur de la poudre se répand brusquement dans l’air, puis vient très vite celle du sang. Des voix résonnent au fond du parking, et soudain je vois Gary se précipiter dans ma direction.
Je me tourne vers le véhicule, où Adam est étendu sous son assaillant. Ce dernier le frappe violemment au visage avec la crosse de son arme. Un nouveau cri s’échappe de ma gorge. Tout va trop vite, et personne ne vient à l’aide d’Adam. Je hurle, je crie à la cantonade qu’il va se faire tuer. C’est à ce moment précis qu’Adam reprend le dessus, et qu’il se met à frapper de toutes ses forces son agresseur. Mais quand le second coup de feu retentit, que tout s’immobilise et devient silencieux, mes jambes me lâchent.
Quatre mecs de la sécurité surgissent autour de la voiture. Deux d’entre eux se chargent de l’assaillant et le tirent hors de la voiture. Mes genoux heurtent le sol à l’instant même où je vois Adam inconscient et recouvert de sang. Tout le monde se met à courir dans tous les sens en criant. Moi, je ne suis plus là. Plus aucune pensée ne traverse mon esprit. Plus aucun sentiment n’agite mon cœur. Je suis vide, comme je l’étais le jour où j’ai regardé ma mère s’éteindre.
— On a besoin d’aide ! Moïse, appelle les secours ! Magne-toi ! s’exclame Gary, tandis que ses gardes du corps extraient le corps d’Adam de la voiture.
Brusquement, je me réveille. J’ignore comment je peux passer d’un mutisme complet à une telle réaction, mais je suis comme poussée par un instinct plus fort que moi. Un instinct de survie, dirigé vers Adam. Alors que les gardes du corps déposent son corps sur le bitume, et que tous les autres s’affairent à tirer les vers du nez de l’attaquant, je me précipite à son secours. Je suis complètement déconnectée de mes émotions. À cet instant précis, je n’ai qu’un objectif : qu’il survive. Je crie à Gary de me donner son T-shirt. Pendant qu’il s’exécute, j’arrache les boutons de la chemise d’Adam, sur laquelle le sang coule abondamment.
Je cherche la blessure dissimulée sous cette hémoglobine qui semble provenir de plus haut que son torse. Quand je découvre qu’il a été touché à la gorge, mon sanglot d’effroi est suivi d’un court silence. Mes émotions reviennent, en même temps que les larmes. Malgré cette évidence qui s’ancre en moi, je ne perds pas de vue mon but. Je m’empare du T-shirt, et le pose sur la plaie, en comprimant celle-ci aussi fort que je le peux. Je suis couverte de sang, mes mains glissent, mais soudain il ouvre les yeux…
— Tiens le coup, lâché-je dans un nouveau sanglot.
— Toi… Je t’ai sauvée…, dit-il avec difficulté.
Soudain, du sang s’écoule de sa bouche. Incapable de prononcer un mot sans m’effondrer, je hoche la tête pour acquiescer. Je dois maîtriser mes émotions, ce n’est pas le moment de lui communiquer ma peur. Je tente de comprimer un peu plus la plaie, mais je l’empêche de respirer correctement. En larmes, je hurle aux autres d’appeler les secours. On me répond qu’ils sont en route, mais cette réponse ne me satisfait pas. Le sang continue de couler, et Adam est sur le point de perdre connaissance. Son visage devient si pâle que j’ai la certitude qu’il est en train de mourir. Sans réfléchir, j’enlève alors le T-shirt, et j’enfonce mon pouce dans la plaie, et de mon autre main, j’appuie aussi fort que je peux.
— Tu vas vivre, Adam Davis. Il n’y a personne d’autre sur cette putain de planète qui mérite mieux que moi de te régler ton compte. Alors, tu vas vivre. Tu m’entends ?
Je ne reçois aucune réponse à cet ordre censé le faire réagir. Cette envie qu’il survive me pousse à faire des choses dont je me croyais incroyable. J’ai un doigt enfoncé dans sa gorge, je suis couverte de sang, mais rien de tout cela ne me fait faiblir. Lorsque enfin les sirènes se font entendre, et que l’agitation autour de moi renaît, je ne parviens plus à rester calme. Les urgentistes prennent immédiatement le relais, et, tout en m’assurant qu’Adam est entre de bonnes mains, ils m’enjoignent de retirer mon pouce de sa blessure, et me font reculer aussitôt pour s’occuper de lui.
Cette fois, l’état de choc s’empare totalement de moi. Gary me demande si je vais bien, mais je ne parviens pas à répondre. Je suis emmenée à l’arrière d’une ambulance par une femme qui m’interroge pour savoir si je suis blessée ailleurs qu’à la lèvre. Je ne réponds toujours pas. Assise sur un brancard, je la laisse me déshabiller pour qu’elle vérifie si je n’ai pas été blessée par balle. Je ne suis pas blessée. Ce n’est pas mon sang, mais celui d’Adam. Quand mes yeux se posent sur mon chemisier totalement recouvert d’hémoglobine, je n’ai subitement plus aucun espoir de le revoir en vie.
Sans que l’on me laisse le choix, je suis emmenée directement à l’hôpital, pour être à nouveau examinée et soignée. Visiblement, j’ai une belle ouverture à la lèvre, mais cette nouvelle ne me fait ni chaud ni froid. Complètement vidée, je regarde Gary me rejoindre, sans même comprendre ce qu’il fait là. Mais quand sa main chaude s’empare de la mienne et que sa voix retentit, je m’extrais enfin de la bulle protectrice dans laquelle je me suis mise à l’abri de cette épouvantable réalité.
— Je vais rester avec toi, déclare-t-il.
— Comment va Adam ?
— Les médecins s’occupent de lui. Mia, quoi qu’il arrive, tu as assuré comme une pro. Sans toi, il se serait vidé de son sang…
— Il va mourir… Il va mourir, et c’est ma faute, réponds-je, alors que l’ambulance démarre.
— Il va s’en sortir. Maintenant, calme-toi. Tu as une belle plaie à la lèvre, et plus tu parles, plus elle saigne…
Je m’en contrefous de ma lèvre qui saigne, malgré tout, j’accède à sa demande.
Il me faudra attendre quatre heures interminables avant d’avoir des nouvelles d’Adam. Après une longue opération et une perfusion sanguine, son état s’est stabilisé. J’accueille cette nouvelle avec soulagement. En ce qui me concerne, j’ai trois points de suture sur la lèvre inférieure et un hématome au menton. Rien de grave, si je me compare à Adam.
Après avoir été interpellé par la police, l’assaillant a très vite avoué la raison de cette agression. Adam avait raison, il s’agissait d’un gamin de quinze ans, venu faire ses preuves pour entrer dans le gang rival des amis de Fire Boy. Même si ce dernier ne fait partie d’aucun gang, sa réussite ne plaît pas à tout le monde, et encore moins sa proximité avec le gang de Port Morris. L’adolescent a donc été envoyé en terrain ennemi pour abattre le célèbre rappeur, et ainsi gagner le respect de ses aînés.
Heureusement pour Gary, et malheureusement pour Adam, tout ne s’est pas déroulé comme il l’avait imaginé. Finalement, tout le monde s’en sort bien, mais cette violence m’a traumatisée. Pourtant, je refuse l’aide psychologique que me proposent les médecins. Tout ce que je veux, c’est rentrer chez moi, et ne plus jamais quitter les quartiers bien fréquentés de New York. Je voulais de l’aventure et de l’adrénaline, j’ai ma dose pour un bon moment.
En ce qui concerne Adam, tout est plus compliqué. Je suis sûre de mon choix, mais après ce qu’il vient de se produire, je ne peux m’empêcher de ressentir une pointe de tendresse pour lui. Il m’a sauvé la vie. Et même s’il m’a brisé le cœur à plusieurs reprises, je ne peux plus le détester. Avant de quitter l’hôpital, Gary m’accompagne au service des soins intensifs. Nous ne pouvons pas entrer dans sa chambre, mais nous pouvons le regarder à travers la vitre. Son corps est relié à de multiples machines et à une poche de sang. Le voir ainsi me broie le cœur.
Consciente que je ne peux pas le laisser seul dans un tel moment, mais réaliste face à ce que nous sommes l’un pour l’autre, je décide de contacter la mère d’Adam. Son instinct maternel la fait aussitôt réagir. Dans quelques heures, elle viendra retrouver Adam, et occuper cette place qui ne m’appartient plus. Bientôt, je passerai prendre de ses nouvelles, mais à présent que je suis rassurée sur son état, j’ai besoin d’aller m’isoler, et d’évacuer toutes ses émotions qui m’assaillent, et qui au fil des minutes me font plonger dans un étrange brouillard.
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