Sugar Baby - Tome 2

Eva Dupea · Chapitre 14 sur 75

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Sugar Baby - Tome 2

Chapitre 12

 

 

Le Great Harry est un bar génial, où la bière est bonne mais bien trop forte pour moi. Lorsque nous décidons qu’il est grand temps d’arrêter les excès, il est plus de 21 heures. Je ris pour rien, et j’ai une énorme envie de faire pipi. Après un bref passage aux toilettes, nous quittons cet établissement où je me suis enivrée en compagnie de ce mec adorable que je n’ai jamais regardé autrement que comme un ami. J’aimais déjà bien Ethan, mais à présent je l’apprécie un peu plus encore. Il est différent de Nicolas et d’Adam. Ethan n’hésite pas à donner de son temps et de sa personne, et surtout il est psychologiquement stable.

Il est comme une bouffée d’air pur dans ma vie qui est devenue étouffante. Mon esprit est sous l’emprise de l’alcool, et chacun de ses gestes devient une source d’interprétation. Quand il s’empare de mon bras, j’oublie mes mauvais choix sentimentaux. Il est si différent que je me laisse aller à imaginer qu’il puisse se passer quelque chose entre lui et moi, et cela allège mon cœur si lourd. Jusqu’à présent, je ne suis sortie qu’avec deux hommes, et tous deux ont été incapables de m’aimer vraiment et de me garder auprès d’eux. J’ai peur de n’attirer que ce genre d’homme, mais Ethan est la preuve que non.

— Demain, nous ne commençons qu’à 10 heures, cela te dirait de m’accompagner au campus, et de réviser une dernière fois quelques partitions ? demande-t-il, alors que nous prenons place dans le métro.

— Je suis complètement bourrée, je n’arriverai jamais à jouer convenablement, réponds-je en riant.

— Alors, il te suffira de m’écouter, rétorque-t-il dans un sourire, qui soudain me fait chavirer.

— D’accord…

En étant pensionnaire à la MSM, Ethan a accès à toutes les salles réservées aux élèves, à n’importe quelle heure de la journée et de la nuit. Ainsi, il peut très bien répéter dans l’un des auditoriums ou dans l’une des salles de musique. Ce soir, Ethan opte pour l’intimité que nous offrent ces dernières. Nous nous rendons dans la salle de musique la plus éloignée des endroits fréquentés par les élèves à la nuit tombée, en l’occurrence : le foyer, la salle télévisée, et la cafétéria. Mais selon Ethan la véritable vie nocturne se passe ailleurs que dans les couloirs de l’école.

Sans m’en dire plus, il me promet de me faire découvrir cela prochainement. J’ignore de quoi il parle, mais je suis partante. Cette journée auprès de lui m’a remise sur le droit chemin. Grâce à lui, je n’ai presque pas pensé à Adam et à la douleur provoquée par son arrogance. En compagnie d’Ethan, cette souffrance s’amoindrit, et quand il s’installe derrière le piano à queue, et qu’il m’invite à m’asseoir à ses côtés sur le siège, elle disparaît totalement. Mon euphorie causée par l’alcool laisse place à l’attention, quand mon regard se pose sur ses doigts. Les premières notes retentissent, et je reconnais aussitôt la mélodie qu’il interprète…

— Je sais que c’est l’un de tes morceaux préférés, avoue-t-il sans me regarder.

Je ne réponds pas. Je laisse la mélodie du Clair de lune de Debussy m’emporter. Ce compositeur est l’incarnation même du style de musique impressionniste. Ses pièces pour piano sont douces, légères et rêveuses, suggérant des paysages marins et des environnements naturels tranquilles, tout ce qu’aime Ethan, lorsqu’il est chez lui, en France. J’ai mille fois entendu et joué ce morceau, mais je ne m’en lasserai jamais. La célébrité de cette œuvre peut laisser penser qu’il est facile de la jouer, mais ce n’est pas le cas. D’ailleurs, Claude Debussy aura mis quinze ans à l’écrire. Le résultat est une œuvre qui peut sembler simple, mais qui exige le meilleur des interprètes.

Ethan fait partie de ceux qui ont un supplément d’âme. Je connais chaque note de cette mélodie, mais j’ai l’impression de la découvrir sous un autre jour. Pour la première fois, je l’écoute en présence d’une personne qui n’a pas peur de montrer sa douceur et son goût pour les choses simples. À ses côtés, j’ai passé l’une des plus belles journées de ma vie. J’avais besoin de ce moment d’évasion, même si je n’en avais pas conscience en quittant l’appartement d’Anisha ce midi. Je ferme les yeux, et je m’imprègne du son mélodieux du piano. Ethan n’est pas seulement un mec super sympa, il est aussi le meilleur pianiste de tous les élèves de dernière année.

Son style et son talent lui ont valu les compliments de la majorité des professeurs, en particulier de Mme Brown. D’ordinaire, elle se montre avare de congratulations, mais lorsque Ethan se met à jouer elle devient aussi inoffensive qu’un agneau en proie à une meute de loups. Mme Brown n’est pas la seule à avoir succombé au charme d’Ethan. Si pour notre professeure il est un futur soliste reconnu, pour les filles de l’établissement il est le mec qu’elles veulent toutes. Avant de passer cette journée avec lui, je ne prêtais pas attention aux paroles que j’ai entendues dans les couloirs de la MSM. Mais à présent elles me reviennent en tête.

Ethan a toutes les qualités requises pour être la coqueluche de cette école. Il est beau. Il est français. Il joue à merveille de son instrument. Et il affiche toujours un air détaché qui lui donne un côté mystérieux. Et le mystère, ça fait mouiller les petites culottes ! Voilà que je suis agacée de constater que j’ai un tas de concurrentes, et que la plupart d’entre elles ont l’habitude d’obtenir tout ce qu’elles désirent. Si je n’avais pas autant souffert à cause de l’amour, si je ne me réveillais pas en pensant à Adam, j’aurais tenté ma chance. Mais cela me semble encore trop tôt, pour mon cœur mutilé.

Pourtant, il est des soirs comme celui-ci où l’on se laisse emporter par l’idée des prochaines nuits. Ces soirs d’été où le crépuscule semble n’avoir jamais pris sa place. Le soleil a fait son temps sans rien laisser derrière lui parce que la lune s’est dit que c’était son grand soir. Celui d’une lune-commune, celui d’une lune-diva qui joue son va-tout un soir de première. Ethan ne m’offre pas une représentation simpliste, il m’offre un voyage réconfortant, qui me laisse croire que les beaux jours reviendront bientôt. Cette composition est empreinte d’une magie qui soigne l’âme, et la mienne a besoin d’un gros pansement.

Quand la musique se tait, la mélancolie s’est emparée de moi. Je fais disparaître la petite larme qu’il vient de me tirer, tout en souriant pour dissimuler les émotions qui se bousculent en moi. J’aimerais tant oublier Adam en un claquement de doigts, mais dès que je pense à lui la douleur se réveille. Il avait peut-être raison, il est un poison violent. Et même si je n’ai pas été longtemps avec lui, les effets secondaires m’assaillent encore. Soudain, la voix de ma mère résonne dans mon esprit. Elle me disait toujours que chaque mal a son remède. Je lève alors les yeux sur Ethan, tout en me demandant si ce ne serait pas lui mon antidote.

— Tu es un pianiste vraiment brillant. C’est dommage que tu ne composes pas.

— Cela m’arrive, mais j’ai du mal à trouver l’inspiration. Je préfère sans doute reproduire que créer, ajoute-t-il dans un sourire.

— Tu reproduis à merveille. Comme tu le sais, je compose. En arrivant à New York, je n’avais aucune inspiration. Depuis le décès de ma mère, rien ne m’avait bousculée au point de produire. Mais tout a changé, et maintenant, j’utilise toutes mes émotions pour créer mes compositions.

— Ai-je déjà été l’une de tes sources d’inspiration ? demande-t-il, dans un sourire charmeur.

— Au risque de te décevoir, je ne m’inspire que de la peine et de la douleur.

— C’est bien dommage, parce que l’amour et la joie, c’est pas mal non plus, rétorque-t-il.

— Je sais, M. Garvey m’a dit la même chose…

— Tu ne t’es jamais inspirée de l’amour, dans tes dernières créations ?

— Une seule fois.

— Eh bien, cherche en toi ce qui t’a inspiré cette création, et recommence.

— Je ne peux pas…

— Pourquoi ?

— Parce que je ne peux pas perdre ma mère deux fois, réponds-je dans un sourire.

— Qu’est-ce que je peux être con ! Désolé…

— Ne le sois pas. Malgré tout, tu as raison, je devrais élargir mes compositions, sinon je risque d’être surnommée « la violoniste dépressive ». C’est un peu le bordel dans ma tête, avoué-je en riant nerveusement.

— Tu veux en parler ?

— Pas vraiment.

— OK. Alors, je te propose d’apprendre à jouer le début du Clair de lune. Qu’en dis-tu ?

— Moi, jouer du piano ? demandé-je, surprise.

— Une violoniste aussi douée que toi n’aura aucun mal à se familiariser avec quelques touches. De plus, tes mains sont fines, élégantes, et elles ont la souplesse adéquate. Partante ?

— Ça va être un massacre, réponds-je en riant.

— J’adore les massacres, rétorque-t-il en se levant et en passant derrière moi.

Alors que je pense qu’il va me dire comment positionner mon corps et mes mains, il se penche sur moi. Son torse est à présent collé contre mon dos. Ses mains passent le long de mes bras, puis elles s’emparent des miennes et les élèvent jusqu’au clavier. Son toucher est délicat comme une caresse. Son souffle chaud s’échappe sur ma gorge, et me fait frissonner à l’instant où sa voix retentit :

— Quand tu joues ce morceau au piano, ou même au violon, tu ne dois jamais oublier qu’il n’y a pas de rendez-vous entre le soleil et la lune, mais une compétition. Le premier brûle, l’autre berce. La lune est une réconfortante lumière au chevet des enfants. Elle est cette blanche lueur qui donne au monde de la nuit sa part de rêve. Nous allons jouer cet air ensemble, murmure-t-il à mon oreille, en s’emparant de mes doigts qu’il guide sur les touches, que je ne quitte plus des yeux.

Dès le début, c’est un balancement de croches, des tierces, deux notes qui voyagent parallèlement et qui ne se rencontrent jamais, comme la lune et le soleil. Une mesure en 9/8, neuf croches par mesure… Je l’écoute me décrire la partition que nous jouons lentement, mais tout va encore trop vite pour moi. Quelques fausses notes se glissent dans ce mime musical, mais je trouve ça drôle, et plutôt intéressant de m’exercer à cet instrument qui m’a toujours fait peur. La mélodie tangue, les croches se suspendent, elles forment des duolets, qui transforment trois croches en deux, comme ça, sans crier gare.

Et puis cette main gauche… À force de descendre, elle sombre en dépression, elle trouve enfin ses graves, ces basses qui résonnent pour donner une assise profonde aux accords de la main droite qui se font suppliants, puis plus insistants, puis épanouis… La lune est à son zénith. Maîtresse de la nuit, elle s’épanche. Mais à peine le temps de s’offusquer que les vibrations s’apaisent ; elles grondent encore, doucement, comme ronronne un chat. On s’y blottit, bien au creux du clair de lune, on s’en régale. Et, malgré nos innombrables fausses notes, nous redoutons tous deux la fin de cet instant à la fois romantique et amusant.

Les dernières couleurs harmoniques viennent aciduler nos sens. Quelle merveille ce Clair de lune… Nos mains s’immobilisent avec légèreté sur le clavier. Du coin de l’œil, je scrute Ethan. Son visage approche dangereusement du mien, me poussant à lui faire face. Son regard et son doux sourire ne trompent pas. La main qu’il porte sur ma joue se fond dans une caresse légère, qui me fait instinctivement fermer les yeux. J’ai envie de le remercier pour ce premier cours de piano, mais je suis engourdie par les sensations que ce contact provoque en moi.

Quand mes yeux s’ouvrent à nouveau, nos visages ne sont plus qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. Mes yeux se perdent dans les siens. Il va m’embrasser, et je crève d’envie qu’il le fasse. Un instant, je pense même à saisir sa nuque pour l’amener plus vite à moi, mais je n’en fais rien. Je le laisse approcher doucement de ma bouche. Mon regard tombe sur ses lèvres. Quelle douce sensation ! Mais alors que sa bouche s’apprête à épouser la mienne, je ne parviens pas à aller plus loin. Gênée, je détourne la tête.

— Je suis désolée, mais je ne peux pas…, dis-je en me levant.

— C’est moi qui le suis. Reste, me demande-t-il alors que je m’empare de mon sac à main.

— Tu n’as pas à être désolé. Tu as été parfait aujourd’hui. Cette journée m’a fait le plus grand bien. Merci pour tout, et pour cette leçon de piano. Il se fait tard, je vais rentrer…

— D’accord, répond-il dans un sourire.

Il est déçu, et je le suis encore plus. Sans lui laisser le temps de me proposer de me raccompagner, je quitte la salle de musique, et je disparais dans les couloirs. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ? C’était l’occasion idéale pour enfin tirer un trait sur Adam, et pour me prouver que je peux encore vivre sans lui, mais j’ai craqué. Ma lâcheté me fait presser le pas. Que va penser Ethan de moi ? J’ai honte. Et lorsque je me rends compte que je regrette de ne pas l’avoir laissé m’embrasser, j’ai encore plus honte.

Plus perdue que jamais, je m’éloigne de la MSM, et de ce garçon qui me fait tourner la tête. Il est tout ce que je n’ai pas encore connu chez un homme. C’est un musicien, il est stable, et surtout, il a l’air sincère avec moi. Que me faut-il de plus ? Pourquoi j’hésite autant à me laisser aller dans les bras d’un mec bien, et de mon âge ? Toutes ces interrogations se mêlent à mes doutes, mes craintes, et mes foutus sentiments. Encore une fois, je regrette d’avoir trop bu. Pourtant, l’alcool n’est aucunement responsable de ce fiasco. Je suis la seule coupable.

Il a enfin cessé de pleuvoir, c’est l’occasion de réfléchir et de dessoûler en marchant. J’ai hâte de retrouver Anisha. Elle, elle saura me conseiller, et me dire si j’ai eu raison ou tort de repousser Ethan. Je m’attends déjà à une leçon de morale, mais je la mérite certainement. Finalement, je ne devrais peut-être pas affronter ma colocataire ce soir. Je veux rentrer, dormir, me réveiller demain, et comprendre que tout ça n’était qu’un rêve que j’ai volontairement transformé en cauchemar.

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