Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 26 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 27

 

Ce qui avait été la clinique de ton père, bien avant de devenir la tienne, était

désormais un magasin de vêtements. Tu regardais cette devanture où

s’alignaient robes et costumes lointainement inspirés des modes

occidentales. Voilà qu’on y vendait de quoi recouvrir grossièrement ces

corps que tu apprenais jadis à soigner. Tu fixas quelques instants la vitrine

où s’entassaient des mannequins inexpressifs puis t’en détournas.

L’escalier central lui devenait pénible à gravir. Ta mère avait donc fini

par se ranger à l’idée de déménager dans l’un de ces immeubles des années

trente avec ascenseur. Tenant en horreur toute idée de déclassement, elle

avait refusé de se départir de la villa familiale de Doki. Elle l’avait

convertie en appartements destinés à la location. En plus de l’espace

commercial du rez-de-chaussée, cela faisait quatre logements au total : deux

par niveau. Seul l’un d’entre eux, au deuxième, demeurait vacant. Incapable

de se résoudre à abandonner totalement les lieux, ta mère l’avait conservé

pour recevoir de la visite. C’est du moins ce qu’elle prétendait car, dans les

faits, personne avant toi n’y avait encore dormi.

Nesrine ne t’avait pas dit qu’elle aurait aimé rouvrir avec toi la porte

de ces ultimes mètres carrés sur lesquels ta mère ne régnerait plus. Tu

n’avais pas eu l’occasion de lui répondre que tu préférais t’y retrouver seul. Vous ne vous étiez rien dit de ce qui importait vraiment. Elle s’était

contentée de remettre la clé au portier.

Tu déverrouillas la porte d’entrée, le geste hésitant et le manteau d’un

touriste qui prend le mois de mars au Caire pour plus frais qu’il ne l’est.

J’aurais aimé pouvoir interpréter l’expression de ton visage avec certitude.

Pouvoir doser avec justesse ce qu’il y avait de fatigue, de nostalgie, de

tristesse, d’empressement, de renoncement ou d’indifférence dans chacun

de tes gestes. Sans m’en laisser le temps, tu te transformas en ombre suivant

maladroitement celle du portier avant de disparaître dans la bâtisse aux

murs noircis par le temps.

 

Cela faisait quatre ans qu’elle avait quitté la villa et, pourtant, tu aurais

juré que l’odeur de ta mère imprégnait encore cet appartement. Elle n’avait

jamais voulu changer de parfum. Cela faisait des années que Caron ne

produisait plus son Infini, mais elle était parvenue jusqu’à son dernier jour à

s’en procurer, Dieu seul sait comment. Rien ne venait à bout de ses

volontés ; Infini lui seyait à la perfection. Tu ouvris en grand la persienne et

l’air de l’extérieur s’engouffra comme une armée ennemie dans la première

brèche d’un empire déclinant.

L’appartement paraissait plus grand que celui que tu occupais

désormais à Montréal et tu eus peine à croire qu’il s’agissait en fait d’une

moitié de l’étage que se partageaient à l’époque ta sœur et ta mère, au-

dessus de celui où Mira et toi viviez. Tu t’assis sur le canapé qui faisait dos

à la fenêtre. Depuis l’extérieur, il était objectivement impossible de

distinguer ta main caressant l’assise, comme à la recherche d’un reste de

chaleur humaine que la mort aurait oublié d’emporter, et pourtant, je suis

certain de l’avoir vue. Les yeux clos, je te devinais évoluant dans ces

pièces, tentant de rappeler à toi le souvenir des lieux tels que tu les avais connus. Ici, un couloir rétréci pour y aménager une salle de bains ; là, une

chambre occupant la moitié de l’emplacement antérieur de celle des

maîtres.

Je n’avais jamais été aussi proche de ce que j’imaginais ; à la vérité,

j’étais presque là. Tu poussas la porte ; la pièce était rangée. Qui donc avait

refait le lit pour la dernière fois ? Fatheya, sans doute. Ton regard renonçait

à s’accrocher au moindre bibelot, lassé de chercher ce qui avait changé en

quinze ans. Un frisson de culpabilité prit naissance dans ton cou avant de se

répandre furtivement le long de ta colonne vertébrale. Petit, tu n’avais pas

le droit d’entrer dans la chambre de tes parents en leur absence. Tu fis

quelques pas vers une cuisine qui n’existait pas à l’époque. Tout était rangé

soigneusement, à l’exception de lettres entassées sur la table.

Ton nom était tracé d’une même écriture sur chacune des enveloppes.

Le coin supérieur gauche abritait les coordonnées de l’émetteur. Et son

nom. Ali.

 

Tu t’assis lentement, comme si la pièce était remplie de matières

dangereuses qu’un faux mouvement aurait pu renverser. La montre de

gousset de ton père était placée sur le tas d’enveloppes pour empêcher

qu’elles ne s’envolent. Tout à côté, un bol rempli d’Oum Ali. La personne

qui les avait posées là savait ce qu’elle faisait. En les posant là, je savais ce

que je faisais. Mon cœur était un oiseau dont la captivité apparaissait

soudainement intolérable ; il se projetait violemment contre les parois de sa

cage thoracique. Je sais qu’il en était de même pour le tien et qu’à cet

instant précis tous deux battaient au même rythme, frénétique et irrégulier.

Chacun pour des raisons qui lui appartenaient.

Les lettres étaient empilées dans leur ordre chronologique, la plus

ancienne au sommet de la pile. Elle ne comportait pas d’adresse de

destination. Une date avait été ajoutée à la main. Une autre main. Mars

1991. Sept ans après la mort d’Ali. Sept ans après ton départ pour Montréal.

La plus récente avait été envoyée par la poste. Le cachet indiquait « octobre

1995 ».

 

Tu te sentis soudain épié, habité par le pressentiment que l’auteur de

cette mise en scène pouvait être encore présent dans l’appartement. Les

pieds de ta chaise firent gémir les lattes du plancher. Tu fonças à la

recherche d’un possible intrus qui t’observerait depuis ton arrivée. En

pénétrant dans la chambre de ta mère, l’enfant dont le bruit des pas ne

devait pas jadis trahir sa présence avait fait place au fauve à la recherche

d’une proie dissimulée. Ta main ouvrait violemment les placards, gonflant

d’air les tissus pris par surprise, faisant grincer les cintres sur leur tringle.

Métal contre métal. Tout te semblait suspect. Tu agitas bruyamment une clé

dans la serrure d’un grand coffre vide. Métal contre métal. Les poignées des

portes cédaient à tes assauts. Métal. Tu finis par te convaincre que tu étais

seul dans cet appartement. Seul avec ces lettres. Ce n’était pas l’endroit

pour les lire. Tu les mis dans une enveloppe qui contenait des choses sans

importance, car plus rien n’en avait. Des relents d’Infini régnaient dans

l’air, obstinés et entêtants. Métalliques.

Tu refermas la porte de l’appartement avec méfiance. Tes gestes

étaient nerveux, tu te sentais vulnérable, le dos offert au couloir. Une

voisine ouvrit sa porte au premier étage. Tu sursautas. Je guettais ta sortie

du bâtiment.

Voici comment les choses allaient se passer : je ferais semblant d’être

là par hasard. Je me rapprocherais de toi, je te demanderais mon chemin.

Fallait-il une adresse dont tu te souviennes ? J’en étais arrivé à la

conclusion que oui ; ainsi tu t’arrêterais pour te la représenter mentalement

et commencer à me l’indiquer. Mais il ne fallait pas qu’elle te semble

suspecte. Non, surtout pas. Une adresse insignifiante. Voilà, c’est ça, une

adresse insignifiante que tu saurais situer. Je te déroberais cet instant de

réflexion. Je te volerais un regard, quelques mots, l’odeur de ton haleine. Ils

me seraient d’une valeur égale à celle que pouvaient revêtir pour toi les

lettres dont je venais de me défaire. Ce serait un échange équitable. Aurais-

tu un doute au moment où tu me verrais ? Une sorte de pressentiment ? Un

instinct ? Dans ce cas, je trouverais dans ton regard incrédule le courage de

te proposer un verre dans un endroit calme et nous parlerions. Je te

raconterais tout. Tout ce que je savais. Tout ce que je m’étais figuré. Je te

dirais ton absence. Je te dirais mon attente. Tu m’expliquerais pourquoi. Ce

serait une autre naissance et tu y assisterais. Je viendrais au monde pour de

bon. Il ne faudrait surtout pas que je pleure avant de t’avoir tout dit. Pas

avant de t’avoir dit « papa ». Pas avant que tu m’aies dit « mon fils ».

 

Je te vis dans l’embrasure de la porte. Tu sortis. Je m’approchai de toi pour

te demander mon chemin. Les mots se bousculèrent dans mon esprit. Tous

voulaient t’atteindre mais aucun ne sortit. Tu me repoussas violemment. Tu

courais presque. Tu ne te retournas pas. Tu disparus. Conscient que je

venais de manquer ma première occasion de te parler, je laissais s’affaisser

ce corps qui n’avait pas su émettre la moindre phrase lorsqu’il en était

encore temps. J’aurais voulu me dissoudre dans ma propre impuissance.

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