Sugar Baby - Tome 2

Eva Dupea · Chapitre 67 sur 75

Pages du PDF

Sugar Baby - Tome 2

Chapitre 65

 

 

Mia

 

Il ne s’est rien passé entre Fire Boy et moi. En rentrant chez lui, nous avons longuement parlé. Complètement ivre, je lui ai finalement raconté ce que je n’ai jamais dit à personne. Mes rêves qui m’ont menée à New York. Mon manque d’argent. Ma colocataire. Et même mon statut de sugar baby. Gary est tombé des nues, mais il n’a pas été plus choqué que ça. Selon lui, je me suis juste donné la chance de réaliser mes rêves, et tant pis pour les principes. Mais quand je lui ai dit pour Adam et moi, l’inquiétude s’est emparée de lui.

Un temps, il avait pensé qu’il se passait quelque chose entre nous, puis notre différence d’âge avait fini par le convaincre qu’il se trompait. Il m’a alors demandé de ne pas parler du baiser que nous avons échangé au night-club, pour éviter de mettre à mal le projet sur lequel il travaille avec Adam. Je l’ai rassuré en lui disant que je ne comptais pas revoir Adam, et encore moins lui parler, et lui raconter ce que je faisais de ma vie et de mes nuits. Si cela ne tenait qu’à moi, je roulerais une pelle à une ribambelle de mecs, uniquement pour le blesser. Mais je suis consciente que rien ne peut blesser une personne qui n’a pas de cœur.

Ce matin, je me suis levée à l’aube. C’est aujourd’hui que nous tournons le clip de son nouveau titre My Hand Grenade. Depuis 7 heures, nous enchaînons les prises, jusqu’à ce que celles-ci soient parfaites. Pour donner vie à ce texte, où se mêlent un peu de son présent et beaucoup de son passé, Gary a décidé de tourner le clip là où tout a commencé : à Port Morris, dans le Bronx. Ce quartier typiquement industriel fait partie des lieux les plus dangereux à New York. Mais Port Morris, c’est aussi un endroit où tous les travailleurs se côtoient et s’affairent au quotidien. Un vrai petit monde qui bosse dur, et qui vit loin de l’agitation bling-bling et touristique de Manhattan.

Le quartier où nous tournons a été complètement bloqué. Seules quelques connaissances de Fire Boy ont eu un droit d’accès. Ces derniers participent au tournage, et quel tournage ! Je suis ébahie par tant d’inspiration. Tandis que je joue du violon sur le toit d’un immeuble, en contrebas Gary rappe au beau milieu de deux bandes rivales qui s’affrontent. Je n’ai pas encore vu ce que cela va donner, mais je suis certaine que ce clip sera un chef-d’œuvre. Après le déjeuner, nous tournerons la scène finale, où Fire Boy se mêle à la bagarre contre son gré. À l’issue de celle-ci, il perdra la vie, et nous passerons au dernier plan, où son fantôme se joint à mes côtés en haut de l’immeuble, pour contempler la douceur de la mort, et la cruauté de la vie…

Je suis tellement contente de participer à un tel projet. Nul doute que cela renforcera un peu plus le lien d’amitié que nous sommes en train de créer ensemble. Qui aurait pu imaginer que j’écrirais une mélodie pour un rappeur, et que je finisse par tourner dans son clip ? Personne, et surtout pas moi. Cette belle rencontre m’a permis d’y voir plus clair dans mon art. Maintenant, je ne veux plus me cantonner à reproduire le répertoire musical d’illustres artistes, je veux créer et jouer mes propres compositions. Je continuerai sur ce chemin que j’ai emprunté avec Fire Boy. C’est ambitieux, j’en ai conscience. Pourtant, je suis exactement là où je souhaitais me rendre. Si j’y suis arrivée une fois, je peux le refaire.

Alors que nous mangeons de la pizza commandée par l’équipe de tournage, et que je fais la connaissance des amis d’enfance de Gary, ce dernier s’éclipse pour prendre un appel. Ce matin, je n’en menais pas large face à ces gars de quartier, arborant fièrement leurs tatouages, dont celui de leur gang. Mais finalement, j’ai très vite cessé d’avoir peur. Ici, il n’y a que des amis de Fire Boy, aucun d’eux n’est un danger pour nous, même s’ils sont tous armés. C’est la première fois depuis que je suis aux États-Unis que je peux observer des armes à feu de si près.

Pour les besoins du tournage, les figurants ont bien sûr employé des armes factices, mais quand nous avons comparé les vrais flingues et les faux, nous n’y avons vu que du feu. Ici, les armes à feu constituent une culture, voire une religion à laquelle on ne doit pas toucher. Malheureusement, chaque année, des milliers de personnes sont tuées à cause de ces armes, dont beaucoup d’enfants. Alors, je suis à la fois fascinée et dégoûtée par ce culte. Malgré ça, je passe une journée incroyable. Moi qui aime le dépaysement, je suis servie.

Quand Gary revient, je suis en train de discuter avec un mec qui se fait appeler Stup. Pas besoin d’avoir fait de grandes études pour comprendre qu’il deale de la drogue. Il me montre ses dernières blessures de guerre. Une blessure par balle au ventre, et une longue cicatrice sur le bras, provoquée par un coup de couteau. Je suis effarée de voir le nombre de dommages que son corps compte. Même si sa peau est recouverte de tatouages, les stigmates de sa vie dangereuse restent visibles. Alors que je lui demande pourquoi il n’essaye pas de changer de vie, et qu’il me répond qu’il n’a qu’une vie, et que c’est celle-ci, je croise le regard de Gary. Un regard inquiet.

— Tout va bien ? lui demandé-je, alors qu’il avance vers moi.

— On peut parler ?

— Oui…, réponds-je en me levant.

Nous nous éloignons assez pour que personne ne nous entende, et nous nous installons dans l’un des véhicules de la production.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demandé-je, une fois à l’écart des autres.

— Adam Davis ne va pas tarder à arriver, déclare-t-il, mal à l’aise.

— Quoi ?

— Il veut me parler de notre collection de montres…

— Et il ne peut pas attendre que le clip soit terminé ?

— C’est Adam… Ce n’est pas la première fois qu’il débarque à l’improviste pour me faire part de ses idées, et pour que je les valide ou non. La dernière fois que nous nous sommes vus, j’étais en studio, et cela remonte déjà à un petit moment.

— Peu importe, je ne veux pas le voir.

— Dans ce cas, faisons en sorte de boucler le dernier plan rapidement. Je demanderai à l’un de mes gardes du corps de te raccompagner.

— Il sait que je suis ici ?

— Ça ne fait aucun doute, répond-il, en s’emparant du joint placé derrière son oreille.

Il l’allume et prend une grande bouffée, avant de me demander :

— Tu veux fumer ?

— Tu rigoles ? Je dois me tenir sur la corniche d’un immeuble de huit étages. Non, merci, je tiens à ma vie.

— Pas faux, rétorque-t-il.

— C’est déjà un miracle que j’y arrive. Même si je suis sécurisée par un mousqueton et une corde, avant je n’aurais jamais pu mettre un pied sur ce toit.

— Comment as-tu vaincu ton vertige ?

— En affrontant ma peur…, réponds-je, en replongeant dans mes souvenirs, au moment où Adam m’a guérie de ce mal.

Il est 14 heures, lorsque nous reprenons le tournage. Dans l’histoire de cette chanson, Fire Boy est mort, mais son fantôme me rejoint en haut de l’immeuble, où je joue le dernier couplet de la chanson qui se terminera par des voix de gospel. Mais alors que nous sommes sur le point de terminer, je le vois, huit étages plus bas. Adam est là, et mon cœur se prend un coup de poing, tandis que la colère se mêle à cette peine si difficilement endormie. Pourquoi faut-il toujours que je recroise son chemin ? Pourquoi suis-je toujours aussi déstabilisée par sa présence ?

Perchée sur le toit, je termine cette prise avec les jambes qui tremblent. Mon vertige est de retour, et c’est lui seul qui provoque en moi cette peur paralysante. Quand le clap de fin retentit, tout le monde crie sa joie. Moi, je reste statufiée sur mon perchoir. Je suis incapable de bouger. Il suffirait d’un simple souffle de vent pour que je tombe dans le vide. Consciente que je suis en pleine crise de panique, j’interromps Gary, qui félicite et remercie tout le monde, sans se soucier du vide derrière lui.

— Tu peux m’aider ? demandé-je sans même oser bouger la tête.

— Ça ne va pas ?

— J’ai peur de tomber…

— Je croyais que…

— Je t’en supplie, fais-moi descendre de là ! l’imploré-je, la voix tremblante.

Il s’empare de mon bras, et il me tire doucement vers lui. Une fois sur le toit, derrière la rambarde, je relâche la pression en me lovant contre lui. Je ne sais pas de quoi j’ai le plus peur. Du vide ou de la présence d’Adam ? Gary me frotte le dos, tout en m’éloignant du bord. Ses bons réflexes me permettent d’apaiser mes peurs. Ainsi, plus de précipice et plus d’Adam dans ma ligne de mire.

— Merci, dis-je, une fois en sécurité.

— Tu te sens mieux ?

— Oui…

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Tout allait bien, jusque-là…

— C’est sans doute la fatigue, mens-je.

— C’est vrai que nous avons bossé dur ces derniers jours, et encore plus aujourd’hui. Tout est dans la boîte. Tu vas pouvoir te reposer. Ramon va te détacher. Tu veux m’attendre pour que je te raccompagne, ou tu veux que je demande à l’un de mes gardes du corps ?

— Je ne sais pas… Je n’ai pas envie de partir sans dire au revoir à tout le monde, mais je ne veux pas voir Adam.

— OK. Dans ce cas, attends-moi sous la tente près des vans. J’emmènerai Adam discuter ailleurs.

— Merci.

— De rien, beauté, rétorque-t-il dans un clin d’œil volontairement excessif, ce qui me fait sourire.

Accompagnée de Stup et de Howard, l’un des gardes du corps de Fire Boy, je rejoins la grande tente climatisée sous laquelle nous avons déjeuné. J’y retrouve Hudson, le producteur, et Mike, le metteur en scène, qui me félicitent tous deux pour mon professionnalisme et ma rapidité à comprendre. J’ignore si j’ai vraiment été à la hauteur, mais grâce à eux j’ai vécu un truc de dingue, qui ne se reproduira peut-être jamais. Je les remercie pour cette opportunité qu’ils m’ont offerte, et je pars à la recherche de mon sac pour me changer.

À l’occasion de ce clip, j’ai eu la chance de porter une robe blanche légère et vaporeuse, dont les pans de tissu virevoltaient grâce à deux énormes ventilateurs placés à ma gauche. J’ai hâte de voir le clip, lorsqu’ils auront fini le montage de celui-ci. Mais à présent que tout est terminé, je ne pense plus qu’à Adam, qui se trouve dans les parages. Priant pour ne pas le croiser, je m’empare de mon sac, et je pars me changer dans le van prévu à cet effet. Quand Stup me voit m’éloigner, il me demande si je veux qu’il m’accompagne, mais je refuse.

Quand je reviens sous la tente, Hudson et Mike me font signe d’approcher. J’ai alors la chance de voir quelques scènes que nous avons tournées depuis ce matin. Quand ils me demandent ce que j’en pense, je n’ai pas de mots pour décrire ce que je ressens. Gary va être ravi lorsqu’il découvrira les premières images de ce clip, qu’il a imaginé du début à la fin, comme si c’était le film de sa propre vie. Je balance quelques banalités, telles que : « c’est magnifique », ou « je n’en crois pas mes yeux »… Mais en réalité, je n’en reviens toujours pas d’être l’élément central de cette réalisation.

— Je ne m’y connais pas beaucoup dans ce domaine, mais avec ce clip, ta carrière de violoniste va décoller, me lance Hudson.

— En écrivant une musique pour Fire Boy et en tournant dans son clip, ma carrière a déjà décollé, réponds-je.

— Toi, je t’aime bien. Tu es reconnaissante, et tu as l’esprit ouvert, pour une meuf de l’Upper East Side.

— Je ne suis pas une meuf de l’Upper East Side. J’ai vécu à Paris, mais j’ai eu une enfance modeste. Mon père s’est saigné au travail et s’est endetté pour m’offrir mes études musicales. Et quand je suis arrivée à New York, je venais uniquement pour tenir la promesse que j’avais faite à ma mère, avant qu’elle décède. Je n’avais pas l’argent pour intégrer une école aussi prestigieuse, mais l’envie d’y parvenir a été plus forte que tout. Je me suis donné les moyens d’y arriver. J’ai bossé d’arrache-pied pour pouvoir financer mes études. Je suis tout ce que vous voulez, mais je ne suis pas une gosse de riche. Maintenant, c’est vrai que j’ai plus de chance que d’autres, terminé-je, après avoir plaidé ma cause.

— Tu n’as pas plus de chance que les autres. Tu as plus de talent, c’est tout, déclare Mike.

— C’est vrai, ajoute Hudson.

Les figurants nous rejoignent pour découvrir quelques extraits du clip. Tout le monde se félicite, et s’accorde à dire que « ça déchire ». Cette belle aventure s’achève. Je salue certains, tandis que d’autres n’hésitent pas à me serrer dans leurs bras, d’un peu trop près parfois. Stup est l’un d’entre eux. Depuis qu’il m’a vue à mon arrivée sur le plateau, ce matin, il ne m’a presque pas lâchée d’une semelle. Nul doute que je plais à ce grand garçon tatoué et armé, qui arbore un sourire métallique. Mais, de mon côté, je trouve qu’il fait un peu peur, même s’il est super gentil.

Doucement, la tente se vide, et les membres de l’équipe partent un à un. Il ne reste plus que Moïse, Stup, le service de sécurité et moi. Le temps pourrait me sembler long, en attendant que Gary me raccompagne et me mette définitivement à l’abri d’Adam, mais ce n’est pas le cas. En attendant qu’il revienne, nous nous lançons dans une partie de poker improvisée. Stup voudrait bien miser de l’argent, mais Hudson lui fait remarquer que je ne suis pas venue ici pour me faire plumer. Dommage, car ce qu’ils ignorent, c’est que je sais très bien y jouer.

OceanofPDF.com