Ce que je sais de toi
Chapitre 37
Le Caire, 1999
— Mon Dieu, Fatheya ! Tu n’as pas changé…
Bien sûr qu’elle avait changé. Vous aviez changé l’un et l’autre, la
lame du temps creusant immanquablement ses sillons sur les visages
comme dans les esprits. C’était une manière de lui dire que tu l’avais
reconnue au premier regard. Elle te fit signe de la suivre, à l’écart de
l’entrée. Tu lui emboîtas le pas sans chercher à la questionner. On entendait
de l’extérieur l’orgue retentir pour annoncer aux hommes que le Très-Haut
allait prendre la parole et leur rappeler que la poussière retourne à la
poussière. Tu préférais sentir le vent de mars soulever le parfum de Fatheya
qui te rajeunissait de quelques décennies. Le même parfum sur une femme
vieillie. Elle avançait avec moins d’assurance que par le passé, la démarche
ponctuée de soupirs qu’elle n’avait même plus conscience d’émettre. Bien
sûr qu’elle avait changé.
Elle te demanda depuis combien de temps tu n’avais pas mis les pieds
ici. Tu te sentis comme un enfant pris en faute, tout à la fois honteux et
soulagé de ne plus porter seul son secret. Elle te dit que tu leur avais
manqué. Ce n’était pas un reproche. Les mots ne cherchaient pas à sous-
entendre plus que ce qu’ils disaient, ils se suffisaient à eux-mêmes.
— C’est Mira qui a le plus souffert. Elle ne méritait pas ça, Tarek.
C’est une fille bien, tu aurais dû prendre le temps de lui parler. Quand ça ne
va pas, on parle, on parle aux gens ! On essaye de réparer ce qui peut l’être,
on ne démissionne pas comme ça…
Tu allais commencer à te justifier, mais elle baissa les paupières pour
te dire que ce n’était pas nécessaire.
— Tu as vu, pour les lettres ?
— Fatheya… c’était toi ?
— Non, mais quelle importance ? Il fallait bien qu’elles finissent par te
parvenir.
Tu ne cherchais plus à deviner où vous conduiraient les prochaines
minutes. Tu te contentas d’une longue inspiration comme il s’en prend au
début d’un effort dont on sait qu’il aura raison de nos dernières ressources.
Les yeux clos, tu laissais l’air du Caire t’emplir les poumons à mesure que
tu rassemblais les mots pour raconter ton escapade de la veille.
Tu t’étais rendu au Moqattam en début de soirée, pour avoir le plus de
chance de trouver Ali. Tu serrais contre toi ses lettres, précieux talisman
censé te guider vers leur auteur. Tu avais commencé par la maison où il
vivait avec sa mère, mais il n’en restait plus que les murs nus. Même les
battants en bois des fenêtres avaient été démontés. Là-bas, tout se recycle.
Tu fis quelques pas à l’intérieur et constatas que plus personne n’y habitait
depuis longtemps. Tu jetas un regard circulaire, comme à la recherche d’un
objet rescapé du passé. Une photo encore accrochée sur un mur, une
cassette usée de Mohamed Mounir… rien. Tu tentas de te remémorer la
disposition des meubles, l’odeur du taro mijotant sur la gazinière, le bruit
que produisaient vos rires… La réalité froide dans laquelle tu te trouvais
était à ce point dissemblable de ton souvenir que tu en vins à douter d’être au bon endroit. Tu pris alors conscience que tu te tenais à l’emplacement
exact où, seize ans plus tôt, se trouvait le corps inerte de la mère d’Ali dont
tu n’avais pu que constater le décès. Tu respirais désormais avec difficulté.
L’air semblait vicié par un mal invisible. La mort, pensas-tu. Ou, pire
encore, l’absence de vie. Tu eus soudain la sensation de violer, par ta
présence, un lieu sacré. Une église où l’on ne prierait plus depuis des
siècles. Le temple d’un dieu en qui plus personne ne croit. Tu repartis
aussitôt.
Tu pris la voiture que l’on t’avait prêtée en direction du dispensaire où
tu soignais naguère les habitants du quartier. Peut-être pour te souvenir que
tu avais fait le bien, sur cette montagne, et te laver ainsi du sentiment de
profanation que tu venais d’éprouver. Peut-être pour trouver quelqu’un qui
saurait te renseigner au sujet d’Ali. Peut-être pour aucune de ces raisons. Tu
empruntas à rebours le chemin qu’il t’avait indiqué, la première fois que
vous vous étiez rencontrés ; un chemin que tu avais parcouru cent fois
depuis. Sur la route, tu aperçus la clinique islamique qui se bâtissait au
moment de ton départ et dont la construction semblait n’avoir jamais été
achevée. Tu garas ta voiture sur le côté droit, comme tu en avais jadis
l’habitude, et regardas furtivement par la fenêtre. La nuit tombante
soustrayait à ta vue l’intérieur du bâtiment ; tout te semblait en place
comme au dernier jour où tu t’y étais rendu. À peine avais-tu posé ta main
sur la poignée qu’une voix grave retentit, encouragée par des aboiements.
« Hé, toi, qu’est-ce que tu cherches ? » Les mots de l’homme se
confondaient aux cris de ses molosses excités. Tu fis un geste d’apaisement
à mesure qu’il approchait. Il te dévisagea, incrédule, puis calma ses chiens
d’un énergique claquement de laisse. « Docteur ? C’est toi, docteur ? » Il te
fallut quelques instants pour reconnaître le fils de Moufid, qui
accompagnait son père lorsqu’il te consultait pour ses doigts arthritiques. Quand il eut la certitude qu’il s’agissait bien de toi, il agita les clés du local
qu’il conservait depuis plus de quinze ans à son trousseau. Craignant que
personne ne le croie ou, pis encore, qu’on lui reproche de ne pas avoir su te
retenir, il se mit à crier de la voix qui t’avait fait sursauter quelques minutes
plus tôt : « Venez, ya gamaa ! Venez vite, le docteur est revenu ! Vous
voulez quoi ? Que je vienne vous chercher un par un ? Dépêchez-vous ! »
Ils commencèrent à arriver. Les premiers, curieux, croyaient à une
blague. Un groupe de dames approcha à pas forcés. L’une d’elles tira sur ta
manche pour que tu te retournes. Quand elle te reconnut, elle prit ses joues
rougissantes entre ses mains comme si elle venait d’assister à une
apparition. Ils furent bientôt plusieurs dizaines à vous entourer. Dans
l’obscurité de la nuit, tu tentais de distinguer leurs traits. Certains visages
t’étaient familiers, sans que te reviennent forcément les prénoms, d’autres
t’apparaissaient pour la première fois. Une voix éraillée surgit de la foule :
« Ya doctur, tu es revenu pour de bon ? » Tu ne parvenais pas même à voir
la personne qui venait de t’interpeller. Comme aucun mot ne franchissait
plus ta gorge, tu te contentas d’un signe négatif de la tête. Alors une femme
se mit à taper dans ses mains et entonna cette chanson en arabe de Dalida
que tu faisais jouer dans ton cabinet. Cette chanson que Sadate écoutait
dans l’avion qui le ramenait de ses déplacements officiels. Cette chanson
que tout un peuple connaissait par cœur, que tu n’avais plus entendue
depuis des années.
Un ou deux mots…
Ils répondirent en chœur :
Il est beau, mon pays !
Il y eut un silence et tous reprirent d’une seule voix :
Une ou deux chansons
Il est beau mon pays !
J’ai toujours eu l’espoir
D’y revenir un jour
Et d’y rester à tout jamais…
Tu écoutais ces paroles comme pour la première fois. Tu aurais été
incapable de chanter avec eux. Tu distinguas dans la foule une femme et la
reconnus aussitôt : Amira. Tes lèvres écrivirent son prénom à mesure que tu
posais ta main sur ta tempe gauche, à l’endroit où naissaient les migraines
qu’elle te décrivait jadis en consultation. Son rire éclata au milieu des
chants…
Les souvenirs du passé
Mon pays, je les conserve
Mon cœur est empli d’histoires
Tu fermas les yeux pour n’entendre que leurs voix mêlées. Cela ne
suffit pas à contenir tes larmes.
J’ai connu mon premier amour dans mon pays
Je ne pourrai pas l’oublier
Où sont passés les vieux jours,
Avant ton adieu ?
Il arrivait que certains se trompent dans les paroles, ils se raccrochaient
aux fins de phrases ou applaudissaient simplement en rythme, encouragés
par l’émotion qu’ils lisaient sur ton visage. Tu posas ta main sur ta poitrine
en signe de gratitude. Comme si quelques notes pouvaient changer le cours
des choses, ils se prirent un instant à croire que tu reviendrais sur ta
décision.
Une ou deux chansons
Il est beau mon pays !
Où donc est l’amour de mon cœur ?
Il était loin de moi
Et chaque fois que je chante,
Je pense à lui…
Tu décrivais la scène à Fatheya sans la regarder, comme si tu te la
racontais plus qu’à elle. Tu sentais l’émotion te gagner à mesure que tu la
revivais.
— Les rares à se souvenir encore de lui m’ont dit qu’ils ne l’avaient
pas revu depuis des années. Et ces lettres… il n’y a pas d’adresse sur les
enveloppes. Bon sang, comment est-ce possible, Fatheya ? Il est mort !
Elle se tourna en direction de l’église, leva les yeux au ciel et prit sa
voix la plus basse, comme si elle craignait que, de son cercueil, sa patronne
la surprenne à parler d’elle dans son dos.
— Ta mère le voyait comme un danger, lui pensait qu’il allait gâcher ta
vie si votre histoire continuait… Ils se sont mis d’accord.
— Mis d’accord ?
— Oui, ils se sont arrangés. Elle l’a envoyé loin, il a promis de ne pas
chercher à te revoir.
Tu pris une longue respiration. Tu commençais à comprendre mais te
gardais de sauter aux conclusions.
— Et ces lettres, alors ?
— Quand il a appris que tu avais quitté Le Caire, que cette histoire de
fausse mort n’avait servi à rien, il a demandé à ta mère si elle accepterait
qu’il t’écrive. Il se sentait coupable, il voulait que tu saches la vérité. De
toute façon, tu n’étais plus là, qu’est-ce que ça aurait changé ? Ta mère a
d’abord refusé puis elle a craint qu’il se mette à te chercher. Alors elle a fini
par prendre ses lettres quand il venait au Caire. Elle lui faisait croire qu’elle
te les transmettait, que tu n’étais simplement pas prêt à lui répondre…
Cela faisait des années qu’elle s’était préparée à la question qui suivit :
— Et aujourd’hui, tu sais où il est ?
— Oui. Enfin, je crois… Tu te souviens du docteur Darwich ?
— L’ami de papa ?
— Il a ouvert une école de médecine du côté de Sohag, dans le Saïd, il
y a quelques années. Ta mère l’a envoyé là-bas.
Tu ne disais rien. Tu te sentais étranger à ta propre histoire. Tu refusais
de te laisser envahir par ce nouvel espoir, tentant de séparer le bon grain de
l’ivraie, comme dans cette parabole sur le royaume des cieux qu’un prêtre
déclamait dans l’église où vous auriez dû vous trouver. Puis celui-ci se tut.
Après un silence, Fatheya crut percevoir au loin ma voix récitant le texte
que j’avais écrit pour Mémie. Tu n’écoutais pas. Elle faillit ajouter quelque
chose mais se retint. La foule entama un Gloria Patri de sa voix confuse,
concassée par les murs de pierre.
Gloire au Père,
Et au Fils…
Tu étais déjà reparti. Sans que je puisse m’en douter, tu venais à
nouveau de m’échapper. J’avais cessé de te chercher du regard parmi la
foule. Ils se trompaient, ils se trompaient tous : le vrai drame ne se jouait
pas autour de ce cercueil orné de lys piqués, mais ailleurs. Bien au-delà des
fumées d’encens.
… Pour les siècles des siècles.
Amen
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