Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 14 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 15

 

Un système simple et ordonné peut se révéler parfaitement imprédictible.

Simple au sens où peu de variables le régissent. Ordonné puisque soumis à

des actions strictement connues et exemptes de hasard. Pour autant,

impossible à prévoir. En physique, ce paradoxe se nomme « chaos

déterministe ».

Ta vie était constituée de cercles concentriques qui avaient pour noms

la maison, la communauté et le pays. Simple. La maison attendait de toi que

tu diriges ta famille et en assures la perpétuation. La communauté te

concédait le statut de ton père contre l’illusion qu’elle avait encore un

avenir. Le pays, dans son obsessionnelle quête de stabilité, demandait à

chacun d’exalter morale et tradition. Ordonné. Et de là, pourtant, le chaos.

En apparence, aucun changement dans le fonctionnement de ton

existence : les rouages poursuivaient leur imperturbable rotation, ils

produisaient encore le tic-tac familier qui endormait la vigilance de tes

proches. Mais la mécanique de ce système bien rodé, simple et ordonné,

s’était tout bonnement mise à produire du chaos. À défaut d’en avoir

pleinement conscience, tu en avais tout au moins l’intuition. Tu savais

d’instinct qu’il fallait taire les doutes dont tu étais la proie et le trouble qui

les avait fait naître. Tu étais cet enfant profitant d’une baisse d’attention

pour ouvrir une boîte d’allumettes. Il ne sait pas à ce moment précis l’incendie qu’elles provoqueront, tout juste en pressent-il la lointaine

possibilité.

Ali avait pris place dans le système. Tu feignais de ne pas voir qu’il

était un intrus dans la maison, au seuil d’une famille que l’on n’intègre que

par la naissance ou le mariage. Qu’il restait un imposteur pour cette

communauté avec laquelle il ne partageait ni la religion ni la situation

sociale. Que son existence libérée était perçue comme une menace aux

bonnes mœurs de son pays.

Il en résultait un déséquilibre entre vous dont tu minorais la réalité.

Peut-être même y prenais-tu goût. Ce cadre que la société vous avait imposé

n’était-il pas gratifiant pour toi ? Tu transmettais à Ali ce que l’on t’avait

enseigné de la médecine. Tu étais celui qui savait, qui avait, qui donnait. Tu

mettais tes connaissances à la portée de cet autre qui n’aurait jamais pu y

prétendre. Il avait plus besoin de toi que l’inverse, c’était une évidence qu’il

était inutile de souligner. D’ailleurs, tu t’appliquais à ce que cette asymétrie

ne lui soit pas renvoyée lorsque vous étiez en présence l’un de l’autre. À la

différence de ta mère quand elle « faisait le bien » (formule elliptique qui

avait l’avantage de laisser à son interlocuteur le soin d’imaginer la portée de

sa générosité), tu ne cherchais pas à en retirer de gloire particulière. Au

contraire, il fallait que les apparences soient préservées, que le système

semble inchangé. Simple et ordonné.

 

Mais d’un geste, le chaos. Ce baiser échangé la veille. Tu y voyais la

marque d’affection d’un garçon déboussolé par la mort de sa mère, une

tentative maladroite pour te montrer son attachement, pour exprimer un

besoin de réconfort. Mais se pouvait-il qu’il s’agisse de plus que ça ?

Tu ne savais pas grand-chose de l’homosexualité. Il s’agissait, pour les

uns, d’un motif de plaisanterie, pour les autres, d’une perversion venue de l’Occident, mais rarement d’un thème dont on discute. Il y avait bien eu ce

patient venu te demander conseil quelques années auparavant et auquel tu

n’avais pas été d’une grande aide. Tu t’étais contenté de lui assurer que tu

ne le dénoncerais pas. Pour le reste, ce sujet était aussi absent de ta vie

sociale que du Code pénal égyptien. Il s’en trouvait certainement que l’on

emprisonnait pour motif de débauche, mais tu aurais été en peine de

nommer un homosexuel dans ton entourage. Sans doute n’y en avait-il

aucun. Tu te demandas s’il fallait placer le vieil Omar dans cette catégorie

et pouffas aussitôt de rire. Impensable, voyons ! il était marié. Qu’il se

retrouve au lit avec un prostitué relevait plus sûrement d’un début de

sénilité.

Pourtant, cette vision installait en toi une sorte de malaise. Imaginer

Omar avec Ali. Le corps usé du premier se payant la vigueur du second.

Quel tarif pouvait justifier d’imposer sa déchéance à un jeune homme tel

qu’Ali ?

Ali te fascinait. Il y avait chez lui une liberté absolue, une absence de

calcul, une exaltation du présent. Il n’était lié par aucun passé et ne

concevait pas l’avenir à travers les mêmes contraintes que toi. Il se

contentait de vivre et tu te surprenais parfois à espérer que vivre serait

contagieux. Tu tentais de te représenter mentalement le garçon que tu étais à

son âge, mais les images qui t’apparaissaient étaient sans éclat. Tu repensais

aux choix par lesquels tu t’étais construit et une pensée obsédante

s’insinuait en toi : celle d’avoir été méthodiquement dépossédé de chacun

d’eux. Par tes parents, par conditionnement social, par des raisonnements

préétablis, par sens du devoir, par atavisme, par habitude, par lâcheté,

comme s’il y avait toujours eu une bonne raison de ne pas trancher. Se

pouvait-il qu’inconsciemment tu aies cru te soulager du poids de chaque

décision en l’esquivant ? Et pour quel résultat ? Conservais-tu ne serait-ce qu’un souffle de cette infinie légèreté qui semblait gonfler les poumons

d’Ali chaque fois qu’il respirait ?

Se pouvait-il que tu lui plaises ?

 

La veille, dans ta voiture, au moment de sentir ses lèvres sur les

tiennes, tu avais été surpris par leur douceur. Peut-être aurais-tu été rassuré

d’éprouver une répulsion instinctive, mais il n’y avait rien eu de tel. Tu

avais aimé leur goût légèrement salé. Ton rythme cardiaque s’était accéléré.

Tu redevenais cet adolescent découvrant l’alcool sous les encouragements

d’un camarade plus téméraire.

 

Tu repensas au premier baiser échangé avec Mira. Celui espéré en vain

alors que tu sortais de l’adolescence. Celui que tu avais enfin décroché sous

le porche de sa maison, quatorze années plus tard. Ce n’était pas la première

fille que tu embrassais et pourtant, au moment où vos bouches s’étaient

rapprochées, tu avais senti un frisson te parcourir. Le désir, l’inquiétude,

l’odeur du parfum déposé derrière son oreille, le goût de son rouge à lèvres.

Comme elle ne s’était pas dérobée à ton étreinte, tu avais repris confiance :

« Quand je te raccompagne, je me demande toujours combien il faudra

d’années pour te revoir, alors… » Contre tes lèvres, les siennes s’étaient

tendues en un sourire amusé.

Avec elle, ça avait été la séduction. Avec lui, la surprise. Tu regrettas

l’association d’idées par laquelle tu venais de rapprocher ces deux baisers.

C’était idiot. Mira était la femme de ta vie, celle avec qui tu vieillirais après

avoir mis au monde des enfants qui vous ressembleraient. Elle avait su

gagner ton cœur et le respect de ta mère ; votre couple apparaissait

désormais comme une évidence aux yeux de tous. Mira-Pleine-de-Grâce.

Tu t’en voulus d’avoir mis sur le même plan ton écart de conduite de la veille. Tu irais lui acheter des fleurs avant de remonter dans vos

appartements, ce soir.

 

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