Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Annexe

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Ce que je sais de toi

Dédicace

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Éric Chacour

 

Ce que je sais de toi

 

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À ceux qui m’ont fait aimer l’Égypte.

À celles.

 

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TOI

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1

 

Le Caire, 1961

 

— Quelle voiture voudrais-tu, plus tard ?

Il avait posé cette simple question, mais tu ignorais alors qu’il fallait se

méfier des questions simples. Tu avais douze ans, ta sœur dix. Vous vous

promeniez avec votre père sur le bord du Nil, dans le quartier résidentiel de

Zamalek. Porté par le cortège sonore d’une circulation désordonnée, ton

regard s’oubliait sur cette tour en forme de lotus qui venait de surgir de

terre. La plus haute d’Afrique, affirmait-on fièrement. Et construite par un

melkite !

 

Ta sœur, Nesrine, n’avait pas attendu que tu répondes pour

s’exclamer :

— Celle-ci, Baba ! La grosse rouge, là-bas !

— Et toi, Tarek ?

Cette considération ne t’avait jamais effleuré l’esprit.

— Pourquoi pas… un âne ? Tu crus bon de te justifier : c’est moins

bruyant.

Ton père força un rire qui signifiait que ta réponse n’était pas

recevable. À moins que ce ne soit pour se convaincre que tu blaguais. Nesrine détachait une mèche de ses cheveux noirs pour l’enrouler autour de

son index ; elle répétait ce geste quand elle cherchait à prendre la parole.

Visiblement persuadée qu’un peu d’insistance lui permettrait de terminer

l’après-midi au volant de sa décapotable, elle réitéra avec un enthousiasme

décuplé :

— Moi, je veux la rouge, Baba ! Avec le toit qui s’ouvre !

Le regard de ton père te fit comprendre qu’il attendait toujours ta

réponse. Pour lui faire plaisir, tu tentas au hasard :

— Je voudrais la voiture noire, là-bas. Celle qui est arrêtée au coin.

Ton père s’éclaircit la voix ; il pouvait procéder à sa démonstration :

— Tu as raison, c’est une belle américaine. Une Cadillac. Tu sais

qu’elle coûte cher ? Il te faudra un bon travail pour pouvoir te l’offrir.

Ingénieur ou médecin. Lequel préférerais-tu ?

Il s’adressait à toi sans te regarder, l’attention détournée par la pipe

qu’il venait de coincer entre ses lèvres. Aspirant à vide dans un léger

sifflement, il enclencha un rituel qui t’était à la fois mystérieux et

coutumier. Satisfait de l’écoulement de l’air, il sortit de sa poche un sachet

de tabac dont tu n’aurais su dire si l’odeur, par trop familière, te plaisait ou

non. Il bourra ensuite le foyer, tapant de son majeur droit pour que les

feuilles séchées trouvent leur place, puis tassa le tout avec application.

Chaque étape de la méticuleuse opération semblait destinée à t’offrir un

délai raisonnable de réflexion. Lorsqu’il remit en bouche l’instrument pour

vérifier le tirage, tu compris qu’il ne te restait que peu de temps pour

répondre. Le claquement du briquet retentit comme une alarme de

minuterie. Dans la fumée des premières bouffées, tu hasardas sans

conviction :

— Médecin, plutôt…

Il s’immobilisa un instant, comme s’il considérait une offre que tu

viendrais de lui faire, puis lâcha sobrement :

— Bien, mon fils, c’est un bon choix.

C’était un choix par défaut : tu ignorais ce en quoi consistait le métier

d’ingénieur. Cela n’avait plus d’importance, son fils serait médecin comme

lui. Il n’avait plus besoin d’argumenter. Les doigts qui t’apprendraient un

jour ton futur métier tassèrent d’un bourre-pipe les premières cendres de

votre conversation. Pendant que ton père rallumait d’une flamme sa pipe, tu

t’imaginais revêtant sa blouse blanche, celle qu’il portait au rez-de-chaussée

de votre villa de Doki dont il avait fait son cabinet. Tu avais l’âge de

n’avoir pour tout projet que ceux que l’on formait pour toi ; n’était-ce

réellement qu’une question d’âge ?

Votre marche se poursuivait dans le silence. Chacun semblait absorbé

dans ses pensées. Lorsque le tabac fut consumé, ton père consulta sa montre

de gousset, celle qui portait à son dos ses initiales. Et incidemment, les

tiennes. Il était l’heure de rentrer. Elle affichait systématiquement l’heure de

rentrer quand il ne restait plus rien à fumer. Infaillible synchronicité entre

pipe et montre de gousset.

 

Le soir venu, tu annoncerais à ta mère que tu serais un jour docteur.

Sans émotion, comme on transmet une information anodine que l’on vient

d’obtenir. Elle accueillerait la nouvelle avec autant d’enthousiasme que si tu

venais de lui présenter ton diplôme d’État avec mention. Nasser construisait

le plus grand pays du monde et ta mère avait décidé que tu en serais le plus

prestigieux médecin. Un peu plus tôt, Nesrine t’avait fait promettre de lui

acheter une voiture rouge décapotable.

Tu avais douze ans. Tu te méfierais désormais des questions simples.

 

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