Ce que je sais de toi
Chapitre 40
Écrire, c’est une belle saloperie. Ce n’est pas de moi : c’est Fatheya qui l’a
dit. Au début, j’ai cru que je pourrais raconter ton histoire, choisir des mots,
des beaux mots, des mots comme ceux des tragédies françaises exposées en
bonne place dans la bibliothèque en chêne de Mémie. J’ai cru que ça
suffirait. Dire ce que je savais de toi, inventer le reste, te trouver des
excuses, te décrire à la mesure de celui que j’aurais voulu que tu sois. Pis,
j’ai cru que je pourrais rester extérieur à ce récit. C’était insensé. On ne peut
pas rester extérieur à sa propre histoire. À ce qui vous a précédé, ce qui
vous a manqué, ce qui vous a construit. Alors on finit par se raconter soi-
même. On ôte les mots d’apparat, on ne garde que ceux qui sonnent juste.
S’ils ne sont pas plausibles, s’ils n’expliquent pas ce qui est ou ce qui aurait
pu être, ils ne servent à rien. On déchire des pages entières d’artifices
accommodants, de vraies esquives, de faux-fuyants, pour finalement
s’apercevoir que l’on décrit autant sa propre haine que la lâcheté de l’autre.
Et on en sort épuisé.
— Pourquoi tu écris tout ça ? Tu es sûr que ça te fait du bien de remuer
ces vieilles histoires ?
— Je sais pas trop…
— En plus, c’est pas ça qui le fera revenir, hein.
— Oui, je sais.
— Ça m’a quand même l’air d’une belle saloperie, ton affaire !
J’ai cessé d’écrire pendant plusieurs semaines. J’avais besoin de
comprendre ce qui me poussait à te raconter, à tenter péniblement de
déchiffrer le passé à l’âge où tous mes camarades cherchaient plutôt à
prédire leur avenir. Puis je suis revenu vers Fatheya avec l’impression
d’avoir trouvé la réponse à sa question. Je lui ai dit que revenait à chacun le
droit d’éclairer la terre de sa propre lumière. La tienne avait été trop
souvent éteinte par la bêtise humaine, les manigances ou par une forme
d’acharnement du destin. Il m’importait de te rendre un peu de cette lumière
dont le monde n’avait pas voulu. Elle, qui se moquait habituellement de
mes grandes phrases, s’est tue. Je pense qu’elle a compris ce que je voulais
dire. Au moment de rédiger les prochaines lignes, je sens pourtant que cette
flamme est à nouveau sur le point de s’éteindre avant qu’elle n’ait produit
ni clarté ni chaleur. Aussi, je serai bref.
Ton départ précipité de l’enterrement provoqua l’esclandre que tu
devines. Seule Fatheya en connaissait la cause ; comme il ne serait venu à
l’idée de personne de l’interroger à ce sujet, elle n’eut même pas à mentir.
Je fus le seul à qui elle raconta votre conversation, une fois de retour à la
maison. C’est donc à quelques heures d’écart que toi et moi avions
découvert cette mise en scène autour de la mort d’Ali. Fatheya me livrait
son dernier secret sur toi, un secret qui n’aura survécu à Mémie que
quelques jours à peine. J’aurais pu la croire soulagée par cette confession,
mais son visage était subitement devenu celui d’une vieille femme, comme
si elle ne s’était pas tant départie d’un poids que d’un morceau de sa vie.
Elle me remit une feuille sur laquelle était noté le numéro de téléphone
qu’elle t’avait transmis un peu plus tôt puis se leva avec difficulté, reprit ses
affaires qui l’attendaient dans l’entrée et s’en retourna chez elle sans chercher à mesurer l’effet que venaient de produire ses révélations. Elle
avait fait ce qu’elle avait à faire, la suite m’appartenait désormais.
Il était tard, j’attendis donc le lendemain pour appeler le docteur
Darwich. Il venait de te rencontrer, mais me répéta ce qu’il t’avait dit. Il me
parla d’Ali, ce garçon peu disert de qui ta mère lui avait demandé de
s’occuper, ce qu’il avait accepté par amitié pour ton défunt père. Elle lui
avait simplement dit qu’il s’intéressait à la médecine, en connaissait les
rudiments et serait certainement ravi de l’accompagner dans sa pratique s’il
en voyait l’opportunité. Ainsi fut fait. Ali s’était révélé d’une dextérité
impressionnante pour un garçon qui n’avait jamais suivi de cours. Il répétait
manifestement des gestes qu’il avait appris ailleurs, bien qu’il ait toujours
refusé d’en préciser les circonstances.
La faculté de médecine de Sohag allait ouvrir en 1992. C’était un
chantier énorme qui s’étendrait sur plusieurs années et dans lequel le
docteur Darwich était personnellement engagé. En plus d’assister le
médecin dans son cabinet, Ali finit par lui apporter son aide dans ce projet ;
pour l’essentiel : des tâches administratives, un peu de secrétariat et
diverses commissions. Le praticien ne cessait de s’étonner de ce garçon de
condition modeste qui, bien qu’ayant appris à lire sur le tard, maîtrisait les
usages de la haute bourgeoisie. Un jour, il eut l’idée de constituer un dossier
pour que son assistant intègre la première promotion d’étudiants de la
faculté. Il appuya une demande d’équivalence au titre des années de
pratique passées à ses côtés et lui obtint une bourse d’études. Ali ne l’avait
jamais formulé en ces termes, mais c’était manifestement un rêve qui
s’offrait à lui.
Le docteur Darwich s’interrompait parfois dans son récit, comme s’il
avait peur d’en perdre le fil. Ali se débrouillait bien durant les deux
premières années, surpassant même les fils de notables qui avaient fréquenté de bonnes écoles du Caire ou d’Alexandrie. Puis il commença à
développer certains troubles, d’abord moteurs puis cognitifs, qui
inquiétèrent le médecin. Bien que précoces pour son âge, les symptômes
rappelaient ceux de la maladie de Huntington, diagnostic conforté par la
description de vraisemblables antécédents familiaux. Il apparut rapidement
qu’il lui serait impossible d’exercer la médecine. Ali n’avait pas eu besoin
qu’on le lui dise, il avait pu observer la progression de la maladie chez sa
mère et savait à quoi s’attendre. Le médecin essayait de lui trouver des
tâches qui restaient à sa portée, mais il demeurait difficile d’aborder le sujet
avec Ali ; il avait trop de fierté et ne voulait pas être pris en pitié.
Au début de l’année 1997, on avait retrouvé Ali noyé dans le Nil. Il
était impossible de dire s’il s’agissait d’un choix désespéré ou d’un bête
accident, ses troubles moteurs s’étant brusquement aggravés au cours de
l’année précédente. Je comprenais que la première hypothèse emportait
malgré tout la conviction du médecin. Ne sachant pas quel était mon lien
avec Ali, il semblait manier ses mots avec une précaution chirurgicale.
— Il ne faut pas le condamner, vous savez. Chacun gère la maladie
comme il le peut et Ali a démontré beaucoup de courage. C’était un bon
garçon, très appliqué… Je suis heureux que quelqu’un s’en préoccupe
aujourd’hui, je ne lui connaissais aucune attache. Nous l’avons enterré
comme il se doit. J’ai obtenu de la faculté qu’elle couvre une partie des
frais ; votre grand-mère, Dieu ait son âme, a également contribué. Je crois
qu’il lui rendait visite lorsqu’il était de passage au Caire : il m’avait une fois
transmis ses salutations. À ce propos, j’ai appris de Tarek que vous étiez en
période de deuil, je m’en veux d’y ajouter cette mauvaise nouvelle…
Il devait se retirer mais m’invitait à le rappeler en soirée si j’avais
d’autres questions à lui poser. Quelle autre question aurais-je eu à lui poser ? Je le remerciai et raccrochai. Je me souvins des lettres dans
lesquelles Ali avait glissé des allusions à sa mère que je ne comprenais pas.
Je revis l’urgence dans tes yeux, lorsque tu avais quitté l’appartement de
Mémie après leur découverte. J’imaginai le vide qui s’était emparé de toi
lorsque tu avais appris la nouvelle, quelques instants à peine avant moi. Tu
avais quitté Le Caire pour retrouver l’être qui t’était le plus cher ; il venait
de mourir pour la seconde fois.
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