Ce que je sais de toi
Chapitre 27
Ce qui avait été la clinique de ton père, bien avant de devenir la tienne, était
désormais un magasin de vêtements. Tu regardais cette devanture où
s’alignaient robes et costumes lointainement inspirés des modes
occidentales. Voilà qu’on y vendait de quoi recouvrir grossièrement ces
corps que tu apprenais jadis à soigner. Tu fixas quelques instants la vitrine
où s’entassaient des mannequins inexpressifs puis t’en détournas.
L’escalier central lui devenait pénible à gravir. Ta mère avait donc fini
par se ranger à l’idée de déménager dans l’un de ces immeubles des années
trente avec ascenseur. Tenant en horreur toute idée de déclassement, elle
avait refusé de se départir de la villa familiale de Doki. Elle l’avait
convertie en appartements destinés à la location. En plus de l’espace
commercial du rez-de-chaussée, cela faisait quatre logements au total : deux
par niveau. Seul l’un d’entre eux, au deuxième, demeurait vacant. Incapable
de se résoudre à abandonner totalement les lieux, ta mère l’avait conservé
pour recevoir de la visite. C’est du moins ce qu’elle prétendait car, dans les
faits, personne avant toi n’y avait encore dormi.
Nesrine ne t’avait pas dit qu’elle aurait aimé rouvrir avec toi la porte
de ces ultimes mètres carrés sur lesquels ta mère ne régnerait plus. Tu
n’avais pas eu l’occasion de lui répondre que tu préférais t’y retrouver seul. Vous ne vous étiez rien dit de ce qui importait vraiment. Elle s’était
contentée de remettre la clé au portier.
Tu déverrouillas la porte d’entrée, le geste hésitant et le manteau d’un
touriste qui prend le mois de mars au Caire pour plus frais qu’il ne l’est.
J’aurais aimé pouvoir interpréter l’expression de ton visage avec certitude.
Pouvoir doser avec justesse ce qu’il y avait de fatigue, de nostalgie, de
tristesse, d’empressement, de renoncement ou d’indifférence dans chacun
de tes gestes. Sans m’en laisser le temps, tu te transformas en ombre suivant
maladroitement celle du portier avant de disparaître dans la bâtisse aux
murs noircis par le temps.
Cela faisait quatre ans qu’elle avait quitté la villa et, pourtant, tu aurais
juré que l’odeur de ta mère imprégnait encore cet appartement. Elle n’avait
jamais voulu changer de parfum. Cela faisait des années que Caron ne
produisait plus son Infini, mais elle était parvenue jusqu’à son dernier jour à
s’en procurer, Dieu seul sait comment. Rien ne venait à bout de ses
volontés ; Infini lui seyait à la perfection. Tu ouvris en grand la persienne et
l’air de l’extérieur s’engouffra comme une armée ennemie dans la première
brèche d’un empire déclinant.
L’appartement paraissait plus grand que celui que tu occupais
désormais à Montréal et tu eus peine à croire qu’il s’agissait en fait d’une
moitié de l’étage que se partageaient à l’époque ta sœur et ta mère, au-
dessus de celui où Mira et toi viviez. Tu t’assis sur le canapé qui faisait dos
à la fenêtre. Depuis l’extérieur, il était objectivement impossible de
distinguer ta main caressant l’assise, comme à la recherche d’un reste de
chaleur humaine que la mort aurait oublié d’emporter, et pourtant, je suis
certain de l’avoir vue. Les yeux clos, je te devinais évoluant dans ces
pièces, tentant de rappeler à toi le souvenir des lieux tels que tu les avais connus. Ici, un couloir rétréci pour y aménager une salle de bains ; là, une
chambre occupant la moitié de l’emplacement antérieur de celle des
maîtres.
Je n’avais jamais été aussi proche de ce que j’imaginais ; à la vérité,
j’étais presque là. Tu poussas la porte ; la pièce était rangée. Qui donc avait
refait le lit pour la dernière fois ? Fatheya, sans doute. Ton regard renonçait
à s’accrocher au moindre bibelot, lassé de chercher ce qui avait changé en
quinze ans. Un frisson de culpabilité prit naissance dans ton cou avant de se
répandre furtivement le long de ta colonne vertébrale. Petit, tu n’avais pas
le droit d’entrer dans la chambre de tes parents en leur absence. Tu fis
quelques pas vers une cuisine qui n’existait pas à l’époque. Tout était rangé
soigneusement, à l’exception de lettres entassées sur la table.
Ton nom était tracé d’une même écriture sur chacune des enveloppes.
Le coin supérieur gauche abritait les coordonnées de l’émetteur. Et son
nom. Ali.
Tu t’assis lentement, comme si la pièce était remplie de matières
dangereuses qu’un faux mouvement aurait pu renverser. La montre de
gousset de ton père était placée sur le tas d’enveloppes pour empêcher
qu’elles ne s’envolent. Tout à côté, un bol rempli d’Oum Ali. La personne
qui les avait posées là savait ce qu’elle faisait. En les posant là, je savais ce
que je faisais. Mon cœur était un oiseau dont la captivité apparaissait
soudainement intolérable ; il se projetait violemment contre les parois de sa
cage thoracique. Je sais qu’il en était de même pour le tien et qu’à cet
instant précis tous deux battaient au même rythme, frénétique et irrégulier.
Chacun pour des raisons qui lui appartenaient.
Les lettres étaient empilées dans leur ordre chronologique, la plus
ancienne au sommet de la pile. Elle ne comportait pas d’adresse de
destination. Une date avait été ajoutée à la main. Une autre main. Mars
1991. Sept ans après la mort d’Ali. Sept ans après ton départ pour Montréal.
La plus récente avait été envoyée par la poste. Le cachet indiquait « octobre
1995 ».
Tu te sentis soudain épié, habité par le pressentiment que l’auteur de
cette mise en scène pouvait être encore présent dans l’appartement. Les
pieds de ta chaise firent gémir les lattes du plancher. Tu fonças à la
recherche d’un possible intrus qui t’observerait depuis ton arrivée. En
pénétrant dans la chambre de ta mère, l’enfant dont le bruit des pas ne
devait pas jadis trahir sa présence avait fait place au fauve à la recherche
d’une proie dissimulée. Ta main ouvrait violemment les placards, gonflant
d’air les tissus pris par surprise, faisant grincer les cintres sur leur tringle.
Métal contre métal. Tout te semblait suspect. Tu agitas bruyamment une clé
dans la serrure d’un grand coffre vide. Métal contre métal. Les poignées des
portes cédaient à tes assauts. Métal. Tu finis par te convaincre que tu étais
seul dans cet appartement. Seul avec ces lettres. Ce n’était pas l’endroit
pour les lire. Tu les mis dans une enveloppe qui contenait des choses sans
importance, car plus rien n’en avait. Des relents d’Infini régnaient dans
l’air, obstinés et entêtants. Métalliques.
Tu refermas la porte de l’appartement avec méfiance. Tes gestes
étaient nerveux, tu te sentais vulnérable, le dos offert au couloir. Une
voisine ouvrit sa porte au premier étage. Tu sursautas. Je guettais ta sortie
du bâtiment.
Voici comment les choses allaient se passer : je ferais semblant d’être
là par hasard. Je me rapprocherais de toi, je te demanderais mon chemin.
Fallait-il une adresse dont tu te souviennes ? J’en étais arrivé à la
conclusion que oui ; ainsi tu t’arrêterais pour te la représenter mentalement
et commencer à me l’indiquer. Mais il ne fallait pas qu’elle te semble
suspecte. Non, surtout pas. Une adresse insignifiante. Voilà, c’est ça, une
adresse insignifiante que tu saurais situer. Je te déroberais cet instant de
réflexion. Je te volerais un regard, quelques mots, l’odeur de ton haleine. Ils
me seraient d’une valeur égale à celle que pouvaient revêtir pour toi les
lettres dont je venais de me défaire. Ce serait un échange équitable. Aurais-
tu un doute au moment où tu me verrais ? Une sorte de pressentiment ? Un
instinct ? Dans ce cas, je trouverais dans ton regard incrédule le courage de
te proposer un verre dans un endroit calme et nous parlerions. Je te
raconterais tout. Tout ce que je savais. Tout ce que je m’étais figuré. Je te
dirais ton absence. Je te dirais mon attente. Tu m’expliquerais pourquoi. Ce
serait une autre naissance et tu y assisterais. Je viendrais au monde pour de
bon. Il ne faudrait surtout pas que je pleure avant de t’avoir tout dit. Pas
avant de t’avoir dit « papa ». Pas avant que tu m’aies dit « mon fils ».
Je te vis dans l’embrasure de la porte. Tu sortis. Je m’approchai de toi pour
te demander mon chemin. Les mots se bousculèrent dans mon esprit. Tous
voulaient t’atteindre mais aucun ne sortit. Tu me repoussas violemment. Tu
courais presque. Tu ne te retournas pas. Tu disparus. Conscient que je
venais de manquer ma première occasion de te parler, je laissais s’affaisser
ce corps qui n’avait pas su émettre la moindre phrase lorsqu’il en était
encore temps. J’aurais voulu me dissoudre dans ma propre impuissance.
OceanofPDF.com