Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 24 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 25

 

Montréal, 1988

 

— Tu n’aurais pas dû venir.

— Pourquoi, ça ne te fait pas plaisir ?

— Si, évidemment… Je voulais dire, tu n’aurais pas dû t’inquiéter.

— Parce qu’il faut s’inquiéter pour rendre visite à son frère ?

— Non, non, bien sûr…

Nesrine se tut. Ses silences étaient une toile tendue sur laquelle le

passé projetait ses images. Cela faisait quatre ans que tu ne l’avais pas

revue. Il t’avait fallu un instant de réflexion pour en faire le calcul. Le

temps s’était peu à peu distendu depuis ton arrivée. Au début, tu avais dû

suivre rigoureusement les mois de présence sur ce territoire inconnu dont

les différents paliers administratifs te demandaient des comptes dans le

cadre des procédures d’immigration. Puis, à mesure que tu obtenais tes

papiers, cette obsession des mois acquis s’évanouissait. Tes collègues

québécois évoquaient de mémoire les cinq ou six derniers hivers en se

souvenant des caractéristiques de chacun (celui où il avait fallu attendre

Noël pour que la neige tienne au sol, cet autre où les pluies verglaçantes

défiaient les épandeurs de sel, et ce dernier où, à dire d’expert, il était tombé

des peaux de lapin jusqu’en avril). Tu avais, pour ta part, perdu le compte. Aucune ville ne se transforme autant d’une saison à l’autre que Montréal.

Même à cela, tu étais insensible.

Il t’avait fallu reprendre ta carrière du début, à ton arrivée. Tes

diplômes égyptiens n’étant pas reconnus, tu ne pouvais t’établir comme

médecin. Tu avais donc envisagé de devenir infirmier. Bien que surqualifié

pour cette fonction, tu avais reçu une fin de non-recevoir de la part du

syndicat au titre que tu ne détenais pas de diplôme d’infirmier. Faute de

mieux, tu t’étais rabattu sur un poste d’aide-infirmier, ces derniers n’étant

régis par aucun ordre professionnel. Tu avais occupé cet emploi durant six

mois, le temps d’obtenir ton équivalence. N’ayant pas pu faire reconnaître

ton internat au Caire, tu l’avais repris également sur place. Tes bonnes notes

t’avaient permis de l’effectuer en chirurgie, qui était du reste ta spécialité.

Un an plus tard, tu étais entré en résidence à l’hôpital universitaire. Tu

racontais cela à Nesrine qui t’avait simplement demandé si tu aimais ton

travail. Voyant que tu la perdais au milieu de détails qui n’évoquaient rien

pour elle, tu interrompis le récit de ton parcours par un « oui, les gens sont

gentils ». Un vague hochement de tête fit frémir les boucles de ses cheveux

noirs.

 

Tu te souvenais d’un homme, sur le Moqattam, qui était atteint de

pneumopathie et pour qui chaque respiration était devenue un défi. Jadis,

parler à Nesrine t’était aussi naturel que respirer, mais, tout comme le

souffle de cet homme diminué, il te semblait que tu devais désormais

soupeser chaque parole. Le Moqattam était aussi loin de toi que ta sœur

semblait l’être à cet instant précis. Elle s’enfouit sous un plaid sans couleur

qui était posé sur le canapé.

 

De lourdes minutes se traînèrent ; tu brisas le silence :

— On joue ?

Nesrine eut un mouvement soudain qui contrastait avec

l’engourdissement de son corps.

— À quoi tu veux jouer ?

— Tu sais bien, fis-tu d’une voix douce. Allez, c’est toi qui devines.

Elle eut une expiration qui fit trembler ses narines.

— C’est une femme ?

— Non.

— Un personnage fictif ?

— Non.

— … de la famille ?

— Non plus.

Elle leva les yeux au ciel comme pour masquer le fait qu’elle

commençait à se prendre au jeu.

— Un homme politique ?

— Non.

— Chanteur, acteur… ?

— Non.

— Égyptien ?

Tu opinas de la tête.

— Ah, quand même ! Il passe à la télé ?

— Non.

— Un ami de la famille ?

— Non.

— Hé ! Il n’est pas connu et ne fait partie ni de la famille ni de nos

amis, comment veux-tu…

Elle s’interrompit avant de reprendre d’une voix désenchantée :

— Mort ?

Tu opinas et ses yeux perdirent de leur lumière.

— Tarek, pourquoi ramènes-tu ce sujet… ?

— Je ne peux répondre que par oui ou par non tant que tu n’as pas dit

son nom.

— Très bien, se durcit-elle soudain. Cette personne a-t-elle détruit

notre famille ?

— Nesrine…

— Ah oui, pardon, c’est toi qui l’as détruite. Lui, il aurait mieux fait de

rester dans ses ordures.

— Arrête…

— Tu ne réponds que par oui ou par non, Tarek. C’est toi qui as voulu

jouer.

Elle semblait surprise par le son de sa propre voix, comme on s’effraie

de son ombre dans une ruelle mal éclairée. Elle se rasséréna.

— Regrettes-tu de l’avoir rencontré ?

— Je ne sais pas…

— Oui ou non, Tarek ?

— Non…

— Tu sais le mal que tu nous as fait ?

— Et moi ? Tu crois vraiment que je n’ai pas eu mal ? Que je n’ai pas

voulu mourir ?

Elle sembla hésiter avant de poser sa dernière question.

— Tu l’aimais ?

Ta voix était nouée. Tu savais que la moindre syllabe supplémentaire

aurait raison des digues qui contenaient encore ton émotion.

— Est-ce que tu l’aimais ?

L’abcès crevé, la cicatrisation pouvait commencer. Elle évoqua son mariage

auquel tu ne t’étais pas rendu, son fils que tu découvrais à travers ses

photos. Tu savais que ton absence l’avait blessée. Tu tentais de rattraper une

partie du temps passé en l’interrogeant sur sa vie. Tu faisais mine de

t’attendrir de ses récits de jeune mère, d’avoir hâte de rencontrer celui qui

partageait sa vie. Ce n’est pas tant que ses histoires t’importaient, mais tu

étais heureux de retrouver ta sœur, d’entendre cette voix familière

déchagriner ton quotidien. Ce que vous vous disiez était finalement

secondaire.

Il arrivait que des reproches se faufilent dans ses récits. Tu faisais mine

de ne pas les remarquer. Tu imaginais la solitude de ta mère dans cette

maison que les départs avaient rendue trop grande. Ta fuite avait été un

affront dont elle ne se remettait pas. Sans que cela fasse naître de

culpabilité, tu comprenais que ton absence hantait encore les murs de la

villa de Doki. Tu finis par te demander si le mariage de Nesrine n’avait pas

été pour elle une échappatoire, un peu comme ton exil au Québec. Elle

s’était mariée à trente-cinq ans, ce qui était tard pour l’Égypte des années

quatre-vingt. Tu n’aurais pas su dire quel poids l’amour, la peur, l’usure et

la raison avaient eu dans son choix. Tu te demandas furtivement si elle

n’avait pas fondé une famille pour que votre mère puisse encore se

raccrocher à l’avenir qu’elle s’était imaginé. À mesure que son récit se

poursuivait, tu prenais conscience qu’elle avait souffert de l’attention que te

réservaient vos parents, de l’ambition qu’ils avaient presque exclusivement

reportée sur toi. Toutes ces années, tu n’avais jamais soupçonné que ta sœur

te jalousait ce qui n’avait été pour toi qu’un fardeau.

 

Tu soulevas délicatement le voile sur ton quotidien. Ne sachant par où

commencer, tu lui racontas le déluge qui s’était abattu sur la ville l’année précédente. Les égouts débordés, les véhicules pris dans les eaux,

l’autoroute Décarie transformée en une gigantesque piscine… Ta sœur ne

connaissait la neige qu’à travers les montagnes libanaises où vous aviez

voyagé avec vos parents, aussi tu cherchas à lui décrire l’hiver québécois.

Tu racontas cette province qui se rêvait en pays. Pour la faire rire, tu tentas

même d’imiter cet accent si différent de celui avec lequel vous aviez grandi.

Elle avait fini par sourire.

Nesrine s’étonnait que tu n’aies pas repris contact avec les familles

levantines d’Égypte qui, par centaines, avaient choisi d’immigrer à

Montréal. Avais-tu des amis, ici ? Tu acquiesças évasivement. Quelqu’un

dans ta vie ? Elle n’osa pas poser la question. Tu finis par aborder cette

association qui venait d’être créée pour accompagner les personnes

touchées par la maladie de Huntington et pour laquelle tu étais bénévole.

Elle ne savait pas exactement pourquoi tu avais choisi cette cause, mais

sentit que cela te tenait à cœur. Toi qui avais parlé de tout, voilà que tu

parlais enfin de toi. Ce fut bref mais cela la toucha.

 

Tu avais pour habitude de courir le dimanche matin. Elle ne t’avait pas

entendu entrer et tu n’avais pas voulu l’interrompre dans sa conversation.

C’est au moment de raccrocher qu’elle découvrit ta présence. Tu répondis à

son sursaut par un sourire. Ne sachant pas si tu étais là depuis longtemps,

elle prit les devants.

— C’était maman.

— Elle va bien ?

— Oui, elle t’embrasse.

Tu faillis sortir une phrase comme « Tiens, elle a retrouvé mon numéro

de téléphone ? » mais tu te retins. Tu étais autant coupable que ta mère de

ce silence et ce n’est pas Nesrine qui vous départagerait. Les derniers jours

avaient apaisé vos échanges, tu tenais à préserver cette trêve. Tu partis te

doucher.

L’heure qui suivit fut de peu de mots, puis elle finit par t’annoncer

qu’elle écourtait son séjour. 

— Tu ne devais pas partir dans une semaine ?

— Non, c’est aujourd’hui.

— J’ai fait quelque chose de…

— Mais non, ne dis pas de bêtises.

— Ça me fait plaisir de te voir, tu sais ?

— Moi aussi, Tarek… Moi aussi.

 

Tu avais appris à faire semblant de ne pas remarquer qu’elle était sur le

point de pleurer. Tu la pris dans tes bras, certainement par réflexe. Ses

doigts s’enfoncèrent dans le creux de ton dos comme pour s’agripper à cet

instant. Tu te revis furtivement, sur la plage de Montaza, jouant avec elle à

qui retiendrait le plus longtemps l’eau de la mer dans ses paumes. Tes mains

étaient plus grandes, mais tu écartais parfois les doigts pour la laisser

gagner. Votre jeu ne durait que quelques secondes.

— À quelle heure est ton vol ? On a peut-être le temps de se prendre

un brunch ensemble, je connais un endroit pas mal. Ça ne vaut pas le foul

de Fatheya, mais leurs omelettes sont excellentes…

— C’est gentil mais mon taxi ne devrait pas tarder.

— Il n’y a rien qui te ferait changer d’avis ?

Elle ne répondit pas. Les dernières traces de sourire avaient disparu de

ton visage. Elle te rendait à ton silence et tu contemplais l’étendue du fossé qui demeurait entre vous. Ce n’étaient ni les néons criards d’un diner nord-

américain ni l’évocation des fèves aux épices mal dosées de ton enfance qui

suffiraient à le combler. Ton passé vous unissait autant qu’il vous séparait.

Ta main droite libéra la sienne de la poignée de sa valise. Tu la

raccompagnas dans le calme jusqu’à l’entrée de ton immeuble. Une fois la

porte ouverte, le bruit de la ville rendit un peu de vie à vos derniers instants.

Adossée contre le mur, elle regardait distraitement le trafic.

— Je me souviens de quoi ?

Tu ne compris pas. Elle précisa :

— Sur les plaques des voitures.

— Ah oui, c’est la devise du Québec. J’ai demandé un jour à un

collègue ce que ça voulait dire, il a juste haussé les épaules. Je crois que

personne ici ne se souvient de ce dont il est censé se souvenir ; c’est peut-

être mieux, finalement.

— Peut-être…

Le taxi venait tout juste d’arriver. Elle t’embrassa tandis que le

chauffeur plaçait son bagage dans le coffre. Elle avait attendu cette

irrécusable échéance pour dire :

— Tu ne m’as pas demandé comment allait Mira…

— Il lui est arrivé quelque chose ?

Tu te sentis stupide. Tu n’aurais pas su dire si tu avais cherché à éviter

le sujet ou si, au contraire, tu espérais que Nesrine t’en parlerait. Mira. Ce

prénom disait mieux qu’aucun autre la mauvaise conscience que tu

enfouissais depuis des années. Il savait tes amours, tes lâchetés, tes regrets,

ton égoïsme. Les mots que tu n’avais pas prononcés avant de partir, les

gestes qui auraient pu l’apaiser. Il lui est arrivé quelque chose ? Tu savais

bien ce qu’il lui était arrivé par ta faute. Nesrine s’était installée à l’arrière

du véhicule. Absorbé dans tes pensées, tu ne remarquas pas l’au revoir qu’elle t’adressait de la main. Tu étais désormais certain qu’elle repartait

sans avoir su te dire la raison de sa venue.

 

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