Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 42 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 43

 

Ce n’est pas tant que l’on s’habitue aux deuils : on finit simplement par se

faire à l’idée que nous sommes mortels. On y trouve même parfois une

certaine forme d’apaisement. Il nous arrive de pleurer encore. On pleure

pour se sentir vivant, on pleure comme un rappel de son propre sursis, on

pleure de mesurer l’extrême précarité de celui-ci. On dit que l’on pleure

ceux qui nous ont quittés mais, à la vérité, on ne pleure jamais que sa propre

impuissance.

Nourrissons, nous savions d’instinct que pleurer était le plus court

chemin vers le sommeil. C’était un pleur sonore, un pleur physiologique,

insensible aux efforts de diversion que l’on y opposait. Un pleur avide de

l’épuisement qu’il ne manquerait pas de provoquer, à peine perturbé de ce

que l’on cherche à nous consoler alors que nous n’étions aucunement

tristes. Un pleur qui se fichait bien de cette absurde mésinterprétation. Un

pleur égoïste.

Tu as certainement pleuré en apprenant la nouvelle, mais c’est comme

si je ne parvenais plus à imaginer ta vie à partir de ce moment précis. Je me

l’étais figurée jusque-là, en assemblant de mon mieux les récits

contradictoires de Fatheya et les rares photos de toi, les lettres d’Ali et les

sous-entendus dans lesquels avait macéré mon enfance. Je m’étais créé ce

père que la vie m’avait refusé et qui évoluait dans une existence parallèle où je n’étais pas admis. Au début, je l’avais fait pour moi, convaincu qu’il ne

pouvait résulter de cette équation à mille inconnues que l’être grandiose qui

manquait à ma vie. Et puis, sans vraiment m’en rendre compte, j’ai

commencé à le faire pour toi. Comme on se bat au nom d’un père que l’on

insulte dans une salle de classe, comme on réhabilite un homme qui n’est

plus là pour se défendre, comme on soutient inconditionnellement un

proche. Et pourtant, qu’avais-tu d’un proche pour moi ? Tu en étais plutôt

l’exact opposé : un lointain. Voilà, tu étais pour moi un lointain auquel,

inexplicablement, je tenais. La somme de mes déductions avait fini par

raconter une histoire : la tienne. Ou, pour être exact, mon histoire de toi.

Elle s’était transformée une vérité à la fois splendide et fragile, une statue

immense aux pieds de fer et d’argile comme je n’aurais pas cru qu’il s’en

trouve ailleurs que dans les pages aux tranches dorées du missel de Mémie.

Tout cela venait de prendre fin. Il me semblait désormais que la

moindre supposition additionnelle pouvait faire voler en éclats cette instable

vraisemblance. Aussi, j’ai cessé d’inventer. Je me trouvais incapable de me

mettre davantage à ta place, de savoir si tu avais décidé d’aller fleurir la

seconde sépulture d’Ali, de me figurer ce qui, du désespoir ou de la colère,

avait fini par l’emporter au fond de toi. As-tu envisagé de le rejoindre dans

ce Nil qui te l’arrachait une nouvelle fois, ou bien la vie t’était-elle au

contraire devenue cette violente évidence à laquelle désormais tu ne

pouvais plus te soustraire ? As-tu cherché à reconstituer ce qu’avait été sa

vie à Sohag, ou es-tu rentré sans délai sauver ce qu’il restait de la tienne à

Montréal ?

 

Je cesse à présent d’écrire ta vie, parce que les mots ne peuvent pas

tout. Ils ne peuvent pas ramener de la mort ceux qui nous ont quittés, ils ne

peuvent pas guérir les malades ou résoudre les injustices, tout comme il est absurde de prétendre qu’ils déclarent des guerres ou y mettent fin. Dans un

cas comme dans l’autre, ils ne sont au mieux qu’un symptôme, au pire un

prétexte. Je cesse d’écrire ta vie parce qu’elle ne m’appartient pas, parce

qu’elle ne résulte que d’un alliage improbable entre ta malchance et tes

mauvaises décisions, parce que le dernier des malheureux n’en voudrait

pas, parce qu’on ne peut pas combler une absence par des phrases. Je cesse

d’écrire ta vie parce qu’elle a été malmenée par trop de mensonges pour que

j’y ajoute, même de bonne foi, les miens. Je cesse d’écrire ta vie parce que

j’ai besoin que tu me la racontes, parce que je n’en veux plus aucune autre

version. Si tu me lis, c’est que j’y suis parvenu, que nous nous sommes

attablés l’un devant l’autre, que je me suis libéré de ces pages accumulées

depuis tant d’années, que j’ai fini par trouver le moyen de te dire qui j’étais,

que je t’ai poussé à trouver en moi une ressemblance avec toi et avec ma

mère.

Je tremble à l’idée d’y parvenir, je frissonne à celle que ces mots ne

soient jamais lus. Tu m’as manqué, mon père.

 

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