Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 36 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 37

 

 

Le Caire, 1999

 

— Mon Dieu, Fatheya ! Tu n’as pas changé…

Bien sûr qu’elle avait changé. Vous aviez changé l’un et l’autre, la

lame du temps creusant immanquablement ses sillons sur les visages

comme dans les esprits. C’était une manière de lui dire que tu l’avais

reconnue au premier regard. Elle te fit signe de la suivre, à l’écart de

l’entrée. Tu lui emboîtas le pas sans chercher à la questionner. On entendait

de l’extérieur l’orgue retentir pour annoncer aux hommes que le Très-Haut

allait prendre la parole et leur rappeler que la poussière retourne à la

poussière. Tu préférais sentir le vent de mars soulever le parfum de Fatheya

qui te rajeunissait de quelques décennies. Le même parfum sur une femme

vieillie. Elle avançait avec moins d’assurance que par le passé, la démarche

ponctuée de soupirs qu’elle n’avait même plus conscience d’émettre. Bien

sûr qu’elle avait changé.

Elle te demanda depuis combien de temps tu n’avais pas mis les pieds

ici. Tu te sentis comme un enfant pris en faute, tout à la fois honteux et

soulagé de ne plus porter seul son secret. Elle te dit que tu leur avais

manqué. Ce n’était pas un reproche. Les mots ne cherchaient pas à sous-

entendre plus que ce qu’ils disaient, ils se suffisaient à eux-mêmes.

— C’est Mira qui a le plus souffert. Elle ne méritait pas ça, Tarek.

C’est une fille bien, tu aurais dû prendre le temps de lui parler. Quand ça ne

va pas, on parle, on parle aux gens ! On essaye de réparer ce qui peut l’être,

on ne démissionne pas comme ça…

Tu allais commencer à te justifier, mais elle baissa les paupières pour

te dire que ce n’était pas nécessaire.

— Tu as vu, pour les lettres ?

— Fatheya… c’était toi ?

— Non, mais quelle importance ? Il fallait bien qu’elles finissent par te

parvenir.

 

Tu ne cherchais plus à deviner où vous conduiraient les prochaines

minutes. Tu te contentas d’une longue inspiration comme il s’en prend au

début d’un effort dont on sait qu’il aura raison de nos dernières ressources.

Les yeux clos, tu laissais l’air du Caire t’emplir les poumons à mesure que

tu rassemblais les mots pour raconter ton escapade de la veille.

Tu t’étais rendu au Moqattam en début de soirée, pour avoir le plus de

chance de trouver Ali. Tu serrais contre toi ses lettres, précieux talisman

censé te guider vers leur auteur. Tu avais commencé par la maison où il

vivait avec sa mère, mais il n’en restait plus que les murs nus. Même les

battants en bois des fenêtres avaient été démontés. Là-bas, tout se recycle.

Tu fis quelques pas à l’intérieur et constatas que plus personne n’y habitait

depuis longtemps. Tu jetas un regard circulaire, comme à la recherche d’un

objet rescapé du passé. Une photo encore accrochée sur un mur, une

cassette usée de Mohamed Mounir… rien. Tu tentas de te remémorer la

disposition des meubles, l’odeur du taro mijotant sur la gazinière, le bruit

que produisaient vos rires… La réalité froide dans laquelle tu te trouvais

était à ce point dissemblable de ton souvenir que tu en vins à douter d’être au bon endroit. Tu pris alors conscience que tu te tenais à l’emplacement

exact où, seize ans plus tôt, se trouvait le corps inerte de la mère d’Ali dont

tu n’avais pu que constater le décès. Tu respirais désormais avec difficulté.

L’air semblait vicié par un mal invisible. La mort, pensas-tu. Ou, pire

encore, l’absence de vie. Tu eus soudain la sensation de violer, par ta

présence, un lieu sacré. Une église où l’on ne prierait plus depuis des

siècles. Le temple d’un dieu en qui plus personne ne croit. Tu repartis

aussitôt.

Tu pris la voiture que l’on t’avait prêtée en direction du dispensaire où

tu soignais naguère les habitants du quartier. Peut-être pour te souvenir que

tu avais fait le bien, sur cette montagne, et te laver ainsi du sentiment de

profanation que tu venais d’éprouver. Peut-être pour trouver quelqu’un qui

saurait te renseigner au sujet d’Ali. Peut-être pour aucune de ces raisons. Tu

empruntas à rebours le chemin qu’il t’avait indiqué, la première fois que

vous vous étiez rencontrés ; un chemin que tu avais parcouru cent fois

depuis. Sur la route, tu aperçus la clinique islamique qui se bâtissait au

moment de ton départ et dont la construction semblait n’avoir jamais été

achevée. Tu garas ta voiture sur le côté droit, comme tu en avais jadis

l’habitude, et regardas furtivement par la fenêtre. La nuit tombante

soustrayait à ta vue l’intérieur du bâtiment ; tout te semblait en place

comme au dernier jour où tu t’y étais rendu. À peine avais-tu posé ta main

sur la poignée qu’une voix grave retentit, encouragée par des aboiements.

« Hé, toi, qu’est-ce que tu cherches ? » Les mots de l’homme se

confondaient aux cris de ses molosses excités. Tu fis un geste d’apaisement

à mesure qu’il approchait. Il te dévisagea, incrédule, puis calma ses chiens

d’un énergique claquement de laisse. « Docteur ? C’est toi, docteur ? » Il te

fallut quelques instants pour reconnaître le fils de Moufid, qui

accompagnait son père lorsqu’il te consultait pour ses doigts arthritiques. Quand il eut la certitude qu’il s’agissait bien de toi, il agita les clés du local

qu’il conservait depuis plus de quinze ans à son trousseau. Craignant que

personne ne le croie ou, pis encore, qu’on lui reproche de ne pas avoir su te

retenir, il se mit à crier de la voix qui t’avait fait sursauter quelques minutes

plus tôt : « Venez, ya gamaa ! Venez vite, le docteur est revenu ! Vous

voulez quoi ? Que je vienne vous chercher un par un ? Dépêchez-vous ! »

Ils commencèrent à arriver. Les premiers, curieux, croyaient à une

blague. Un groupe de dames approcha à pas forcés. L’une d’elles tira sur ta

manche pour que tu te retournes. Quand elle te reconnut, elle prit ses joues

rougissantes entre ses mains comme si elle venait d’assister à une

apparition. Ils furent bientôt plusieurs dizaines à vous entourer. Dans

l’obscurité de la nuit, tu tentais de distinguer leurs traits. Certains visages

t’étaient familiers, sans que te reviennent forcément les prénoms, d’autres

t’apparaissaient pour la première fois. Une voix éraillée surgit de la foule :

« Ya doctur, tu es revenu pour de bon ? » Tu ne parvenais pas même à voir

la personne qui venait de t’interpeller. Comme aucun mot ne franchissait

plus ta gorge, tu te contentas d’un signe négatif de la tête. Alors une femme

se mit à taper dans ses mains et entonna cette chanson en arabe de Dalida

que tu faisais jouer dans ton cabinet. Cette chanson que Sadate écoutait

dans l’avion qui le ramenait de ses déplacements officiels. Cette chanson

que tout un peuple connaissait par cœur, que tu n’avais plus entendue

depuis des années.

 

Un ou deux mots…

 

Ils répondirent en chœur :

 

Il est beau, mon pays !

Il y eut un silence et tous reprirent d’une seule voix :

 

Une ou deux chansons

Il est beau mon pays !

J’ai toujours eu l’espoir

D’y revenir un jour

Et d’y rester à tout jamais…

 

Tu écoutais ces paroles comme pour la première fois. Tu aurais été

incapable de chanter avec eux. Tu distinguas dans la foule une femme et la

reconnus aussitôt : Amira. Tes lèvres écrivirent son prénom à mesure que tu

posais ta main sur ta tempe gauche, à l’endroit où naissaient les migraines

qu’elle te décrivait jadis en consultation. Son rire éclata au milieu des

chants…

 

Les souvenirs du passé

Mon pays, je les conserve

Mon cœur est empli d’histoires

 

Tu fermas les yeux pour n’entendre que leurs voix mêlées. Cela ne

suffit pas à contenir tes larmes.

 

J’ai connu mon premier amour dans mon pays

Je ne pourrai pas l’oublier

Où sont passés les vieux jours,

Avant ton adieu ?

Il arrivait que certains se trompent dans les paroles, ils se raccrochaient

aux fins de phrases ou applaudissaient simplement en rythme, encouragés

par l’émotion qu’ils lisaient sur ton visage. Tu posas ta main sur ta poitrine

en signe de gratitude. Comme si quelques notes pouvaient changer le cours

des choses, ils se prirent un instant à croire que tu reviendrais sur ta

décision.

 

Une ou deux chansons

Il est beau mon pays !

Où donc est l’amour de mon cœur ?

Il était loin de moi

Et chaque fois que je chante,

Je pense à lui…

 

Tu décrivais la scène à Fatheya sans la regarder, comme si tu te la

racontais plus qu’à elle. Tu sentais l’émotion te gagner à mesure que tu la

revivais.

— Les rares à se souvenir encore de lui m’ont dit qu’ils ne l’avaient

pas revu depuis des années. Et ces lettres… il n’y a pas d’adresse sur les

enveloppes. Bon sang, comment est-ce possible, Fatheya ? Il est mort !

Elle se tourna en direction de l’église, leva les yeux au ciel et prit sa

voix la plus basse, comme si elle craignait que, de son cercueil, sa patronne

la surprenne à parler d’elle dans son dos.

— Ta mère le voyait comme un danger, lui pensait qu’il allait gâcher ta

vie si votre histoire continuait… Ils se sont mis d’accord.

— Mis d’accord ?

— Oui, ils se sont arrangés. Elle l’a envoyé loin, il a promis de ne pas

chercher à te revoir.

Tu pris une longue respiration. Tu commençais à comprendre mais te

gardais de sauter aux conclusions.

— Et ces lettres, alors ?

— Quand il a appris que tu avais quitté Le Caire, que cette histoire de

fausse mort n’avait servi à rien, il a demandé à ta mère si elle accepterait

qu’il t’écrive. Il se sentait coupable, il voulait que tu saches la vérité. De

toute façon, tu n’étais plus là, qu’est-ce que ça aurait changé ? Ta mère a

d’abord refusé puis elle a craint qu’il se mette à te chercher. Alors elle a fini

par prendre ses lettres quand il venait au Caire. Elle lui faisait croire qu’elle

te les transmettait, que tu n’étais simplement pas prêt à lui répondre…

Cela faisait des années qu’elle s’était préparée à la question qui suivit :

— Et aujourd’hui, tu sais où il est ?

— Oui. Enfin, je crois… Tu te souviens du docteur Darwich ?

— L’ami de papa ?

— Il a ouvert une école de médecine du côté de Sohag, dans le Saïd, il

y a quelques années. Ta mère l’a envoyé là-bas.

 

Tu ne disais rien. Tu te sentais étranger à ta propre histoire. Tu refusais

de te laisser envahir par ce nouvel espoir, tentant de séparer le bon grain de

l’ivraie, comme dans cette parabole sur le royaume des cieux qu’un prêtre

déclamait dans l’église où vous auriez dû vous trouver. Puis celui-ci se tut.

Après un silence, Fatheya crut percevoir au loin ma voix récitant le texte

que j’avais écrit pour Mémie. Tu n’écoutais pas. Elle faillit ajouter quelque

chose mais se retint. La foule entama un Gloria Patri de sa voix confuse,

concassée par les murs de pierre.

 

Gloire au Père,

Et au Fils…

Tu étais déjà reparti. Sans que je puisse m’en douter, tu venais à

nouveau de m’échapper. J’avais cessé de te chercher du regard parmi la

foule. Ils se trompaient, ils se trompaient tous : le vrai drame ne se jouait

pas autour de ce cercueil orné de lys piqués, mais ailleurs. Bien au-delà des

fumées d’encens.

 

… Pour les siècles des siècles.

Amen

 

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