Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 40 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 41

 

Les souvenirs n’ont de valeur que pour ceux qui les peuplent. Une fois ces

derniers disparus, ils deviennent une devise qui n’a plus cours, une monnaie

de singe dont il faut se méfier. À la disparition d’Ali, quinze ans plus tôt, tu

avais décidé d’enterrer votre histoire dans un recoin de ton esprit. Un

emplacement oublié des cartes, un lieu secret d’où personne ne viendrait

l’exhumer. En quelques heures pourtant, Ali était revenu d’entre les morts,

faisant de toi ce vieux fou qui cherche désespérément à retrouver le trésor

dont il s’était défait parce qu’il le croyait sans valeur. Pour le temps que

dura cette illusion, tu creusas à mains nues le sol siliceux de ta mémoire, au

point de te retrouver les doigts en sang et la raison à l’agonie. Mon cœur se

serre lorsque je t’imagine prêt à vivre la résurrection d’un homme disparu

pour de bon.

 

À présent que le mirage s’était évanoui, alors que tu en venais presque

à douter qu’Ali ait jamais existé, tu retiras une dernière fois ses lettres de

l’enveloppe qui les renfermait. Elles étaient l’unique matérialité de votre

amour, ce fil ténu sur lequel, en d’autres temps, il aurait suffi de tirer pour

que la vie vous conduise à nouveau l’un à l’autre. Avait-il fini par

comprendre qu’on ne te les avait jamais transmises ? À tout le moins, il en

connaissait le risque. Il savait qu’il serait certainement relu par ta mère. La crainte d’une censure transpirait de chacun de ses mots. Il écrivait « J’ai

pensé à toi, l’autre jour », mais cela voulait dire « Je ne t’oublie pas, je ne

parviens pas à t’oublier. Dis-moi simplement que tu ne m’en veux pas. »

Même les tournures les plus anodines ne faisaient plus illusion.

 

Dans un ultime effort, tu tentas de comprendre ce qui avait pu conduire

à ce simulacre de mort, quinze ans plus tôt. Ton esprit tâchait de recréer la

conversation qui avait scellé votre histoire, le pacte occulte qu’avait dû

passer Ali avec ta mère. Tu étais désormais aussi démuni que moi, contraint

d’échafauder ces scènes que tu n’avais pas vécues mais qui avaient forgé ta

destinée.

Tu imaginais ta mère se rendant sur ce Moqattam qui lui était

parfaitement inconnu, poussant du coude la porte d’une maison où tu avais

si souvent mangé, n’attendant pas qu’on l’y invite pour poser sur une chaise

son manteau de fourrure. Quels mots avait-elle prononcés pour le

convaincre de disparaître ? L’avait-elle menacé ? Soudoyé ? Il n’était pas de

ceux qui se laissent dicter leur conduite. Alors quoi ? Lui avait-elle dit qu’il

n’aurait de chance de devenir médecin qu’en obtenant un diplôme ? Peut-

être. Qu’il mettait en péril ton couple, ta réputation, ta famille ?

Certainement. Que c’était la seule chose à faire s’il t’aimait vraiment ? Se

peut-il qu’elle ait employé le verbe aimer pour décrire le lien qui vous

unissait ?

 

Il aurait pu se contenter de mettre un terme à votre relation, invoquant

un quelconque prétexte avant de disparaître. Mais il se doutait bien que tu

ne l’aurais pas laissé partir et que, même s’il y parvenait, tu ferais tout pour

le retrouver. Ta mère était forcément arrivée à la même conclusion, car il ne

faisait aucun doute que cette mise en scène portait sa signature. La fausse mort, le vrai départ, l’espoir que son fils reviendrait à la raison… Avec sa

minutie habituelle, elle avait nécessairement pensé aux moindres détails de

son plan avant de convaincre Ali d’y prendre part. Cette situation était

devenue intenable, pour lui comme pour toi. Ce décès simulé devenait la

seule issue. Il n’avait fait qu’accepter la main qui lui était tendue.

 

Plus tu y pensais et moins tu parvenais à lui en vouloir. Après tout, au

nom de quoi aurait-il refusé ? Du travail que tu lui offrais ? De vos

clandestines amours sans lendemain ? Le déséquilibre de vos existences

t’avait donné le sentiment d’être son bienfaiteur, mais après tout, qu’avais-

tu fait pour lui ? Du médecin, il n’était que l’assistant. De l’homme,

l’amant. Tu l’avais cantonné à des miettes de ton existence, des seconds

rôles sans ambition. Tu n’avais jamais renoncé à quoi que ce soit pour lui.

Tu avais simplement partagé un peu de ton présent étouffant, là où ta mère

lui offrait un avenir. Tu en vins à te demander si, en fin de compte, elle ne

s’était pas montrée plus généreuse que tu n’avais su l’être à son égard.

 

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