Sugar Baby - Tome 2
Chapitre 6
Mia
Adam me prenait pour un bébé, alors j’ai voulu devenir une femme. Celle qu’il aimerait, et dont il ne pourrait se passer. Entretemps, j’en suis devenue une. Cela n’a pas été facile. J’ai dû tomber et me relever à maintes reprises. Avant d’en être une, j’ai vécu des expériences qui m’étaient encore inconnues. Je ne suis pas stupide, je ne m’attends plus à revoir Adam. J’en crève d’envie parfois. Le manque est encore présent, mais je sais que cela n’arrivera pas. À présent, je dois me concentrer sur mes études, et obtenir ce diplôme qui changera peut-être ma vie en un rêve éveillé.
Trois jours se sont écoulés depuis le réveillon, et je suis toujours aussi sûre de ma décision. Je resterai à New York, si je sors de la MSM diplômée. L’heure de rejoindre l’aéroport a sonné. Mon père et moi nous engouffrons dans sa vieille Peugeot. Cette voiture a plus de vingt ans, les vitres s’ouvrent quand elles en ont envie, mais elle roule encore. Pour rien au monde, mon père ne se séparerait d’elle. Il l’utilisera jusqu’à son dernier grondement de moteur. C’est ma mère qui avait choisi cette voiture, alors elle est devenue comme un trésor aux yeux de mon père.
Moi, je n’ai toujours pas le permis de conduire. Premièrement : parce qu’avant je n’en avais pas les moyens. Deuxièmement : avoir une voiture lorsque l’on habite Paris, c’est une véritable galère. Et pour conclure : je n’ai aucune confiance en moi. Alors, je ne me vois pas faire face à un moniteur, et devoir lui prouver que je ne suis pas un danger pour les autres usagers.
Nous quittons le XXe arrondissement, pour rejoindre l’aéroport d’Orly. Normalement, le trajet ne dure qu’une vingtaine de minutes, mais à Paris respecter le timing est une mission impossible. Heureusement, comme tout bon Parisien qui se respecte, nous sommes partis en nous laissant une marge d’avance. Trente-cinq minutes plus tard, nous arrivons enfin à Orly. Mon avion décolle dans quarante-cinq minutes. Cette fois, mon cœur s’emballe vraiment. La prochaine fois que je reverrai mon père, je serai soit une violoniste expérimentée, soit un échec ambulant. Pour me rassurer, je porte la main à mon pendentif, et je pense à ma mère.
Nos parcours sont presque semblables. Nous nous sommes rendues à New York. Nous avons passé les mêmes auditions d’été. Nous avons été sélectionnées pour intégrer la MSM. Et, pour différentes raisons, nous avons décidé de revenir à Paris. Mais contrairement à ma mère je suis toujours retournée à New York. Je ne suis pas en couple. Je ne suis pas enceinte. Je n’ai donc rien qui me retient, mis à part mon père et Saphia, qui n’a pu être présente pour mon départ. Malgré tout, je pars le cœur léger de savoir qu’ils ont enfin accepté que je m’éloigne d’eux pour un temps encore incertain.
En rejoignant la table d’un bistrot pour y boire un café, tout en passant un dernier moment avec mon père, je souffle un grand coup. J’envoie valser toute cette tension qui s’accumule en moi lorsque mes pensées filent vers Adam. Songer à lui me donne envie de partir en courant, et d’aller me terrer éternellement dans l’appartement rassurant où j’ai grandi. Il est toujours le seul obstacle quand je retourne à New York. Cette ville est gigantesque, pourtant je suis terrorisée à l’idée de le recroiser par le plus grand des hasards. Le revoir me briserait le cœur une bonne fois pour toutes. Ses yeux, son sourire, son corps… Tout ça me manque encore. Tout ça me ferait retomber aussitôt dans ses filets, qui ne me sont plus destinés.
Nous restons silencieux pendant que nous attendons nos boissons chaudes. Aujourd’hui, le temps est pluvieux, et il me semble qu’il fait encore plus froid que s’il neigeait. La voix de mon père m’extirpe de mes pensées, lorsque le serveur dépose mon chocolat chaud et son café sur la petite table ronde. Je le remercie, posant aussitôt mes mains rougies par le froid sur la tasse fumante. Je souris en le regardant faire l’appoint de sa monnaie pour laisser un pourboire au serveur. Dans quelques jours, tous ses soucis financiers ne seront plus qu’un lointain souvenir. Hier, j’ai réglé toutes les dettes de mon père, en demandant à chaque créancier de ne pas divulguer mon identité. Rassuré de récupérer son argent, aucun d’eux n’a refusé ma demande.
Je suis soulagée d’avoir pu mettre un terme à ce gouffre financier dans lequel il est tombé par ma faute. Je n’ai jamais manqué de rien, même si nous faisons partie de la classe moyenne, et que les fins de mois étaient longues et difficiles. C’est un peu comme un cadeau de Noël secret. Un cadeau qui me comble de joie, même si celui-ci réduit fortement mon compte en banque. Tant pis, je me trouverai un nouveau sugar daddy pour combler le vide. Je n’ai plus honte de pratiquer cette activité. C’est donnant donnant, il n’y a pas de relation plus honnête que celle qui réunit un sugar daddy et une sugar baby. Au début, je me sentais mal d’agir ainsi, mais l’appel de mon rêve était bien trop fort pour que je puisse y résister… Pour la seconde fois, mon père me réveille.
— Tu as l’air pensive, dit-il en posant sa main sur la mienne.
— Un peu, avoué-je en serrant mes doigts sur les siens.
— Vas-tu te décider à me parler de ce garçon ? lance-t-il soudainement.
— Que veux-tu dire ? demandé-je, étonnée.
— Je te connais par cœur, Mia. Jamais tu ne fléchis face au travail et aux efforts que te demande ton éducation musicale. Je n’y crois pas une seule seconde. Quand tu étais petite, je m’inquiétais de te voir passer tant d’heures à jouer du violon. Ta mère et moi nous sommes souvent heurtés à ce sujet. Je trouvais qu’elle t’en demandait trop, et puis j’ai fini par comprendre que c’était toi qui ne pouvais pas te passer de ton instrument. Je t’ai vue bûcher sans arrêt, et tu n’as jamais craqué. Pourquoi serait-ce différent à New York ? Et pourquoi toujours à cette même période ?
— C’est tout de même plus difficile… Le niveau de cette école est bien au-dessus de ce que j’ai connu, tenté-je d’argumenter.
En vain.
— Ma chérie, dis-moi la vérité. Je peux comprendre que tu te sois rendu compte que Nicolas et toi n’étiez pas compatibles, mais quelque chose t’a donné l’impulsion qui te manquait pour oser le faire. Et je suis sûr que ce quelque chose porte un prénom, termine-t-il en m’offrant son regard insistant.
Même si je passais énormément de temps avec ma mère, mon père a toujours été attentif à mes besoins et mes humeurs. J’ai tellement de chance d’avoir un père comme lui. Un père qui n’a pas peur de montrer l’amour qu’il éprouve pour moi, et qui me connaît aussi bien que ma mère. Comment pourrais-je continuer de lui mentir plus longtemps ? Je laisse échapper un soupir, et sans pouvoir le regarder dans les yeux je lui avoue une partie de la vérité.
— C’est vrai, j’ai rencontré quelqu’un, la première année où je suis arrivée à New York. J’ai aimé cette personne, comme je n’ai jamais aimé Nicolas. C’est pour ça que je l’ai quitté, car j’ai compris que ce que nous vivions, ce n’était pas vraiment de l’amour… Et puis, c’est moi qui me suis fait larguer. Le karma…, terminé-je en souriant.
— Tu n’as jamais été amoureuse de Nicolas ?
— Je l’aimais bien, et je croyais que c’était ça l’amour. Mais à l’évidence je me suis plantée… Deux fois de suite. Sauf que la seconde fois j’aimais vraiment… Quand ça s’est terminé, j’ai souffert comme jamais…
— Et depuis ? Rassure-moi, tu ne restes pas à l’attendre ?
— Non, mais je n’ai pas vraiment envie d’être à nouveau en couple, avoué-je, en osant enfin le regarder.
— Pourquoi avez-vous rompu ?
— Adam est un homme compliqué, qui s’en veut d’avoir fait souffrir certaines personnes. C’était rassurant de rencontrer quelqu’un de plus brisé que moi. Et puis, son passé a refait surface, et toutes les vérités et les mensonges aussi. Il n’a pas assumé que je découvre ses secrets, et il m’a quittée…
Cette fois, je ne peux pas dissimuler la tristesse qui grandit en moi, ce qui n’échappe pas à l’œil vigilant de mon père.
— C’est un lâche, affirme-t-il, d’un ton qui trahit sa colère.
— Ce n’est pas un lâche. Il n’a plus de cœur, c’est tout…
— C’est pire.
— Non, c’est triste, car il est condamné à répéter les mêmes erreurs. Il finira seul et malheureux, mais il préfère cela à prendre le risque d’aimer et d’être aimé. Voyons les choses du bon côté… Je suis mieux sans lui…
— Tu dois passer à autre chose.
— Je sais, réponds-je dans un sourire forcé, sans savoir si j’y parviendrai un jour.
Contrairement à ce que je pensais, cela me soulage d’avoir confié une partie de mon secret à mon père. Si je n’ai rien dit à Saphia, c’est uniquement pour éviter qu’elle devienne trop curieuse au sujet d’Adam. Je connais ma meilleure amie, et je sais qu’elle cherchera à découvrir qui est ce mec qui m’a tranché le cœur comme un steak. Personne ne doit savoir qui il est, et surtout personne ne doit découvrir qui je suis devenue depuis que j’ai atterri à New York.
Les dernières minutes en compagnie de mon père défilent trop vite à mon goût. Avant de me séparer une nouvelle fois de lui, je lui fais promettre de ne rien dire à Saphia au sujet de ma peine de cœur. J’en suis certaine, et je l’affirme à mon père : cette histoire fait partie du passé. Je me garde bien de lui dire que j’ai mal rien qu’en pensant à lui. Je souris, je le serre dans mes bras, tout en lui affirmant que je vais déjà mieux et que la reprise des cours effacera ma déprime hivernale.
La culpabilité de m’éloigner de ceux que j’aime s’en est allée. En rencontrant Adam, je me suis éloignée de mon premier objectif : exceller à la MSM, et devenir une violoniste reconnue. Depuis qu’il n’est plus ma priorité, rien ni personne ne peut m’éloigner de mon rêve et de mes ambitions. En montant dans l’avion, je sais que j’entre dans la dernière ligne droite. Je dois oublier les fantômes du passé, et me concentrer sur mes prochains examens.
Assise derrière mon hublot, je regarde l’aéroport. Le contre-jour m’empêche de distinguer mon père parmi les nombreuses silhouettes qui s’agglutinent derrière les vitres pour faire signe à ceux qui s’éloignent d’eux. Je lui souris comme s’il pouvait me voir, lui promettant de faire de mon mieux pour oublier ce qui me mine le moral. Maman me rejoint très vite dans mes pensées. Je m’empare de mon pendentif, et alors que l’avion décolle je me souviens de ses précieux conseils. J’aurais dû les appliquer avant. Mais à présent je ne laisserai plus aucun homme m’éloigner du chemin que je dois suivre.
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