Ce que je sais de toi
Chapitre 26
Le Caire, 1999
Le cumin, la poussière (déjà), la coriandre, la benzine, les ânes, leurs
déjections, le sable, la poussière (encore), la sueur, la cardamome, les gaz
de combustion, les oignons frits, les ordures brûlées, les fèves chaudes, le
jasmin, la poussière (obstinément), l’asphalte redevenu visqueux sous le
règne sans partage du soleil. Le Caire était une entêtante présence olfactive
qu’une infinité d’éléments composaient. On ne se rend compte de ces
choses-là qu’au moment de les retrouver. Avant, elles ne sont pas ; leur
abstraction est semblable à celle des battements du cœur. Elles sont vitales
mais invisibles. Elles n’existent qu’à partir du moment où l’on a vécu sans.
Elles reviennent alors avec une violente évidence, aussi envahissantes que
leur présence était jadis anodine. À ce moment précis, elles étaient pour toi
Le Caire.
Tu avais été pris d’un vertige, au moment de descendre l’escalier
mobile qui conduisait au tarmac de l’aéroport international du Caire. Il avait
suffi de quelques pas hors de l’avion pour que tu sentes tes jambes se
dérober. Tu t’étais raccroché à la rampe tandis que le passager devant toi
rattrapait de justesse ta valise. Le khamsin teintait d’ocre le ciel de la capitale. Il donnait au paysage un air de carte postale jaunie. Les instants
que tu t’apprêtais à vivre avaient déjà l’apparence de souvenirs défraîchis.
Indifférent à tes pensées, le vent avait continué à charrier son sable brûlant
entre deux déserts. Tu n’avais pas cherché d’autre explication à ton œil
soudain humide et à ta respiration oppressée.
Le même prénom et le même nom, mais personne autour de toi pour
les prononcer sans les écorcher. C’est aussi cela, l’exil. Le même prénom et
le même nom, c’est à peu près tout ce que tu avais en commun avec
l’homme que tu étais. Cela faisait quinze ans que tu n’avais pas foulé le sol
empoussiéré de ton pays. Quinze années passées à oublier méthodiquement
la pulpe blanche des melons d’Ismaïlia, le stationnement du Palace où
défilaient les images des films américains projetés sur l’écran lointain, les
cassettes de Fairouz et de Piaf que ta mère faisait jouer pendant les repas,
les calèches longeant la corniche d’Alexandrie, le goût des premiers oursins
de l’année sur la plage d’Agami…
Tu avais cinquante ans et quelque chose au fond de toi savait que
c’était la dernière fois que tu y retournerais.
Ta mère était morte trois jours plus tôt. La voix brisée de Nesrine au
téléphone t’avait touché, davantage peut-être que la nouvelle elle-même. À
la vérité, cela faisait bien longtemps que tu te sentais orphelin. Tu avais
décliné l’invitation de ta sœur à dormir chez elle. Déçue, elle tenta de te
convaincre : elle te présenterait son fils, il serait si heureux de rencontrer
son oncle. Tu te revoyais, à son âge, contraint de répondre aux questions
désespérément semblables d’adultes que l’on te présentait comme oncles et
tantes de ces familles orientales aux contours extensibles à l’infini. Réciter,
sous l’œil vigilant de tes parents, que tu ne manquais ni d’amis ni de bonnes
notes en mathématiques et que tu voulais être médecin (« comme ton père », s’empressait-
on de compléter si cela ne te venait pas spontanément). Qui peut croire
qu’un enfant de douze ans se réjouirait de faire la conversation avec un
adulte qui lui est parfaitement inconnu ? Tu ne relevas pas ; elle n’insista
pas.
Ainsi que tu le lui avais fait promettre, personne n’était venu te
chercher à l’aéroport. Tu demandas en anglais à un taxi de te conduire à la
villa de ton enfance où ne vivait plus aucun membre de ta famille. Te
prenant pour un étranger, il fit preuve d’une remarquable créativité dans la
multiplication de détours inutiles pour rejoindre le quartier où tu avais passé
l’essentiel de ta vie. Qu’importe, tu étais, ce soir-là, un touriste que
personne n’attendait. Il tenta à plusieurs reprises une conversation rapiécée
d’anglais et d’arabe à laquelle tu n’offrais que des mouvements de tête polis
pour toute réplique, faisant mine de ne pas comprendre quand il s’adressait
à toi dans cette langue qui n’était plus la tienne. En passant devant le salon
de thé Groppi de la place Soliman Pacha, il se risqua à une nouvelle
tentative :
— Hena Groppi, very good place, look !
De son index replié, il frappait frénétiquement la vitre de sa portière et
tu feignis de découvrir la devanture haussmannienne de la pâtisserie.
Comment aurait-il pu se douter du nombre de crèmes glacées que vous y
aviez mangées, enfants, Nesrine et toi ? La « Joséphine Baker », la « Trois
petits cochons », la « Boule-de-neige »… Nesrine prenait toujours la
« Boule-de-neige ». Le marbre du
carrelage, l’escalier qui menait à l’étage des réceptions, le bruit des couverts
en argent qui s’entrechoquent… Tu t’abandonnais à tes pensées quand il
comprit qu’il n’obtiendrait de toi aucune parole. Il alluma son autoradio d’un clic sec et résigné. Une voix se mit à psalmodier des versets que tu
n’écoutas pas.
Les obsèques se tiendraient le lendemain. Tu y rencontrerais
certainement le mari de Nesrine. Que savait-il des raisons de ton départ ?
Quels mots Nesrine avait-elle employés pour l’évoquer ? Peut-être était-il
au courant avant même qu’elle ne lui en parle. Ton nom revenait-il dans les
repas du dimanche, au moment de se resservir la molokheya de Fatheya ? Et
ces amis de la famille ? Ceux avec lesquels tu avais grandi, ceux que ton
père soignait, ceux-là que toi-même, après lui, avais soignés. Tout Le Caire
serait présent, autant dire toute l’Égypte. Ce n’est pas sans raison que les
Égyptiens ne prononcent jamais le nom de leur capitale ; ils préfèrent
l’appeler « l’Égypte », conférant à leur ville-pays tout ce que ce raccourci
revêt d’impersonnel et de gigantesque à la fois. Que penseraient-ils à ta
vue ? Que traduiraient leurs regards en découvrant ta présence ? Y serais-tu
réellement aussi indifférent que tu avais voulu t’en convaincre au moment
d’acheter ton billet d’avion ?
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