Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 39 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 40

 

Écrire, c’est une belle saloperie. Ce n’est pas de moi : c’est Fatheya qui l’a

dit. Au début, j’ai cru que je pourrais raconter ton histoire, choisir des mots,

des beaux mots, des mots comme ceux des tragédies françaises exposées en

bonne place dans la bibliothèque en chêne de Mémie. J’ai cru que ça

suffirait. Dire ce que je savais de toi, inventer le reste, te trouver des

excuses, te décrire à la mesure de celui que j’aurais voulu que tu sois. Pis,

j’ai cru que je pourrais rester extérieur à ce récit. C’était insensé. On ne peut

pas rester extérieur à sa propre histoire. À ce qui vous a précédé, ce qui

vous a manqué, ce qui vous a construit. Alors on finit par se raconter soi-

même. On ôte les mots d’apparat, on ne garde que ceux qui sonnent juste.

S’ils ne sont pas plausibles, s’ils n’expliquent pas ce qui est ou ce qui aurait

pu être, ils ne servent à rien. On déchire des pages entières d’artifices

accommodants, de vraies esquives, de faux-fuyants, pour finalement

s’apercevoir que l’on décrit autant sa propre haine que la lâcheté de l’autre.

Et on en sort épuisé.

— Pourquoi tu écris tout ça ? Tu es sûr que ça te fait du bien de remuer

ces vieilles histoires ?

— Je sais pas trop…

— En plus, c’est pas ça qui le fera revenir, hein.

— Oui, je sais.

— Ça m’a quand même l’air d’une belle saloperie, ton affaire !

J’ai cessé d’écrire pendant plusieurs semaines. J’avais besoin de

comprendre ce qui me poussait à te raconter, à tenter péniblement de

déchiffrer le passé à l’âge où tous mes camarades cherchaient plutôt à

prédire leur avenir. Puis je suis revenu vers Fatheya avec l’impression

d’avoir trouvé la réponse à sa question. Je lui ai dit que revenait à chacun le

droit d’éclairer la terre de sa propre lumière. La tienne avait été trop

souvent éteinte par la bêtise humaine, les manigances ou par une forme

d’acharnement du destin. Il m’importait de te rendre un peu de cette lumière

dont le monde n’avait pas voulu. Elle, qui se moquait habituellement de

mes grandes phrases, s’est tue. Je pense qu’elle a compris ce que je voulais

dire. Au moment de rédiger les prochaines lignes, je sens pourtant que cette

flamme est à nouveau sur le point de s’éteindre avant qu’elle n’ait produit

ni clarté ni chaleur. Aussi, je serai bref.

 

Ton départ précipité de l’enterrement provoqua l’esclandre que tu

devines. Seule Fatheya en connaissait la cause ; comme il ne serait venu à

l’idée de personne de l’interroger à ce sujet, elle n’eut même pas à mentir.

Je fus le seul à qui elle raconta votre conversation, une fois de retour à la

maison. C’est donc à quelques heures d’écart que toi et moi avions

découvert cette mise en scène autour de la mort d’Ali. Fatheya me livrait

son dernier secret sur toi, un secret qui n’aura survécu à Mémie que

quelques jours à peine. J’aurais pu la croire soulagée par cette confession,

mais son visage était subitement devenu celui d’une vieille femme, comme

si elle ne s’était pas tant départie d’un poids que d’un morceau de sa vie.

Elle me remit une feuille sur laquelle était noté le numéro de téléphone

qu’elle t’avait transmis un peu plus tôt puis se leva avec difficulté, reprit ses

affaires qui l’attendaient dans l’entrée et s’en retourna chez elle sans chercher à mesurer l’effet que venaient de produire ses révélations. Elle

avait fait ce qu’elle avait à faire, la suite m’appartenait désormais.

Il était tard, j’attendis donc le lendemain pour appeler le docteur

Darwich. Il venait de te rencontrer, mais me répéta ce qu’il t’avait dit. Il me

parla d’Ali, ce garçon peu disert de qui ta mère lui avait demandé de

s’occuper, ce qu’il avait accepté par amitié pour ton défunt père. Elle lui

avait simplement dit qu’il s’intéressait à la médecine, en connaissait les

rudiments et serait certainement ravi de l’accompagner dans sa pratique s’il

en voyait l’opportunité. Ainsi fut fait. Ali s’était révélé d’une dextérité

impressionnante pour un garçon qui n’avait jamais suivi de cours. Il répétait

manifestement des gestes qu’il avait appris ailleurs, bien qu’il ait toujours

refusé d’en préciser les circonstances.

La faculté de médecine de Sohag allait ouvrir en 1992. C’était un

chantier énorme qui s’étendrait sur plusieurs années et dans lequel le

docteur Darwich était personnellement engagé. En plus d’assister le

médecin dans son cabinet, Ali finit par lui apporter son aide dans ce projet ;

pour l’essentiel : des tâches administratives, un peu de secrétariat et

diverses commissions. Le praticien ne cessait de s’étonner de ce garçon de

condition modeste qui, bien qu’ayant appris à lire sur le tard, maîtrisait les

usages de la haute bourgeoisie. Un jour, il eut l’idée de constituer un dossier

pour que son assistant intègre la première promotion d’étudiants de la

faculté. Il appuya une demande d’équivalence au titre des années de

pratique passées à ses côtés et lui obtint une bourse d’études. Ali ne l’avait

jamais formulé en ces termes, mais c’était manifestement un rêve qui

s’offrait à lui.

Le docteur Darwich s’interrompait parfois dans son récit, comme s’il

avait peur d’en perdre le fil. Ali se débrouillait bien durant les deux

premières années, surpassant même les fils de notables qui avaient fréquenté de bonnes écoles du Caire ou d’Alexandrie. Puis il commença à

développer certains troubles, d’abord moteurs puis cognitifs, qui

inquiétèrent le médecin. Bien que précoces pour son âge, les symptômes

rappelaient ceux de la maladie de Huntington, diagnostic conforté par la

description de vraisemblables antécédents familiaux. Il apparut rapidement

qu’il lui serait impossible d’exercer la médecine. Ali n’avait pas eu besoin

qu’on le lui dise, il avait pu observer la progression de la maladie chez sa

mère et savait à quoi s’attendre. Le médecin essayait de lui trouver des

tâches qui restaient à sa portée, mais il demeurait difficile d’aborder le sujet

avec Ali ; il avait trop de fierté et ne voulait pas être pris en pitié.

Au début de l’année 1997, on avait retrouvé Ali noyé dans le Nil. Il

était impossible de dire s’il s’agissait d’un choix désespéré ou d’un bête

accident, ses troubles moteurs s’étant brusquement aggravés au cours de

l’année précédente. Je comprenais que la première hypothèse emportait

malgré tout la conviction du médecin. Ne sachant pas quel était mon lien

avec Ali, il semblait manier ses mots avec une précaution chirurgicale.

— Il ne faut pas le condamner, vous savez. Chacun gère la maladie

comme il le peut et Ali a démontré beaucoup de courage. C’était un bon

garçon, très appliqué… Je suis heureux que quelqu’un s’en préoccupe

aujourd’hui, je ne lui connaissais aucune attache. Nous l’avons enterré

comme il se doit. J’ai obtenu de la faculté qu’elle couvre une partie des

frais ; votre grand-mère, Dieu ait son âme, a également contribué. Je crois

qu’il lui rendait visite lorsqu’il était de passage au Caire : il m’avait une fois

transmis ses salutations. À ce propos, j’ai appris de Tarek que vous étiez en

période de deuil, je m’en veux d’y ajouter cette mauvaise nouvelle…

 

Il devait se retirer mais m’invitait à le rappeler en soirée si j’avais

d’autres questions à lui poser. Quelle autre question aurais-je eu à lui poser ? Je le remerciai et raccrochai. Je me souvins des lettres dans

lesquelles Ali avait glissé des allusions à sa mère que je ne comprenais pas.

Je revis l’urgence dans tes yeux, lorsque tu avais quitté l’appartement de

Mémie après leur découverte. J’imaginai le vide qui s’était emparé de toi

lorsque tu avais appris la nouvelle, quelques instants à peine avant moi. Tu

avais quitté Le Caire pour retrouver l’être qui t’était le plus cher ; il venait

de mourir pour la seconde fois.

 

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