Sugar Baby - Tome 2
Chapitre 42
Aujourd’hui, Adam a décidé de semer le chaud et le froid. Son regard dit tant de choses, mais sa bouche se contente de me complimenter sagement. Ou alors, c’est moi qui me fais des films… Dès les premières lueurs du jour, nous rejoignons la plage. Il neige, il vente, mais le ciel est particulièrement dégagé, ce qui nous laisse espérer une luminosité parfaite. Emmitouflée sous une chaude couverture, j’attends en grelottant que l’on me donne les directives à suivre. La dernière fois que nous nous sommes retrouvés sur cette plage, Adam me serrait contre lui, pour que je n’aie pas froid. Aujourd’hui, je me les gèle toute seule.
Tout est prêt, c’est parti ! Cette fois, je dois uniquement marcher sur le sable, dos au soleil levant, mon violon dans une main, et mon archet dans l’autre. Je n’attends plus qu’une chose : qu’Adam passe la dernière montre à mon poignet. Malheureusement pour ma curiosité, ce dernier m’annonce qu’elle sera ajoutée grâce à un logiciel de retouche. Il veut préserver le mystère, jusqu’à la révélation de celle-ci, et il y parvient très bien, à mon grand désespoir. Rien ne filtre au sujet de ce dernier modèle, et je commence à me demander pour quelle raison il se montre aussi réservé sur celui-ci.
Les premières photos ne conviennent à personne. Nous attendons alors que l’astre solaire s’élève un peu plus haut, et nous recommençons. Quelques minutes plus tard, l’image parfaite est dans la boîte, à la grande satisfaction de tout le monde. Sans perdre de temps, nous retournons à l’intérieur du camping-car pour visualiser les clichés. C’est saisissant ! Comme toujours, l’idée d’Adam nous offre un résultat poétique et artistique. Mais, contrairement aux photos des autres montres, celle-ci se révèle un peu plus obscure que les autres. Malgré tout, la neige qui virevolte dans le ciel nocturne, la lueur orangée du soleil à l’horizon, et les paillettes argentées et scintillantes de la robe créent une dualité éblouissante.
Il est presque 7 heures, et cette séance photo touche déjà à sa fin. Je ne m’y attendais pas, mais à présent que tout est terminé un vent de nostalgie s’abat sur moi. Même si au commencement je pensais ne pas être capable de poser devant un objectif, et que je n’étais pas assez jolie pour devenir l’égérie d’une marque, quelle qu’elle soit, aujourd’hui je suis triste que tout s’arrête. Une page se tourne, et celle-ci me rapproche inéluctablement du moment où nos chemins se sépareront définitivement. C’est peut-être la dernière fois que je rencontre l’équipe d’Adam, alors, je les serre un par un dans mes bras, et je leur confie mon bonheur d’avoir travaillé en leur compagnie.
Même si nous sommes bien ensemble, ils souhaitent repartir au plus vite. À l’unanimité, ils refusent la proposition d’Adam d’aller déjeuner tous ensemble dans un petit bistrot près de la plage. Le temps se gâte de plus en plus, et chacun veut rentrer à New York, avant que les routes deviennent impraticables. Pour ma part, je n’ai pas le choix, je dois rester auprès d’Adam, qui m’assure une fois de plus que nous serons rentrés avant la fin de l’après-midi.
Après avoir dit au revoir à tout le monde, je laisse Adam régler les derniers détails avec Antonio, et je vais l’attendre dans la voiture. Une fois installée dans l’habitacle confortable, je m’empare aussitôt de mon téléphone. Ethan a répondu à mes messages. Son premier texto est destiné à me souhaiter une joyeuse Saint-Valentin. Ce petit texte est rempli d’amour, et il me va droit au cœur. La culpabilité est de retour, plus virulente que jamais. Son second message est plus explicite, et il me laisse présager une nuit torride, dont j’ai furieusement besoin. Il me trouve sexy dans cette robe somptueuse, et moi, je le trouve sexy, juste en lisant ces quelques mots.
Je scrute les environs en direction du camping-car, toujours pas d’Adam à l’horizon. J’en profite donc pour appeler Ethan. Trois sonneries retentissent avant que sa voix résonne enfin à mon oreille :
— Bonjour, ma belle.
— Bonjour, toi.
— Comment se passe la séance photo ?
— Plutôt bien. Nous avons profité de l’aube pour faire quelques clichés. Adam n’est pas vraiment sûr de ce qu’il veut, nous allons donc continuer la séance, pendant qu’il va rendre visite à sa famille.
— Super. Pendant que tu profites de la beauté de la mer, je serai en cours avec Mme Brown, lâche-t-il dans un soupir.
— C’est vrai que j’ai beaucoup de chance. Mais ne t’inquiète pas, ce soir, je serai tout à toi.
— À ce sujet… Vous n’avez pas eu de souci pour quitter New York ? Tu penses pouvoir revenir sans problème ?
— Le véhicule que nous avons pris pour venir à Belmar est équipé de pneus neige et de chaînes. Nous sommes arrivés sans aucun souci. Pour le retour, je dois avouer que je m’inquiète, mais Adam m’a assuré que nous serons rentrés avant la fin d’après-midi.
— Je ne veux pas que tu prennes de risques, pour un simple dîner au restaurant. Ils annoncent des vents violents, et des chutes de neige importantes. Soyez prudents sur la route.
— Je suis entre de bonnes mains, ne t’en fais pas.
— Comment pourrais-je ne pas m’en faire ? Tu comptes tellement pour moi…
— Toi aussi, tu comptes pour moi. Sois tranquille, je reviendrai en un seul morceau. Pour me faire pardonner de mon absence, je te réserve un petit moment de détente, qui devrait te satisfaire au plus haut point.
— À quoi penses-tu ?
— Tu devras attendre pour le savoir. J’aime cultiver la surprise et le mystère…
Il est l’heure pour Ethan d’aller prendre une douche, et de filer en cours. Nous nous souhaitons une bonne journée. Il termine par un « je t’aime », auquel je réponds par un « je t’adore ». Combien de temps supportera-t-il mon incapacité à lui dire « je t’aime » ? En tombant amoureuse d’Adam, j’ai moi-même été face à une personne incapable de dévoiler ses sentiments. Je connais donc la douleur que peut infliger une telle relation, et je suis désemparée de faire vivre un tel supplice à un mec aussi adorable et aimant que lui. J’arrive à lui mentir sur tellement de sujets, mais en ce qui concerne l’amour, j’en suis incapable.
Quand Adam revient dans la voiture, il a l’air plutôt satisfait. Il s’installe derrière son volant et se tourne vers moi. Il me regarde un instant, sans dire un mot, puis il me remercie pour cette dernière séance photo, qui selon lui sera l’apothéose de sa nouvelle collection. Moi aussi, je suis ravie du résultat. Il ne me reste plus qu’à découvrir la dernière montre, pour comprendre le sens de la photo que nous avons réalisée ce matin. Ce mystère est en train de me rendre folle, mais je ne prends même pas la peine de l’interroger une dernière fois. C’est inutile, car Adam ne me dira rien, et c’est bien embêtant, pour moi qui suis si curieuse.
Nous ne faisons que quelques mètres en voiture. Adam se gare devant le petit bistrot qui serre des petits déjeuners aux clients matinaux. Nous nous installons à l’une des tables, et nous commandons un grand chocolat chaud et des pancakes à la myrtille pour moi, et un café, accompagné d’œufs au bacon et de pain grillé pour Adam. Moi, je serais incapable d’avaler des aliments salés de si bon matin. J’adore le sucre. Après l’amour et le sexe, c’est sans doute la came que je préfère. Rien de mieux qu’un bon petit déjeuner, quand on vient de passer une heure presque nue, sur une plage venteuse et enneigée, et sous moins six degrés.
Pendant que nous mangeons, Adam m’explique le programme du reste de la journée. Dans une heure, nous rejoindrons le Jefferson University Hospital à Philadelphie, où se trouve déjà la mère d’Adam. Son père se fait opérer à 10 heures, nous prendrons donc la route dès que nous aurons terminé notre petit déjeuner. Selon ses calculs, en repartant de Philadelphie vers 15 heures, nous rentrerons au plus tard vers 18 heures, 19 heures si la circulation est ralentie. Quand j’apprends que je vais découvrir une nouvelle grande ville des États-Unis, mes inquiétudes météorologiques s’envolent. Philadelphie ! Un nouveau rêve se réalise. Malgré tout, j’aurais préféré découvrir cette ville dans des circonstances moins inquiétantes.
Selon les médecins, l’opération est risquée, mais pas impossible. Le père d’Adam est encore affaibli par son infarctus, mais l’état de ses artères nécessite une opération rapide. D’une minute à l’autre, son cœur peut lâcher à nouveau. Si Nicolas avait assisté à cette conversation, il nous aurait sans aucun doute apporté plus d’informations, et il aurait tenté de nous rassurer, en vantant les capacités des chirurgiens cardiaques. Mais personne n’est là pour nous rassurer, et l’angoisse d’Adam finit par déteindre sur moi.
— Tu as pu reparler à ton père, depuis ce qu’il s’est passé la dernière fois ? demandé-je, en repoussant mon assiette vide.
— Non. Cela n’aurait servi à rien. Nous nous serions disputés une fois de plus. Mais si tu veux savoir si je regrette, bien sûr que oui, lâche-t-il nerveusement.
— Je sais que cela ne me regarde pas, et que tu vas m’envoyer balader, mais je suis obligée de te le dire. Tu dois parler à ton père avant qu’il soit emmené au bloc opératoire. Peu importe si vous ne vous entendez pas, tu dois lui dire que tu l’aimes. Tu l’aimes, n’est-ce pas ? demandé-je, dans le doute.
— C’est mon père, bien entendu que je l’aime.
— Alors, dis-le-lui. Un « je t’aime » n’a jamais tué personne, mais il a sans doute sauvé beaucoup de vies, et de cœurs en peine, réponds-je, dans un sourire.
— Serais-tu d’humeur poétique ?
— N’évite pas la conversation. Pour une fois, tente de faire face à l’épreuve que tu traverses, et cesse de te cacher derrière ton air indifférent.
— Je n’évite pas la conversation. D’ailleurs, je veux que tu saches que je te suis très reconnaissant de m’accompagner.
— Ne me remercie pas. C’est normal d’aider un ami, même quand ce dernier est parfaitement capable de s’en sortir seul.
Il sourcille, et d’un air mécontent il répond :
— Premièrement, je ne suis pas ton ami. Deuxièmement, tu me surestimes. Sans toi, je ne serais sans doute jamais venu, avoue-t-il en s’emparant de ma main posée sur la table.
— Tu sais très bien que c’est faux. Tu n’aurais pas laissé ta mère affronter cette épreuve seule.
— Tu te trompes, Mia. Tu te trompes sur toute la ligne.
— Peut-être, mais dans tous les cas, tu seras à ses côtés pour la soutenir. Alors, mets ta fierté de côté, et montre à ton père qu’il compte encore pour toi.
— Lui avoir offert un bateau à plusieurs centaines de milliers d’euros ne suffit-il pas à lui prouver mon affection ?
— Un bateau ne remplacera jamais l’amour d’un fils. Alors, arrête de te montrer plus con que tu ne l’es, et dis-lui que tu l’aimes, ou tu le regretteras tôt ou tard.
— On verra, rétorque-t-il en fuyant mon regard, et en délaissant ma main.
Je n’insiste pas. J’ai appris à connaître Adam, et à faire avec sa carapace protectrice. Percer celle-ci se révèle impossible, maintenant j’en ai la certitude. Malgré tout, cela me fait prendre conscience d’un fait important : je fais partie des personnes qu’Adam repousse. Et ces personnes sont les seules qui comptent un peu pour lui. C’est à la fois un soulagement et une affliction de comprendre qu’il m’a un jour aimée un tout petit peu. Si seulement il n’avait pas tant peur d’aimer et d’être aimé, tout aurait été différent.
Nous quittons le petit bistrot, et nous rejoignons la voiture. Je suis rassurée de constater que la neige a cessé de tomber. Avec un peu de chance, les météorologues se sont encore plantés. Adam reprend la route. Harassée par le manque de sommeil, et la digestion faisant son œuvre, je m’assoupis. Je ne lutte pas contre la fatigue. Mes paupières s’ouvrent de temps à autre sur des paysages que je ne connais pas. Mon regard capte quelques images somptueuses, où les étendues autrefois verdoyantes sont à présent recouvertes d’un manteau immaculé, puis je sombre.
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