Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 11 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 12

 

 

Le Caire, 1983

 

Tu ne l’avais encore jamais vu ainsi. Chemise amidonnée, boutons de

manchettes et cheveux domptés par la gomina, tu eus peine à reconnaître le

jeune homme du Moqattam. Plus encore que la tenue, c’est son aisance qui

te surprit.

— Si c’est une fille qui t’a donné rendez-vous à l’opéra khédival, elle

s’est moquée de toi : ils ne l’ont pas encore reconstruit !

Il répondit par un sourire superbement imperméable à ton sarcasme.

— Ça te plaît ? demanda-t-il.

— C’est-à-dire que c’est un peu…

— Un peu ?

— Un peu… trop. Tu vas passer la journée en blouse blanche, tu sais ?

Tu avais prononcé ces mots avec précaution, comme pris par la crainte

qu’il se sente ridicule. Tu n’avais pas répondu à sa question ; il ne la reposa

pas.

La journée touchait à sa fin. La réceptionniste avait terminé son service et

vous n’étiez plus que deux dans la clinique. Tu achevais de renseigner

quelques documents administratifs pendant qu’Ali rangeait le matériel dans

la pièce voisine. Tu reconnus l’homme qui venait de pousser la porte sans

avoir frappé.

— Omar bey ! Quel bon vent t’amène ?

— Bonsoir, ya doctur, je suis content de te trouver là, j’avais peur que

tu sois parti.

Ce n’était pas un homme, c’étaient des décennies d’excès,

d’emportements et de tabac qui firent leur entrée avec fracas. Vieil ami de

la famille, il avait fait fortune dans le commerce du coton où il était aussi

craint que respecté. Tu connaissais depuis l’enfance ce raclement qui lui

servait de voix, un son âpre et voilé où chaque syllabe prononcée semblait

se débattre, enfouie sous des débris gutturaux que jamais rien ne déblayait.

Les effets de l’âge exaltaient toute expression sur son visage ; quand il prit

un air grave, tu te souvins de la crainte qu’il t’inspirait dans tes premières

années.

— Tarek, je voudrais te parler d’un sujet important, mais il doit rester

entre nous, tu m’entends ?

Tu répondis par un baissement d’yeux respectueux. Il reprit :

— Tu sais combien j’aime Dahlya, que Dieu bénisse nos trente-deux

ans de mariage…

— Il lui est arrivé quelque chose ? t’inquiétas-tu aussitôt.

Il écarta ta question avec la mine renfrognée de l’homme que l’on

n’interrompt pas et poursuivit :

— Bon, trente-deux ans que je la contente sans qu’il y ait rien à redire.

Grâce à Dieu, l’intelligence et la vigueur de nos trois enfants en sont la preuve. Alors oui, ils ont hérité de son fichu caractère, mais on voit bien

qu’ils n’ont pas été conçus pendant un concert de kanoun !

Tu ne voyais pas où il voulait en venir mais te gardais bien de

l’interrompre une nouvelle fois.

— Or, reprit-il en baissant la voix, il se trouve que depuis quelque

temps… ça ne vient pas.

— Ça ne vient pas ?

— Oui, ça ne vient pas.

Il semblait agacé de ne pas se faire comprendre et tu l’imaginais perdre

patience devant quelque ouvrier interprétant mal ses ordres lors d’une

inspection de ses manufactures de coton.

— Ça ne vient pas, nous sommes tous les deux là, dans le lit, et ça ne

vient pas !

— Tu veux dire qu’elle ne veut pas ?

— Mais si enfin, bien sûr qu’elle veut ! Si tu savais… parole

d’honneur, elle est gourmande et pas que de loukoums ! Je veux bien la

présenter au premier qui prétendra que cet appétit-là s’amenuise avec l’âge.

Non, c’est moi, Tarek, c’est de moi que ça ne vient pas…

— Tu n’as pas d’érections ?

— Ah, c’est bien un truc de médecins de mettre des mots

épouvantables sur tout ! Oui, si tu veux, c’est comme tu dis… Alors, qu’en

penses-tu ? C’est grave ?

Tu étais sur le point de lui répondre quand Ali vous interrompit pour te

dire qu’il avait terminé. Tu le remercias de loin mais il fit quelques pas dans

votre direction pour vous proposer un thé avant de s’en aller. Le visage du

vieil homme se mit à blêmir. Quelques syllabes inintelligibles

accompagnèrent son geste nerveux de refus.

— C’est gentil, Ali, mais tu ne devrais pas nous interrompre. Rentre

chez toi. Nous nous retrouverons demain soir au dispensaire.

La fin de ta phrase fut couverte par le cri strident d’une chaise qui

recule. Omar était désormais debout, rassemblant ses affaires dans une

ostensible agitation.

— Tu veux savoir la vérité, Tarek ? J’étais venu te voir pour avoir tes

conseils comme ceux de ton père avant toi, mais c’était une erreur ! Une

erreur, tu m’entends ? Il n’aurait jamais accepté une chose pareille !

Tu demeurais perplexe face à tant d’emportement. Tu tentas de le

raisonner mais rien n’y fit. Il répondit à tes excuses par un claquement de

porte. Ali semblait étonnamment insensible à la tempête qu’il venait de

déclencher.

— Je ne comprends pas ce qui lui a pris… Je l’appellerai demain

quand il se sera calmé. Il me parlait d’un sujet sensible pour lui. Tu aurais

dû être plus discret, tu sais ?

— Oh ça va, ça se voit bien qu’il n’a rien ! s’emporta-t-il.

— Que veux-tu dire ?

— Il n’a aucun problème et il s’en est rendu compte, alors il s’est

énervé, voilà tout !

S’il n’avait rien fait de véritablement répréhensible, tu étais surpris par

la désinvolture avec laquelle Ali prenait la situation. Il ne semblait pas se

rendre compte des conséquences que cela pourrait entraîner sur ta

réputation. Tu privilégias néanmoins la pédagogie à l’agacement :

— Ali, être médecin, c’est avant tout savoir écouter les gens. Les

symptômes physiques révèlent parfois des maux plus profonds chez un

patient, il ne faut pas sauter aux conclusions comme ça…

— Je sais ce que je dis, nous nous connaissons.

— Vous vous connaissez ? repris-tu, incrédule à l’idée de cette fortune

du textile frayant avec un garçon du Moqattam.

— Oui, je le connais, il me connaît, nous nous connaissons. C’est un

client.

— Un client ?

— Oui. Enfin, disons que la dernière fois que nous nous sommes vus,

il ne souffrait pas vraiment de ce dont il te parlait. Je ne suis pas un médecin

brillant comme toi, mais je crois que le remède qui lui convient ne se trouve

pas sur les étagères d’une pharmacie.

Tu fixas Ali sans pouvoir prononcer un mot. Si tu cherchais à te

persuader qu’il s’agissait d’une blague, son visage ne laissait pas de place

au doute. Il arborait un sourire satisfait devant l’effet que produisait sa

révélation.

— Tu veux dire que toi… et lui… ?

Il fit une moue faussement outrée.

— Tu crois que tu fais le seul métier où les gens acceptent qu’on les

palpe ?

Tu n’arrivais plus à contenir ton rire. L’image de ce magnat du coton,

craint dans tout le pays et surpris par son amant au moment d’évoquer ses

problèmes d’impuissance, était plus savoureuse que toutes les nokats

égyptiennes que l’on avait pu te raconter !

 

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