Ce que je sais de toi
Chapitre 47
Le Caire, 2001
Il y avait tant à raconter avant d’en venir à cette lettre que je t’écrivais
lorsque Nesrine me surprit. Je lui décrivis les choses dans l’ordre où elles
s’étaient produites. Ton absence, le besoin de te connaître, les confidences
de Fatheya, les lettres d’Ali, ces bribes d’existence qu’il m’était devenu
vital de rapiécer. Je ne trouvais dans ses yeux aucune trace de jugement.
Juste la douceur qui me donnait le courage de poursuivre. Il arrivait que son
regard se voile au moment où elle prenait conscience du poids accumulé
des non-dits de mon enfance. Je ne cherchai pas à savoir ce qui l’avait
conduite dans ma chambre à ce moment précis. Peut-être avait-elle déjà
percé une part de ce que je m’apprêtais à lui révéler. Cela n’importait pas
vraiment.
À mesure que je parlais de toi, mille questions me venaient, mille
lacunes qui avaient surgi lorsque je tentais d’écrire ta vie, mille déductions
auxquelles je m’étais livré pour tenter de les contourner. Mais c’était trop
tôt pour lui demander d’éclairer mes zones d’ombre. Trop tôt pour
confronter le père que je m’étais imaginé au souvenir implacable de sa
sœur. Nesrine m’écoutait sans m’interrompre. Je poursuivais, tâchant de
contenir l’émotion qui me gagnait tandis que mon récit rattrapait le présent. Ce rendez-vous manqué que j’avais tant espéré, ton départ pour Sohag, les
révélations du docteur Darwich…
Elle se tut quelques instants, comme si l’insoluble problème auquel
j’étais confronté devenait peu à peu le sien. Elle finit par pointer du doigt
cette lettre où je te donnais rendez-vous.
— Et ça ?
Je rougis avant de lui livrer les dernières clés.
— Je lui ai fait croire que j’étais journaliste, que j’écrivais un article
sur les médecins égyptiens… Je n’ai pas trouvé mieux pour entrer en
contact avec lui. Il m’a répondu. Il y a ce congrès à Boston, à la rentrée. Je
vais lui proposer de prendre un verre. S’il ne répond pas, je m’arrangerai
pour assister à sa conférence et aller le voir après. Je sais que maman ne me
laisserait jamais partir à Montréal : elle ferait tout de suite le lien. Mais
Boston… Et puis c’est juste avant la reprise des cours, c’est une chance qui
ne se représentera pas de sitôt. Je n’en peux plus d’attendre, tu comprends ?
J’ai besoin de le voir, de lui parler…
Notre conversation, un filet d’eau qui ne devait pas s’assécher. Je
sentais ma tante déstabilisée. Elle découvrait tout à la fois la quête qui avait
secrètement occupé mon adolescence et le tournant vertigineux qu’elle était
sur le point de prendre. Elle enroula machinalement une mèche de cheveux
autour de son index, cherchant à mesurer la portée de mes dernières paroles.
Ma détermination était entière : tenter de me dissuader ne donnerait rien,
saboter mon départ ne ferait que le reporter. La grenade dégoupillée finirait
bien par exploser, il s’agissait de la jeter dans la direction où elle ferait le
moins de dégâts.
— Et tu as prévu de faire comment pour te rendre là-bas ? Je veux dire
l’hébergement, l’argent, tout ça ? Tu vas raconter quoi à ta mère ?
Je préférai éviter d’entrer dans le détail des moyens envisagés. Je ne
voulais pas l’effrayer davantage et, à la vérité, il me restait encore de
nombreux obstacles à lever à quelques semaines du congrès où tu devais te
rendre. Je haussai les épaules.
— Tout ce que je sais, c’est qu’il me manque… je veux dire, il manque
à ma vie.
— Tu n’en as qu’une, Rafik. La seule chose qui compte, c’est qu’elle
te ressemble…
On aurait dit qu’elle cherchait sur mon visage l’empreinte du temps
qui était passé. Ces dernières années, on me faisait de moins en moins
remarquer ma ressemblance avec ma mère. L’adolescence estompait
progressivement les traits communs que l’on me prêtait avec celle qui ne
savait rien des tourments de son fils. Nesrine devrait choisir à qui, de Mira
ou de moi, elle conserverait sa loyauté. L’amour et l’exaspération se
disputaient son sourire quand elle finit par lâcher :
— Écoute, je te le paye, ton voyage à Boston. Je m’arrangerai avec ta
mère pour la convaincre, ce sera ton cadeau pour tes dix-sept ans… Mais
pas un mot de cette discussion, compris ? C’est toi qui as choisi la
destination, je n’y suis pour rien…
Elle n’avait pas terminé lorsque je la pris dans mes bras. Je voulais
simplement la remercier, mais je sentis mes larmes couler sans parvenir à
les arrêter. C’était comme si, en se relâchant, mes muscles prenaient
conscience de la contraction qui les raidissait depuis toujours. Je pleurais
comme on pleure à seize ans, à l’âge où l’on vient tout juste de
désapprendre à le faire. Elle passa tendrement sa main dans mon dos tout en
terminant ce qu’elle avait à me dire :
— … tu prends soin de toi, surtout. Tu nous écris tous les jours, à moi
et à ta mère. Et pas de bêtises… Il réagira comme il réagira…
Je me suis demandé quelle pourrait être ta réaction si je ne parvenais
pas à contenir mes larmes au moment de te rencontrer. Un fils a-t-il le droit
de pleurer devant son père ?
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