Ce que je sais de toi
Chapitre 20
Les câbles qui sortaient de ta télévision jonchaient le sol en un réseau
confus. Ali s’y prit les pieds en marchant vers le lit. Il se rattrapa de justesse
et poussa un juron. Lui qui s’employait à afficher la même assurance
détachée en toute circonstance t’apparut d’autant plus touchant, l’orgueil
émoussé par un bête raccord électrique. Tu préféras devancer le reproche
que tu sentais poindre :
— Il faudrait que je prenne le temps de désenchevêtrer tout ça.
— De quoi ?
— De démêler, si tu préfères.
— Ce n’est pas que je préfère, c’est que c’est plus simple. Tu n’es pas
obligé de me montrer tout le temps que tu connais des mots compliqués…
Ce qui est excessif n’appelle pas de réponse ; tu passas ta main dans
ses cheveux et tentas une diversion.
— C’est joli, enchevêtrer. Tiens, toi qui aimes les choses compliquées,
tu savais qu’on pouvait enchevêtrer des photons ?
Il leva les yeux au ciel, comme s’il était besoin de signaler que les
connaissances d’un gamin du Moqattam n’intègrent pas les notions de
physique quantique. Tu ne remarquas rien et poursuivis :
— Ce sont de toutes petites particules… Il semblerait que, lorsque
deux d’entre elles ont interagi à un moment de leur existence, elles se retrouvent à jamais liées. C’est-à-dire que, quand tu manipules la première,
la seconde se retrouve immédiatement modifiée à l’identique. C’est comme
si l’une savait exactement ce que vivait l’autre, au moment où elle le vivait,
sans qu’elle ait reçu le moindre signal de sa part, même si elles se trouvent
à des milliers de kilomètres de distance ! Tu te rends compte ? Elles
deviennent liées à jamais. Intriquées. Même sans pouvoir communiquer. Si
ça se trouve, on est peut-être comme deux photons intriqués, toi et moi.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?
— Eh bien, peut-être que, si un jour on devait être séparés, on
continuerait à ressentir la même chose en même temps.
Sait-on vraiment de quoi naissent les orages ? Ali explosa d’une
violence qui lui tendit les muscles.
— Arrête avec tes conneries, Tarek, qu’est-ce que tu racontes ? Ce
n’est pas parce qu’on baise ensemble que tu peux sortir des trucs pareils.
Quoi ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? Je ne devrais pas dire
« baise », c’est ça ? Je devrais dire quoi ? Qu’on « fait l’amour » ? Ça non
plus, ça ne veut rien dire ! Moi, mes clients me payent pour me baiser. Ou
pour que je les baise. Pas pour faire l’amour. Si je devais attendre qu’ils me
disent qu’on a « fait l’amour » avant qu’ils me filent leur fric, je peux te
dire que j’en verrais pas la couleur !
Une respiration irrégulière lui soulevait la poitrine. Tu en suivais des
yeux le mouvement, guettant l’accalmie tout en évitant que vos regards ne
se croisent. Tu tentas :
— Est-ce que tu m’aimes ?
— Je ne sais pas. Ça n’a pas de sens. Je veux dire… je pourrais
répondre oui, et y croire pour de vrai. Et toi tu répondrais peut-être pareil.
Mais ça ne voudrait pas dire forcément la même chose, même si on utilise le même mot. Quoi ? Parce qu’on a transpiré tous les deux dans ce lit, on
serait comme tes particules ? Eh ben non ! Le jour où on sera séparés, je ne
vois pas pourquoi on ressentirait les mêmes choses. Toi tu continueras à être
un grand médecin qui n’a pas de problèmes de fric et moi, à me débrouiller
comme je peux.
— Quel rapport avec l’argent ?
— Tout a rapport avec l’argent, Tarek, tout ! Dès que quelqu’un parle,
il parle d’argent. Il faut vraiment que tu n’en aies jamais manqué pour ne
pas comprendre ça ! Le monde n’est pas comme tu voudrais. Tu crois
quoi ? Qu’il suffit de me faire enfiler une blouse d’hôpital pour que je sois
un infirmier ? Qu’il n’y aura plus de ragots parce que tu dis à tes potes que
j’ai du talent ? Que ta femme ne se rend compte de rien ? Ouvre les yeux,
merde !
Le rictus qui avait accompagné sa dernière phrase acheva de dissiper
les dernières traces de sa jeunesse. Il sortit de la chambre, ramassa ses
affaires. Tu tentas de le retenir en bafouillant quelques mots. Sa mâchoire
contractée ne laissa s’échapper aucune réponse.
Cela faisait longtemps que tu n’avais pas dîné avec ta sœur et ta mère. Lors
des premiers déplacements de Mira, tu avais pris l’habitude de monter à
leur étage en fin de journée pour partager leur repas. L’ambiance du
deuxième te divertissait. Vous échangiez des banalités et mangiez le plat
que Fatheya venait de préparer en écoutant des cassettes de musique venues
de France.
— Qu’est-ce que tu nous joues ce soir ? Encore un chanteur français
d’Égypte ?
— Bonne idée, je vais nous mettre Demis Roussos, ça fait longtemps.
— Il est Égyptien, lui aussi ?
— Oui, Grec d’Alexandrie, comme Moustaki.
— De toute façon, tous les chanteurs français sont Égyptiens.
— C’est vrai, Richard Anthony, Guy Béart, Claude François…
— Dalida !
— La France est noble, ya habibi. Elle sait reconnaître le talent, d’où
qu’il vienne.
Entre deux plats, ta mère tentait de te soutirer des informations sur les
maux de tes patients qui étaient, en grande partie, des connaissances de
longue date. Sous couvert de secret professionnel, tu t’amusais à la laisser
patauger dans son insatiable curiosité. Elle finissait par se rabattre, faute de
mieux, sur le récit de sa plus récente partie de cartes.
Votre dernier repas ensemble avait cependant été houleux. Tu n’avais
pas su répondre à Nesrine qui te demandait où se trouvait Mira. La question
était sans arrière-pensée, mais ta mère en avait profité pour se répandre en
sermons moralisateurs. Que dire d’un couple dont le mari laisse sa femme
voyager seule et ne sait même dire où elle se rend ? Tu lui avais conseillé de
se mêler de ses affaires et étais redescendu dans tes appartements sans
terminer ton assiette. Lorsqu’Ali avait commencé à s’installer
clandestinement chez toi, cette brouille s’était révélée une aubaine : tu
n’avais plus besoin de justifier ton absence au repas du soir. À présent qu’il
était parti, tu décidas de faire preuve de bonne volonté en te rendant par
surprise chez elles muni d’un bouquet de roses. Au moment de franchir la porte, tu découvris ta mère attablée avec Omar dans le salon. Il prit congé
d’elle en t’apercevant et sortit sans t’adresser un regard.
— Qu’est-ce qu’il faisait ici, celui-là ?
— C’est à moi de rendre des comptes sur mes fréquentations ?
Elle te toisait avec raideur. Décontenancé, tu lui tendis les fleurs
comme s’il s’était agi du motif de ta venue et repartis aussitôt.
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