Ce que je sais de toi
Chapitre 12
Le Caire, 1983
Tu ne l’avais encore jamais vu ainsi. Chemise amidonnée, boutons de
manchettes et cheveux domptés par la gomina, tu eus peine à reconnaître le
jeune homme du Moqattam. Plus encore que la tenue, c’est son aisance qui
te surprit.
— Si c’est une fille qui t’a donné rendez-vous à l’opéra khédival, elle
s’est moquée de toi : ils ne l’ont pas encore reconstruit !
Il répondit par un sourire superbement imperméable à ton sarcasme.
— Ça te plaît ? demanda-t-il.
— C’est-à-dire que c’est un peu…
— Un peu ?
— Un peu… trop. Tu vas passer la journée en blouse blanche, tu sais ?
Tu avais prononcé ces mots avec précaution, comme pris par la crainte
qu’il se sente ridicule. Tu n’avais pas répondu à sa question ; il ne la reposa
pas.
La journée touchait à sa fin. La réceptionniste avait terminé son service et
vous n’étiez plus que deux dans la clinique. Tu achevais de renseigner
quelques documents administratifs pendant qu’Ali rangeait le matériel dans
la pièce voisine. Tu reconnus l’homme qui venait de pousser la porte sans
avoir frappé.
— Omar bey ! Quel bon vent t’amène ?
— Bonsoir, ya doctur, je suis content de te trouver là, j’avais peur que
tu sois parti.
Ce n’était pas un homme, c’étaient des décennies d’excès,
d’emportements et de tabac qui firent leur entrée avec fracas. Vieil ami de
la famille, il avait fait fortune dans le commerce du coton où il était aussi
craint que respecté. Tu connaissais depuis l’enfance ce raclement qui lui
servait de voix, un son âpre et voilé où chaque syllabe prononcée semblait
se débattre, enfouie sous des débris gutturaux que jamais rien ne déblayait.
Les effets de l’âge exaltaient toute expression sur son visage ; quand il prit
un air grave, tu te souvins de la crainte qu’il t’inspirait dans tes premières
années.
— Tarek, je voudrais te parler d’un sujet important, mais il doit rester
entre nous, tu m’entends ?
Tu répondis par un baissement d’yeux respectueux. Il reprit :
— Tu sais combien j’aime Dahlya, que Dieu bénisse nos trente-deux
ans de mariage…
— Il lui est arrivé quelque chose ? t’inquiétas-tu aussitôt.
Il écarta ta question avec la mine renfrognée de l’homme que l’on
n’interrompt pas et poursuivit :
— Bon, trente-deux ans que je la contente sans qu’il y ait rien à redire.
Grâce à Dieu, l’intelligence et la vigueur de nos trois enfants en sont la preuve. Alors oui, ils ont hérité de son fichu caractère, mais on voit bien
qu’ils n’ont pas été conçus pendant un concert de kanoun !
Tu ne voyais pas où il voulait en venir mais te gardais bien de
l’interrompre une nouvelle fois.
— Or, reprit-il en baissant la voix, il se trouve que depuis quelque
temps… ça ne vient pas.
— Ça ne vient pas ?
— Oui, ça ne vient pas.
Il semblait agacé de ne pas se faire comprendre et tu l’imaginais perdre
patience devant quelque ouvrier interprétant mal ses ordres lors d’une
inspection de ses manufactures de coton.
— Ça ne vient pas, nous sommes tous les deux là, dans le lit, et ça ne
vient pas !
— Tu veux dire qu’elle ne veut pas ?
— Mais si enfin, bien sûr qu’elle veut ! Si tu savais… parole
d’honneur, elle est gourmande et pas que de loukoums ! Je veux bien la
présenter au premier qui prétendra que cet appétit-là s’amenuise avec l’âge.
Non, c’est moi, Tarek, c’est de moi que ça ne vient pas…
— Tu n’as pas d’érections ?
— Ah, c’est bien un truc de médecins de mettre des mots
épouvantables sur tout ! Oui, si tu veux, c’est comme tu dis… Alors, qu’en
penses-tu ? C’est grave ?
Tu étais sur le point de lui répondre quand Ali vous interrompit pour te
dire qu’il avait terminé. Tu le remercias de loin mais il fit quelques pas dans
votre direction pour vous proposer un thé avant de s’en aller. Le visage du
vieil homme se mit à blêmir. Quelques syllabes inintelligibles
accompagnèrent son geste nerveux de refus.
— C’est gentil, Ali, mais tu ne devrais pas nous interrompre. Rentre
chez toi. Nous nous retrouverons demain soir au dispensaire.
La fin de ta phrase fut couverte par le cri strident d’une chaise qui
recule. Omar était désormais debout, rassemblant ses affaires dans une
ostensible agitation.
— Tu veux savoir la vérité, Tarek ? J’étais venu te voir pour avoir tes
conseils comme ceux de ton père avant toi, mais c’était une erreur ! Une
erreur, tu m’entends ? Il n’aurait jamais accepté une chose pareille !
Tu demeurais perplexe face à tant d’emportement. Tu tentas de le
raisonner mais rien n’y fit. Il répondit à tes excuses par un claquement de
porte. Ali semblait étonnamment insensible à la tempête qu’il venait de
déclencher.
— Je ne comprends pas ce qui lui a pris… Je l’appellerai demain
quand il se sera calmé. Il me parlait d’un sujet sensible pour lui. Tu aurais
dû être plus discret, tu sais ?
— Oh ça va, ça se voit bien qu’il n’a rien ! s’emporta-t-il.
— Que veux-tu dire ?
— Il n’a aucun problème et il s’en est rendu compte, alors il s’est
énervé, voilà tout !
S’il n’avait rien fait de véritablement répréhensible, tu étais surpris par
la désinvolture avec laquelle Ali prenait la situation. Il ne semblait pas se
rendre compte des conséquences que cela pourrait entraîner sur ta
réputation. Tu privilégias néanmoins la pédagogie à l’agacement :
— Ali, être médecin, c’est avant tout savoir écouter les gens. Les
symptômes physiques révèlent parfois des maux plus profonds chez un
patient, il ne faut pas sauter aux conclusions comme ça…
— Je sais ce que je dis, nous nous connaissons.
— Vous vous connaissez ? repris-tu, incrédule à l’idée de cette fortune
du textile frayant avec un garçon du Moqattam.
— Oui, je le connais, il me connaît, nous nous connaissons. C’est un
client.
— Un client ?
— Oui. Enfin, disons que la dernière fois que nous nous sommes vus,
il ne souffrait pas vraiment de ce dont il te parlait. Je ne suis pas un médecin
brillant comme toi, mais je crois que le remède qui lui convient ne se trouve
pas sur les étagères d’une pharmacie.
Tu fixas Ali sans pouvoir prononcer un mot. Si tu cherchais à te
persuader qu’il s’agissait d’une blague, son visage ne laissait pas de place
au doute. Il arborait un sourire satisfait devant l’effet que produisait sa
révélation.
— Tu veux dire que toi… et lui… ?
Il fit une moue faussement outrée.
— Tu crois que tu fais le seul métier où les gens acceptent qu’on les
palpe ?
Tu n’arrivais plus à contenir ton rire. L’image de ce magnat du coton,
craint dans tout le pays et surpris par son amant au moment d’évoquer ses
problèmes d’impuissance, était plus savoureuse que toutes les nokats
égyptiennes que l’on avait pu te raconter !
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