Sugar Baby - Tome 2
Chapitre 61
Quatre semaines se sont écoulées depuis cette horrible journée. Je vais mieux, du moins, j’essaye. Je noie ma peine dans mes études et mes rencontres avec mes sugar daddies. Finalement, Vanda avait raison. Rien de mieux que d’avoir l’esprit occupé pour ne plus penser à sa douleur. La journée, je gère à peu près. Mais le soir, quand je suis seule dans mon lit, je sombre à nouveau, et les larmes trempent mon oreiller. Personne ne peut me soutenir dans cette épreuve, personne mis à part Vanda, qui se comporte comme une seconde mère pour moi.
Voilà presque un mois que je vis chez elle, et qu’elle s’évertue à tenter de me montrer que la vie est bien plus belle lorsque l’on ne laisse pas les hommes prendre le contrôle de la nôtre. Elle a totalement raison, et j’aimerais être enfin capable de me blinder, et de devenir une femme forte que personne ne peut plus atteindre. Qui pourrait encore m’atteindre, après tout ce que j’ai vécu ? J’ai perdu ma mère, et j’ai par deux fois été blessée par l’homme que j’aimais, et qui à présent me donne la nausée. Il aura au moins eu la présence d’esprit de ne plus tenter de reprendre contact avec moi.
Pour Anisha, la déception est encore plus grande. On s’attend toutes à être blessées et trahies par un homme, mais jamais à ce que ce soit une amie qui nous plante un couteau dans le dos. Grâce à l’intervention de Vanda, et l’aide de James, j’ai pu aller rechercher mes affaires sans la revoir. Ce fut à la fois un soulagement et un grand déchirement de quitter l’appartement où j’ai vécu pendant quatre ans. L’Upper East Side me manque, mais ce quartier me rappelle trop de mauvais souvenirs. Alors, j’y retourne uniquement pour me rendre à la MSM.
Aujourd’hui, j’ai passé les derniers examens des épreuves finales. Malgré ma vie chaotique et mon moral en berne, j’ai tout donné. Pourtant, j’ai dû me faire violence et utiliser le violon qu’Adam m’avait offert, pour passer ces épreuves. Sans le violon de ma mère, j’ai eu l’impression d’être seule sur scène, et c’était une sensation des plus étranges. Je sais que ce n’est que mon imagination qui me joue des tours, mais depuis que son violon a été brisé, depuis que j’ai envoyé valser mes principes, je ne sens plus sa présence. Même le fantôme de ma mère a décidé de m’abandonner…
Exceller n’était donc pas une option mais une obligation. Je veux que cette dernière année se termine en apothéose, et sur une note joyeuse. D’ailleurs, grâce à Saphia, ma remise de diplôme sera sans doute l’une des plus belles journées de ma vie. Non sans mal, elle a convaincu mon père de venir à New York, pour assister à la remise des diplômes. Quand il m’a annoncé sa venue, j’ai pleuré de joie et de soulagement. Enfin, je vais pouvoir me réconforter dans les bras des seules personnes qui ne m’ont jamais brisé le cœur.
Plus que quelques semaines, et nous serons enfin réunis, et je serai diplômée de la Manhattan School of Music. C’est un rêve qui se concrétise, pourtant je n’ai pas le cœur à sourire. Ce soir, en rentrant chez Vanda, je me retrouve une fois de plus dans un appartement qui n’est pas le mien, et qui est dépourvu de toute présence humaine et réconfortante. Impatiente d’avoir enfin mon propre chez-moi, je m’installe sur le grand canapé, dans l’immense salon, et j’inspecte les annonces immobilières sur mon ordinateur portable. Malheureusement, et malgré toute ma bonne volonté, je ne parviens pas à me projeter.
Il n’est que 19 heures, mais je n’ai qu’une envie : aller me coucher. Nous sommes vendredi, il fait un temps splendide, en cette veille d’été, mais je suis cloîtrée dans cet appartement perdu au beau milieu de Central Park. Même si j’ai l’impression d’être un oiseau en cage, je peux toujours me contenter de cet écrin de verdure en plein New York. Mais à quoi peuvent bien servir les arbres et le ciel, pour un oiseau qui a perdu ses ailes ? Dépitée, et incapable de penser à autre chose qu’à ce sentiment de solitude qui s’empare de moi, je décide d’aller me coucher. C’est alors que mon téléphone se met à sonner.
— Allô ? réponds-je, sans savoir qui m’appelle.
— Mia ?
— Oui… Qui est-ce ?
— Gary, répond-il.
— Gary ?
— Mince, tu m’as oublié à ce que je constate. Pourtant, nous avons passé un super moment ensemble !
— C’est une blague ? demandé-je d’un ton sec, incapable de savoir qui est cette personne, et fatiguée de cette journée harassante.
— Calme-toi, ma belle. Je te taquine. C’est moi, Fire Boy ! lâche-t-il en riant.
Merde, j’avais complètement oublié le vrai prénom de Fire Boy. Honteuse, je prends une seconde pour me gifler mentalement, et je lui présente mes plus plates excuses.
— Ne t’en fais pas. Tout le monde m’appelle Fire, parfois, je me demande même si je m’appelle encore Gary, rétorque-t-il.
— Je n’en doute pas, mais pardonne-moi tout de même. Je viens de terminer mes examens, et je suis sur les rotules…
— Aïe, ça tombe mal, car je t’appelais pour te proposer quelque chose.
— Je t’écoute.
— J’ai écrit un texte, et je crois que le moment que tu écrives la mélodie est arrivé.
— C’est vrai ? demandé-je, soudainement revigorée à l’idée de pouvoir me tuer au travail.
— Oui, mais ça peut attendre.
— Non, j’ai besoin de bosser. Alors, ta proposition tombe à pic.
— Vraiment ?
— Crois-moi, j’en ai vraiment, mais alors vraiment besoin !
— Super ! Je peux t’envoyer les paroles ?
— Bien sûr.
— Je t’envoie ça. Tu bosses là-dessus, et tu me recontactes pour que l’on se cale un rendez-vous en studio. Ça te va ?
— C’est parfait.
Nous nous souhaitons une bonne soirée, et nous raccrochons. Quelques secondes seulement s’écoulent avant que je reçoive les paroles de sa nouvelle chanson. Quand je découvre celles-ci, j’ai l’impression que le hasard a un sacré sens de l’humour. En effet, il est question d’un amour impossible, de la mort, et du succès qui amoindrit le vide en soi. Cette chanson me parle, et pour cause : elle raconte mon histoire. Certes, je ne fais pas partie d’un gang, et l’homme que j’aime n’est pas sur le point de mourir pour honorer ses frères de rue, mais la maladie d’amour est universelle. Que l’on soit pauvre ou riche, elle fragilise chacun de nous, et nous rend tous égaux face à cette pénitence.
Gary débarque au moment où j’avais l’impression de devenir inutile. Je vais pouvoir penser à autre chose qu’à ma recherche d’appartement, et à la trahison d’Anisha et d’Adam. En me plongeant dans l’écriture de cette musique, je vais occulter tout ce qui me consume. Je vais me servir des ressemblances entre ma vie et cette chanson, pour créer une mélodie dans laquelle je mettrai toute ma peine et toute ma colère. Cette chanson parle peut-être d’amour, mais elle pointe surtout tout ce qu’il y a de plus sombre dans ce merveilleux sentiment.
Maintenant, je n’ai plus envie de dormir. Je file à la cuisine, j’ouvre le frigo, où je m’empare de deux bières et d’une salade composée déjà préparée, et je file dans ma chambre. Je m’installe à mon bureau, sur lequel se trouve mon papier à musique. Tout en buvant et en mangeant, je relis le texte à plusieurs reprises, tout en alignant quelques notes silencieusement dans ma tête. Si le violon de ma mère n’était pas cassé, je serais déjà en train d’essayer les accords auxquels je pense, mais c’est impossible. Je n’utilise le violon d’Adam que lorsqu’il m’est indispensable, car le simple fait de le voir me rappelle mon amour brisé.
Cette nuit et les jours qui suivent s’annoncent studieux, et tant mieux !
OceanofPDF.com