Sugar Baby - Tome 2

Eva Dupea · Chapitre 62 sur 75

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Sugar Baby - Tome 2

Chapitre 60

 

 

Après deux heures d’attente aux urgences, j’ai le droit à une bonne dose d’antidouleur et trois points de suture. Je dois vite recouvrer mes esprits, et prendre une décision. Pour l’instant, il m’est impossible d’affronter Anisha. Je préfère donc rester encore un peu dans le hall de l’hôpital, pour me donner le temps de la réflexion. Comment pourrais-je décider quoi que ce soit ? Je n’arrive même pas à réfléchir correctement. Mon regard se pose sur le sac-poubelle qu’a bien voulu me donner l’infirmier qui s’est occupé de moi. Ce dernier contient mon violon, qui tout comme moi est brisé. J’ignore ce qui me fait le plus mal, mais je ne me suis jamais sentie aussi seule.

Je ne peux même pas appeler quelqu’un pour raconter l’horreur que je suis en train de vivre. C’est impossible, puisque je passe mon temps à mentir à tous ceux qui me sont chers, et que la batterie de mon téléphone est à plat. Visiblement, j’ai définitivement cessé de me soucier du regard des autres. Assise dans ce hall où vont et viennent des personnes qui semblent toutes aussi tristes que moi, je laisse couler mes larmes. Pour la première fois depuis la mort de ma mère, ce lieu ne me file pas de crise d’angoisse. C’est sans doute parce que je suis dévastée, et que mon supplice est bien plus paralysant que ma phobie des hôpitaux.

Trente minutes plus tard, je regarde toujours le sac-poubelle sur le siège à côté du mien, et je pleure toujours. Je me demande si nous avons une réserve de larmes. Est-il possible de souffrir au point de finir asséchée ? Si c’est le cas, je suis déjà en train de flétrir. Mais soudain, un bruit de talons retentit dans le hall. Je ne relève pas la tête pour observer celle qui vient briser le silence. Mais quand cette personne s’immobilise face à moi, je détache enfin mon regard du sac, et je le pose sur les escarpins vernis. Je n’ai pas encore entendu sa voix, mais je sais déjà qui m’a rejointe. Que fait-elle donc ici ?

— Bonjour, Mia.

— Vanda ?

— Anisha m’a tout raconté…

— Je ne veux plus entendre parler d’elle.

— Je n’en doute pas une seule seconde, et c’est pour cette raison que je suis ici, déclare-t-elle en s’installant à mes côtés.

Elle pose sa main sur la mienne.

— Cesse de pleurer. Il y a des millions d’hommes sur cette planète, il y en aura bien un qui te rendra le sourire.

— Je sais…, réponds-je, sans aucune envie d’entendre ce genre de paroles.

— Comment va ta main ?

— Plus de peur que de mal.

— Ça me rassure. Bien… Je suppose que tu ne comptes pas rentrer chez Anisha.

— Je ne veux plus jamais la revoir, dis-je dans un sanglot incontrôlable.

— Dans ce cas-là, je ne vais pas laisser l’une de mes protégées à la rue. Tu es bouleversée, et ce n’est pas le moment de penser à ça. Ne t’inquiète pas. Viens chez moi, le temps de te remettre de cette épreuve, et de retomber sur tes pattes. Ensuite, tu feras de nouveaux choix. Donne-toi un peu de temps…, termine-t-elle avec un sourire rassurant.

— Vraiment ? Ça ne vous dérange pas ?

— Pas du tout. J’ai un appartement gigantesque, et j’adore y inviter du monde, pour m’y sentir moins seule. Être une femme d’affaires nécessite des sacrifices, et la solitude est l’un d’entre eux.

Vanda est une femme de caractère et de pouvoir, et je suppose que cela doit faire peur aux hommes. Mais aujourd’hui, Vanda est un ange tombé du ciel. Sans elle, j’aurais sans doute terminé à l’hôtel, comme la dernière fois qu’Adam m’a blessée. Heureusement pour moi, je ne suis pas aussi seule que je le pensais. J’accepte la proposition de Vanda, soulagée de ne pas devoir me forcer à réfléchir.

Pour la directrice de la Candy Agency, la journée n’est pas encore terminée. Elle demande donc à son chauffeur de la conduire à l’agence, avant de m’amener chez elle. Je suis surprise qu’elle ne daigne pas m’accompagner, mais je suis bien trop affligée pour l’interroger. Pendant le trajet, elle me confie un trousseau de clés, et me dit que je peux choisir n’importe quelle chambre, sauf la sienne, qui se trouve face à l’escalier.

Je la remercie, retombant très vite dans ma léthargie, tandis qu’elle passe de multiples appels pour fixer des rendez-vous à quelques nouveaux sugar daddies. Je n’en reviens pas de la voir passer du coq à l’âne ainsi. Quelques minutes plus tôt, elle mettait son emploi du temps de ministre sur pause pour venir à mon secours. Maintenant que je suis en sécurité, le naturel revient au galop.

Il est plus de 18 heures lorsque je pose le sac en plastique contenant les restes de mon violon et de mon étui sur le lit de la chambre que j’ai choisie. En réalité, je n’ai rien choisi du tout. J’ai ouvert une porte, mon choix s’arrête là. Cette pièce dispose d’une vue éblouissante sur la ville, mais cela m’importe peu. Instinctivement, je m’empare de mon téléphone, et je tente de le rallumer, en vain. D’ailleurs, pourquoi voudrais-je l’allumer ? Je n’ai pas envie de découvrir des appels manqués ou des textos, provenant d’Adam ou d’Anisha. Qu’ils aillent au diable, car pour ma part, je suis en enfer depuis que je les ai vus se tripoter.

Je jette mon smartphone au fond de mon sac, et je contemple ma main bandée. Grâce aux médicaments prescrits par l’infirmier, je ne ressens aucune douleur. Malheureusement, il n’a pris soin que de ma main. Pour mon cœur, aucun antidouleur ne pourra venir à bout de mon supplice. Ce soir, j’ai trois peines. J’ai perdu l’homme que j’aime. J’ai été trahie par mon amie. Et j’ai définitivement perdu l’objet qui me reliait à ma mère, depuis son décès. Ma tristesse est si grande que mes sanglots brisent le silence de la chambre. Fébrilement, je tire le sac plastique jusqu’à moi, et j’ouvre celui-ci.

C’est bête, mais un instant, j’espère découvrir mon violon en un seul morceau. La réalité me frappe de plein fouet. L’instrument de ma mère est irréparable. Je prends l’archet brisé en deux, et je le pose délicatement sur le lit, où je dispose ensuite chaque morceau de mon violon. Après la perte de ma mère, c’est sans doute le jour le plus sombre de ma vie. En une fraction de seconde, j’ai tout perdu. Il y a quelques heures, tout me réussissait. À présent, je ne suis plus rien.

Je termine en m’emparant de l’étui complètement détruit. Je caresse le vieux cuir, tout en retirant la photo de ma mère et en lui demandant de me pardonner. D’ordinaire, j’aurais pu sentir sa main se poser sur mon épaule, et entendre sa voix me dire que ce n’est pas grave, qu’elle m’aime, et que le principal, c’est que je sois en vie. Mais aujourd’hui, je ne sens pas la chaleur de sa paume sur mon épaule, et je n’entends pas sa voix douce glisser à mon oreille. Je suis seule avec ma peine, mes remords, mes regrets, et ma colère. Seule face à l’une des plus délicates épreuves que la vie me réserve.

Je ne suis plus qu’un tas de miettes avachi sur le bord du lit. C’est une belle journée ensoleillée, pourtant, mon ciel n’a jamais été aussi gris. L’homme que j’aime est un gros connard, ma colocataire n’est pas mon amie, mais une croqueuse d’hommes, prête à tout pour obtenir celui qu’elle désire. Je ne sais même plus si je peux encore compter sur quelqu’un. Qui ne m’a pas menti ? Qui ne m’a pas jugée ? Qui ne m’a pas trahie ? Personne. Je suis à nouveau perdue dans une chambre qui n’est pas la mienne, et j’ai une abominable impression de déjà-vu. J’ai été déçue par Adam auparavant, alors, cette douleur je la connais, mais cette fois, j’ai encore plus de mal à l’accepter.

Deux sentiments se bousculent en moi : la peine et la colère. La première me paralyse sur ce lit. Elle me pousse à me recroqueviller en position fœtale, et à pleurer toutes les larmes de mon corps. La seconde souffle à ma peine qu’elle ne durera qu’un temps, et que bientôt elle prendra le contrôle. Cette fois, je n’irai pas me planquer en France pour oublier Adam. Je ne pardonnerai ni à Anisha ni à lui, et je ne remettrai pas mes rêves en question. Mon cœur pleure, mais mon âme est entrée en guerre contre moi-même. Par deux fois, j’ai laissé mes sentiments prendre le dessus. C’est terminé. À présent, tout va changer.

Je n’ai plus de toit, je n’ai plus d’amis, je n’ai plus de mec, mais j’ai une rage de vaincre qui est en train de tout renverser sur son passage. Pour commencer, je dois trouver un nouvel appartement. Cette fois, hors de question de cohabiter avec quelqu’un. Je me moque de devoir abandonner les beaux quartiers, tant que je peux rester dans cette ville. Mais avant de reprendre le contrôle de ma vie, je dois faire le deuil de cet amour toxique, et trouver les réponses aux questions que je me pose. Et pour cela, il n’y a qu’une solution : m’isoler dans une bulle blindée.

L’amour et l’amitié ne sont que des chimères, qui disparaissent sans que vous puissiez les rattraper. J’ai l’étrange sensation qu’aujourd’hui le hasard n’avait pas sa place dans ma vie. Il aurait peut-être suffi de quelques secondes pour que je ne découvre pas Anisha et Adam en train de s’embrasser. Quelques millimètres, pour que cette voiture ne percute pas ma main, et que le second véhicule n’écrase pas mon étui et mon violon. Ces tragédies ne se sont jouées qu’à très peu de chose, mais elles ont eu lieu. Ces derniers mois, la chance et l’amour m’ont souri, mais ce tableau idyllique s’obscurcit à nouveau, tout comme mon âme, qui est lassée de n’être qu’amour et bienveillance.

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