Ce que je sais de toi
Chapitre 4
Le Caire, 1981
Un patriarche copte de l’époque fatimide. Tu le visualisais presque,
avec son aube sombre, sa chape, son amict et sa barbe fournie. Même un
millénaire plus tôt, les patriarches coptes arboraient forcément des barbes
fournies, convins-tu. On poursuivit. Il avait été mis au défi par le calife de
prouver le bien-fondé de sa religion. C’était pourtant simple : un verset des
évangiles n’affirme-t-il pas qu’une foi comparable à un grain de moutarde
suffit à déplacer une montagne ? Eh bien, qu’il déplace celle du Moqattam !
En cas d’échec, le peuple copte serait entièrement exterminé. L’histoire
avait beau se dérouler dix siècles plus tôt, la tension dans la voix de ton
interlocuteur n’était pas feinte. Tu adorais écouter les gens du Moqattam te
raconter ces légendes dont ils tiraient une grande fierté. Des histoires au
décor familier qui t’étaient pourtant inconnues.
Désemparé, le vieux religieux entama trois jours de jeûne et de prière à
l’issue desquels la Vierge Marie lui apparut. Elle l’invita à se rendre sur la
place du marché où lui viendrait en aide un savetier prénommé Simon à qui
il ne restait que l’œil gauche. « Un seul œil ? » En bon médecin, tu t’enquis
de l’origine de ce handicap. On te répondit qu’une pensée impure s’était
jadis emparée du fabricant de chaussures à la vue du pied d’une cliente et qu’il avait décidé de s’éborgner en guise de pénitence. Tout en mesurant
l’étendue de sa piété, tu ne pouvais t’empêcher d’imaginer la scène de cette
femme ne pouvant passer commande chez son cordonnier parce qu’il se
livre à une séance mystique d’automutilation. Mais l’essentiel était ailleurs :
le prude artisan savait aussi accomplir des miracles, ce qui, en l’espèce,
s’avérait fort utile. En quelques incantations, le Moqattam se souleva sous
les yeux incrédules du calife, condamnant ce dernier à reconnaître la
véracité des écritures chrétiennes.
Il y eut un silence ; on guettait ta réaction. Tu affichas un air
impressionné par ce dénouement. Tu savais le peuple copte d’Égypte
particulièrement attaché à ce miracle. Estimant lui devoir sa survie, il était
encore très présent, un millénaire plus tard, sur ces lieux qui prenaient
désormais des allures de décharge à ciel ouvert. Car tout avait bien changé
depuis : quelques années plus tôt, le gouverneur du Caire avait rendu un
décret visant à rassembler à cet endroit les ordures de la capitale. Des
camionnettes, dont la hauteur pouvait tripler par le seul volume des déchets
qu’elles transportaient, venaient les y déverser au gré de leurs collectes.
Une économie entière s’était créée autour de l’activité de ces zabbalines,
une « communauté des poubelles » vivant de tri, de revente et de recyclage.
Capables de tout créer à partir de rien, ils transformaient avec une
ingéniosité égale les canettes de soda en sacs à main tout comme les parois
hostiles de leur montagne en lieu de prière. Depuis quelque temps naissait
en effet de la roche une église rupestre en l’honneur de leur désormais saint,
Simon le Cordonnier.
Ceux qui ne savent pas déplacer de montagnes peuvent au moins
construire un dispensaire, te disais-tu. Tu gardais pour toi la conviction
qu’il était toujours plus utile qu’une église aux habitants déshérités de ces
hauteurs. Il avait bien changé depuis sept ans, avec son toit posé sur les quatre murs nus qui composaient le bâtiment initial. Eau courante à peu
près potable et électricité alimentaient également ce qui n’était à l’origine
qu’une infirmerie de fortune. Pendant des années, tes patients les plus
faibles avaient pour habitude de s’asseoir, le long du mur extérieur, sur des
chaises pliantes que tu sortais en début de permanence. Tu faisais construire
à leur intention une salle d’attente qui jouxterait la pièce où tu réalisais tes
consultations. Les travaux avaient débuté le mois dernier et tu
t’enthousiasmais à chaque avancée visible de la construction. Il pouvait
même t’arriver d’y prendre part, sous l’œil amusé des habitants qui
n’avaient jamais vu un médecin porter des briques de ses propres mains.
D’ailleurs, était-ce vraiment le rôle d’un médecin ? Quel praticien digne de
ce nom aurait du temps à consacrer à de telles tâches ? Fort heureusement,
ta réputation dépassait maintenant la rive ouest du Nil et ne donnait pas
prise aux mauvaises langues. Ta réputation et, avant tout, celle de ton père à
qui tu savais tout devoir en la matière. Pour le reste, ce projet d’offrir tes
soins aux habitants du Moqattam était le tien. Tu avais d’ailleurs mis
plusieurs mois à lui en parler, à l’époque, par crainte de sa réaction. Contre
toute attente, elle avait été plutôt positive. Satisfait de voir la médecine
occuper également ton temps libre, il avait simplement tenu à s’assurer que
cette nouvelle activité n’empiéterait pas sur ton travail dans son cabinet. Ta
mère, qui avait d’abord réagi violemment devant ce qui s’apparentait pour
elle à une perte de temps, s’était rangée comme souvent à la position de son
mari. Il n’était pas plus mal que tu te fasses la main sur des petites gens, là
où une éventuelle erreur médicale lui semblait de faible enjeu.
Une queue bruyante et approximative précédait chacune de tes venues.
Elle était composée d’infirmes, de vieillards édentés, de jeunes enfants
malingres et de quelques femmes qui revenaient, semaine après semaine, te demander ton avis sur à peu près tous les sujets. Tu faisais mine de ne pas
remarquer leur toilette apprêtée et l’absence manifeste de maux qui auraient
justifié une consultation médicale. Elles faisaient porter à leurs enfants des
habits propres qui contrastaient avec les haillons râpés qu’ils remettaient
chaque jour pour se disputer un ballon fait de chaussettes enfoncées
successivement les unes dans les autres, au milieu du tas de canettes et des
chutes de tissus qui leur tenaient lieu de terrain de jeu. Tu les recevais entre
les quatre murs où jouait en fond sonore une cassette sur laquelle tu avais
compilé tes musiques préférées venues d’Europe et cette chanson en arabe
de Dalida sortie quelques mois plus tôt et que tes patients te réclamaient. Tu
ne refusais personne, tâchant d’offrir à chacun les soins et l’écoute qu’il
était venu chercher. Tout au plus te permettais-tu de faire passer en priorité
ceux dont l’état te semblait le plus critique. Le vieux Moufid commençait
chaque consultation en te montrant ses doigts noueux que les articulations
ne permettaient plus de plier, Noura te parlait de son asthme qu’elle
attribuait à un sort lancé par sa perfide belle-sœur et Amira feignait un mal
de tête qui avait pour unique et récurrente origine l’absence de prétendant
pour sa fille. Peut-être comptait-elle sur ton dévouement sans limite pour
soigner le mal à la racine.
De même que les zabbalines du Moqattam dédiaient leur existence à
redonner vie aux objets qui finissaient entre leurs mains, tu t’appliquais à
soigner ces corps malmenés, ces membres disloqués, ces plaies purulentes
dont personne ne distinguait plus l’odeur tant ce bidonville concentrait à lui
seul les exhalaisons les plus fétides. Si elles t’avaient pris à la gorge lors de
tes premières permanences, tu n’en étais désormais plus incommodé. Elles
étaient le versant olfactif de ce lieu auquel tu t’étais attaché. Tu avais cessé
le compte des côtes cassées, des infections non traitées et des souffles
courts. Tu découvrais les limites de ton métier lorsque ces femmes au visage contusionné te racontaient avoir trébuché en descendant les marches
de leur maison. Tu tâchais d’écouter ce qu’elles disaient et de deviner ce
qu’elles taisaient puis tu les raccompagnais, impuissant, vers le seuil de ton
cabinet où leur mari les attendait. À l’heure de t’endormir, tu revoyais leurs
mains aux allures d’escaliers.
Il t’arrivait de ressentir un inconfort à la vue du sang. Tu en conservais
de l’enfance une répulsion instinctive que tu cherchais encore à dompter. Tu
devais avoir quatorze ans le jour où Nesrine, rentrant d’une balade à vélo
avec la jambe écorchée après une mauvaise chute dans un figuier de
Barbarie, était venue solliciter tes talents de future éminence médicale. Il
était déjà acquis que tu suivrais les pas de ton père, et ta mère se faisait un
point d’honneur à le rappeler dès que se présentait une occasion. Peut-être
était-ce une manière de s’assurer que tu ne changerais pas d’avis. Nesrine
apparut la mine fière et le mollet éraflé, planté çà et là d’épines qu’elle avait
pris soin de ne pas enlever pour ne rien altérer du cas clinique qu’elle
t’offrait. Elle avait aussi dans l’idée que tu pourrais lui éviter la « lotion-
qui-pique » de ton père et, surtout, la réprimande qui l’accompagnerait. En
découvrant sa plaie, tu sentis un malaise monter en toi et c’est elle qui dut te
soutenir au moment où tu t’évanouissais. À partir de ce jour, il fut décidé
que ton père garderait la primeur de ses maux jusqu’à ce que tu obtiennes
ton diplôme, ce qui te laissait plus d’une décennie de répit.
Bien après, ton esprit lutterait encore pour dissocier une personne de
son corps lors d’opérations complexes où ta main ne devait rien céder à
l’émotion. Malgré un conditionnement de longue date, tu continuais à
ressentir un haut-le-cœur lorsque Tarbouche se présentait avec, dans la
gueule, la dépouille du dernier pigeon qui avait croisé sa route, et le même
air bravache que Nesrine, enfant, sortie de son figuier de Barbarie.
À la faculté, tu t’étais découvert une passion pour le fonctionnement
du système nerveux. Tu aurais volontiers consacré ta vie à son étude, mais
ton père avait à cœur que tes connaissances trouvent une application
manuelle. Tu optas pour la neurochirurgie que tu finirais par pratiquer à
l’hôpital américain du Caire, en parallèle de ton travail dans sa clinique. Le
savoir découplé de la pratique lui avait toujours semblé au mieux vain,
sinon suspect. Au-delà du domaine médical, ton père nourrissait une
distance prudente avec toute forme d’intellectualisme. S’il lui avait été
donné de vivre jusque-là, les derniers mois de la présidence de Sadate, où
nombre de tes professeurs d’université et de ses patients les plus engagés se
faisaient emprisonner, lui auraient incontestablement donné raison. Il s’était
toujours gardé d’émettre le moindre jugement moral ou politique, affirmant
se limiter à sa fonction dans la société : soigner les corps. Tu n’avais jamais
su s’il s’agissait là d’une manière d’éviter les sujets polémiques dans une
Égypte où une opinion pouvait coûter la vie ou, tout simplement, d’un
manque d’intérêt sincère de sa part.
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