Sugar Baby - Tome 2
Chapitre 45
Adam
Je n’ai jamais vu un visage aussi livide. J’ai juste le temps de la rattraper avant qu’elle ne tombe sur le sol de ce hall bondé, où brusquement tous les regards convergent vers nous. Incapable de savoir ce que je dois faire, je soulève son corps inerte, et je me dirige vers le premier infirmier que j’aperçois. J’ai à peine fait trois pas que ses yeux s’ouvrent à nouveau. Je n’ai jamais été aussi soulagé. Cela n’a duré qu’un court instant, mais j’ai tout de suite senti le sol se dérober sous mes pieds. Encore inquiet, je la regarde, tout en tentant d’appeler l’infirmier, mais cet abruti ne semble pas m’entendre.
— Qu’est-ce que tu fais ? me demande Mia d’un air surpris.
— Tu dois te faire examiner, tu viens d’avoir un malaise.
— Pose-moi sur le sol, m’ordonne-t-elle de sa voix mal aimable.
— Non.
— Si tu veux que j’aille mieux, sors-moi de ce foutu hôpital…
Interpellé par sa réflexion, je cesse de courir inutilement après l’infirmier, qui de toute façon a déjà disparu dans l’un des nombreux couloirs.
— Tu es sûre ?
— Sors-moi d’ici…, répète-t-elle.
Je ne discute pas, je fais demi-tour, tout en la gardant dans mes bras, même si elle ne cesse de répéter qu’elle veut marcher. Une fois à l’extérieur, c’est la claque. Une bourrasque glacée nous bouscule. Les flocons fouettent nos visages, qui sont bien trop proches pour que je m’interdise de la contempler. Immobiles au beau milieu d’une tempête de neige, nous échangeons un regard silencieux. Elle est si belle que j’ai envie de l’embrasser, mais je m’abstiens. Ce n’est pas encore le moment de passer à l’attaque. J’avais un plan bien précis en lui proposant de m’accompagner aujourd’hui, mais ce malaise n’était pas au programme.
— Tu peux me reposer sur le sol, maintenant, dit-elle d’une voix plus douce, tout en fuyant mon regard.
Je souris. Elle peut me fuir autant qu’elle le souhaite, son corps dit tout le contraire de sa bouche.
— Je préfère t’amener à la voiture en toute sécurité, rétorqué-je.
Je me mets en route, sans lui laisser le temps de s’opposer à ma décision. Le vent est violent, et je dois lutter contre les éléments déchaînés pour rejoindre le parking situé à une centaine de mètres. Nous sommes complètement recouverts de neige quand nous arrivons à la voiture. J’installe Mia sur le siège immédiatement. Elle me remercie, non sans me répéter qu’elle aurait très bien pu marcher. Peu importe, jouer les héros me va très bien. Ainsi, je ne devrai pas batailler longtemps pour obtenir ce que je désire.
— Tu te sens comment ? lui demandé-je en entrant dans la voiture.
— Je vais bien, rassure-toi. J’ai eu un premier malaise en arrivant, ce matin. Je pensais que ça allait passer, mais une angoisse plus une autre, et encore une autre, c’était trop pour moi…
— Que veux-tu dire ?
— Depuis le décès de ma mère, j’évite les hôpitaux. Voir ton père dans cet état, avoir peur pour lui, les odeurs… Et maintenant, je ne peux pas rentrer à New York. Je crois que j’ai fait une grosse crise d’angoisse, lâche-t-elle nerveusement.
— Je suis désolé de t’avoir imposé ça. Je n’ai même pas été capable de penser que cette visite te rappellerait de mauvais souvenirs.
— Laisse tomber, Adam, ce n’est pas ta faute. Pour être totalement honnête avec toi, j’ai été contente de revoir tes parents, et je suis soulagée que l’opération se soit bien passée. Le seul problème, c’est cette tempête, déclare-t-elle, d’un air inquiet.
— Il comprendra.
— Je sais. Mais plus le temps passe, et plus j’ai l’impression qu’il doit se contenter de comprendre…
— Comment ça ?
— Je n’ai pas envie de parler de ma vie de couple avec toi. Dis-moi plutôt comment ça s’est passé avec ton père.
— Disons que tu as plutôt bien préparé le terrain. Je ne l’ai jamais vu aussi calme, alors forcément, je suis également resté détendu. J’ignore si nous poursuivrons cette conversation lorsqu’il sera rétabli, mais c’est la première fois depuis la disparition de mon frère que nous pouvons nous parler sans nous faire tous les reproches du monde.
— Je suis contente pour toi, dit-elle dans un doux sourire.
— C’est grâce à toi, Mia. Je ne t’ai pas amenée ici pour que tu sois mon porte-parole. D’ailleurs, je ne mérite pas une telle attention, après ce que je t’ai fait. Pourtant, tu n’as pas hésité à nous recadrer, mon père et moi.
— Il te l’a dit ? demande-t-elle en riant.
— Il a découvert ta face cachée, et on peut dire que tu lui as encore plus tapé dans l’œil. Et si tu veux tout savoir, avant que je quitte sa chambre, il m’a quand même dit que j’étais le plus gros des idiots de ne pas avoir su te garder, avoué-je, histoire de tâter le terrain.
— J’ai toujours dit que tu étais parfois idiot, se moque-t-elle, avant de reprendre son sérieux.
Elle détourne son regard, pour scruter le ciel. Dans un soupir, elle me demande :
— On ne peut vraiment pas repartir ?
— C’est trop risqué. Si nous nous retrouvons coincés sur une route, nous devrons passer la nuit dans la voiture, et je n’ai aucune envie de tester le confort de ces magnifiques sièges en cuir.
— Qu’allons-nous faire, alors ?
— Nous devons trouver un hôtel, avant que les routes ne soient plus praticables et que les chambres soient toutes prises d’assaut.
— OK… Tu te charges de l’hôtel, et moi je m’occupe d’annoncer à Ethan que je vais gâcher notre première Saint-Valentin, lâche-t-elle, véritablement dépitée, ce qui a le don de m’agacer.
Tandis qu’elle envoie son texto, je fais mine de chercher un hôtel en ligne. Je fais mine, puisque nos chambres sont déjà réservées depuis une semaine. Je comptais tenter le coup de la panne, mais finalement le ciel m’envoie une tempête, qui change complètement la donne. Elle ne se doute pas une seule seconde qu’il n’a jamais été question qu’elle passe cette soirée avec lui. J’ignore encore comment je vais procéder, et si c’est encore possible, mais je compte bien tout mettre en œuvre pour la séduire à nouveau.
Comment ai-je pu me permettre d’offenser une femme telle qu’elle ? Alors qu’à ses yeux je ne suis plus qu’un sombre crétin, elle a accepté de me suivre jusqu’ici et de rester dans un lieu qui lui rappelle le décès de sa mère. Cette fille est un diamant, et je vais la tailler, jusqu’à ce que le monde entier voie sa beauté, et il me jalousera de la voir à mon bras. J’ai longtemps cru que je ne pourrais plus jamais aimer. Si c’est si difficile de m’attacher à quelqu’un, c’est uniquement parce que j’ai une peur maladive que la personne que j’aime finisse par mourir, comme mon frère et Becca.
Au premier regard, la jeunesse de Mia m’a refroidie. À présent, j’y vois un avantage : elle est plus jeune que moi, elle vivra donc plus longtemps que moi. Du moins, si je ne m’autorise plus à mettre sa vie en péril. Soudain, mon regard est attiré par un geste qu’elle fait toujours, lorsqu’elle est nerveuse : elle se gratte le front. Discrètement, je jette un œil à l’écran de son téléphone. Je ne vois vraiment pas pourquoi elle s’inquiète, son mec ne semble pas furieux. Au contraire, il se montre même rassurant, en lui disant que l’attente augmentera le plaisir. J’apprécie Ethan, c’est vrai, c’est un bon mec, mais je suis obligé de lever les yeux au ciel. Sa perfection me rend fou.
— Nous avons de la chance, il restait deux chambres dans un hôtel du centre-ville. Ce n’est qu’à dix minutes d’ici, mais je pense que nous mettrons au moins une heure à rejoindre celui-ci.
— OK, répond-elle, d’un air complètement désintéressé.
Piqué à vif, je redeviens con, sans même m’en apercevoir.
— Cesse de faire cette tête, Ethan te pardonnera. D’ailleurs, il t’aime tellement qu’il te pardonnerait l’impensable. L’attente accentuera le plaisir !
— Tu as regardé mon téléphone ! s’offusque-t-elle.
— Tu tirais une tronche de dix mètres de long, j’ai cru que tu avais appris un décès ! Mais non, ce n’était que monsieur parfait, qui préfère te savoir en sécurité, me moqué-je ouvertement.
— Va te faire foutre, Adam. Conduis-nous à cet hôtel, que je puisse ne plus t’entendre.
Et voilà, j’ai enfin obtenu ce que je voulais. J’adore ce petit jeu, où je la brusque, et où elle n’hésite pas à me brutaliser encore plus. C’est ainsi que tout a commencé entre nous. C’est ainsi que nous fonctionnons. C’est ainsi que nous nous aimons. J’aime cette force qu’elle n’a qu’avec moi. Et elle aime cette tendresse que je n’ai qu’avec elle. Bon, pour le moment, on ne peut pas dire que ma tendresse soit visible, mais je me soigne. Je la laisse ruminer, et je boucle ma ceinture. Elle m’imite, en faisant des gestes brusques et en lâchant un long soupir, pour bien me signifier son agacement.
Je souris, et lorsque je la vois subitement se mordre la lèvre inférieure, je sais que rien n’a vraiment changé entre nous. Je l’énerve, et ça la fait mouiller. Et quand j’imagine sa petite culotte humide en mon honneur, ça me fait bander. Bien décidé à terminer cette journée dans son lit, je démarre, et lentement je quitte le parking de l’hôpital. Je pourrais très bien continuer de la taquiner, mais avec Mia je reviens de loin. La subtilité est donc de rigueur. Si je lui laisse deviner mes intentions, je vais me retrouver face à un mur infranchissable. S’il y a bien une chose que j’ai apprise depuis que je la connais, c’est qu’il faut se méfier de celles qui ont l’air dociles.
Comme je l’imaginais, c’est un véritable chemin de croix pour parvenir jusqu’au centre-ville. Nous sommes restés plus de deux heures dans les embouteillages. Sur le trajet, nous avons assisté à trois accidents. Rien de bien grave, mais cela laisse imaginer le pire pour les heures à venir. Bien que je sois content que mon stratagème fonctionne, et que la météo me blanchisse de toute tentative douteuse, je dois admettre que cette tempête commence à m’inquiéter. Aujourd’hui, elle m’aide à obtenir ce que je veux. Demain, elle risque de ralentir et contrecarrer mes projets professionnels. La grande soirée de lancement est toute proche, il n’y a plus une seule minute à perdre.
Lorsque nous arrivons à l’hôtel, je laisse mes inquiétudes liées au travail dans un coin de ma tête, et je bascule en mode « renard ». Je suis comme cet animal rusé, j’avance à pas de velours, et sans que personne s’en aperçoive je viens semer la terreur dans le poulailler. Je doute que cette comparaison soit très flatteuse pour la gent féminine, pourtant elle représente exactement ce que je suis pour Mia ce soir. Un prédateur, prêt à tout pour qu’elle me choisisse une seconde fois. Je sais pertinemment qu’elle a quitté son ex, en partie à cause de moi. À présent, j’espère évincer celui qui lui sert de pansement. Et pour y parvenir, je dois combler le trou béant que j’ai laissé dans son cœur.
En découvrant l’hôtel dans lequel nous allons passer la nuit, elle me fait remarquer que je dépense mon argent dans des choses futiles, et qu’un simple hôtel à bas prix lui aurait convenu. Je lui rétorque qu’il suffit qu’elle dorme dans ma chambre pour que je fasse des économies, mais elle refuse, en m’envoyant un coup dans le bras. C’est ça aussi que j’aime chez elle, ce goût pour les choses simples, même si de temps en temps je la vois s’extasier sur de jolies choses. Ça, et ce soupçon de violence, qui laisse deviner la tension sexuelle qui grandit peu à peu en chacun de nous. Elle est pure, innocente, et je peux lui offrir le monde. Parfois, j’aimerais la garder près de moi, et ne plus jamais me détacher d’elle. Et puis, je me souviens que je suis un poison pour ceux qui entrent dans mon espace privé, et je la laisse à nouveau s’éloigner.
Cette nuit, nous dormirons au Four Seasons Hotel, où j’ai réservé deux suites au dernier étage. Ces appartements possèdent une vue imprenable sur la ville de Philadelphie, et nous offrent donc un environnement propice aux discussions comme je les aime. Après avoir récupéré nos pass, et refusé le service d’un groom pour nous mener à nos suites, nous rejoignons l’un des ascenseurs. Me retrouver dans un espace si petit et clos me donne immédiatement des envies, que je combats de toutes mes forces, comme celle de la plaquer contre ce miroir, et de l’embrasser furieusement, tout en vérifiant l’humidité de sa petite culotte.
Si dans mon imagination cette montée en altitude se révèle des plus charnelles, la réalité est beaucoup moins affriolante. Mia ne me regarde pas, ne me parle pas, et elle s’évertue à bâiller de nombreuses fois, comme pour me signifier que je ne suis pas près de la revoir ce soir. Si elle savait… Dans moins d’une heure et demie, je vais lui déclarer une nouvelle bataille, dans laquelle elle se lancera sans même s’en rendre compte. Je n’ai rien à perdre, mais j’ai tout à gagner. Je l’ai déjà perdue. Que pourrait-il se produire de plus douloureux ? Un échec ? Je m’y attends. Mais pour moi l’échec n’existe pas.
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