Ce que je sais de toi
Chapitre 32
Le Caire, 1999
Mémie n’était plus. J’avais quinze ans et c’était la première fois que je
côtoyais la mort d’aussi près ; cela n’allait pas sans une certaine excitation.
Je savais la compassion bienveillante dont bénéficiaient mes
camarades lorsqu’ils annonçaient la perte d’un proche à leurs professeurs.
Moi, je n’avais droit qu’à des regards, tantôt moqueurs, tantôt réprobateurs,
quand il était question de toi. Ça n’avait rien à voir. La bagarre au collège
de l’année précédente m’avait rendu le sujet encore plus douloureux. Je t’en
ai longtemps voulu de n’être pas décédé. Un enfant orphelin, c’est pur ; un
enfant abandonné, c’est honteux. En me donnant droit à la pitié dont tu
m’avais privé, la mort de ma grand-mère corrigeait une certaine injustice.
On pouvait enfin me plaindre sans nuance.
Je dis cela, mais je sais qu’elle me l’aurait reproché : elle était
résolument contre toute forme d’apitoiement. « Celui qui étale sa misère
n’inspirera jamais le désir ni la crainte. » C’était pour elle un grand
principe, l’une de ces vérités éternelles et inabrogeables dont elle avait le
secret. « C’est comme ça », assénait-elle, laconique, comme pour
décourager celui qui chercherait à en questionner la validité. Elle avait le mérite de la cohérence : je ne l’ai jamais vue se plaindre de son sort, même
quand il était question de toi.
Elle était morte de ce qu’elle avait. Je ne saurais dire ce dont il
s’agissait précisément mais, vers la fin, la vie familiale n’avait plus gravité
qu’autour de cette mort annoncée. Toute chose avait d’ailleurs fini par se
ranger dans l’une ou l’autre de ces deux catégories fondamentales et
mutuellement exclusives : ce qui est mauvais pour ce qu’elle avait et le
reste. Quand ce qu’elle avait rendit irrécusable une fin pourtant redoutée
depuis quelques années, elle nous fit entrer à tour de rôle et dans cet ordre :
Nesrine, Mira, moi et Fatheya, pour nous livrer ses dernières sagesses.
J’avoue être resté sur ma faim. Je m’attendais à une révélation
fracassante, dans l’idéal sur toi, et je dus me contenter d’une suite de
poncifs sur le sens de l’honneur, celui de la famille et le fait de veiller à ce
que sa mort (au sens de l’affliction légitime dont nous serions frappés) ne
constituât pas une occasion pour la bonne de soustraire à notre vigilance
quelque objet de valeur. C’était maigre et un peu mesquin. Je sortis de sa
chambre en me disant que cette probable dernière conversation avec ma
grand-mère ne serait pas la plus mémorable quand je vis Fatheya, prostrée
sur une chaise et attendant son tour. Elle incarnait à merveille la dévastation
intérieure. Ses larmes noircies au khôl dégoulinaient d’un œil épuisé. Son
employeuse n’aurait pas rêvé meilleure dramaturgie. Il faut dire que, depuis
le matin, Fatheya échafaudait mille hypothèses sur les raisons possibles de
cette convocation. Chacune avait été mentalement passée en revue, de la
plus enviable (l’annonce d’une part d’héritage, en reconnaissance de ses
bons et loyaux services) à la plus effrayante (celle d’un congédiement
forcément abusif). Elle se leva d’un bond et s’engouffra dans la chambre de
la mourante sitôt qu’elle m’en vit sortir.
Mémie lui demanda simplement de composer le numéro de téléphone
de son fils et de bien vouloir quitter la pièce tout en restant à proximité pour
le cas où la communication serait coupée. Elle fut également priée de ne
pas écouter à la porte, « pour une fois », ce qui constitua historiquement la
dernière bassesse de ma grand-mère à son égard.
Jusque-là, mon entourage mourait encore moins qu’il n’évoluait. C’est dire.
J’en arrivais à me demander si les femmes qui pleureraient un jour ma mort
ne seraient pas les mêmes que celles qui s’étaient penchées sur mon
berceau. D’une certaine manière, le départ de Mémie rétablissait l’ordre
naturel des choses. Je ne voudrais pas que tu penses, à la lecture de ce qui
précède, que sa mort ne m’a pas dévasté, car rien ne serait plus faux. Ma
Sainte-Trinité familiale était désormais amputée de sa figure la plus solide
et cela me plongeait dans une grande détresse.
À la vérité, j’ai toujours eu l’impression de lui devoir ma présence
parmi elles. Je suis persuadé que ma mère, enceinte et fraîchement
abandonnée, avait cessé de me désirer ; qu’elle avait dû tout envisager : se
laisser dépérir avec ce qu’il restait de toi dans ses entrailles ou attendre ma
naissance pour me confier au premier orphelinat venu. Je ne vois qu’une
intervention de sa belle-mère pour l’avoir convaincue de me garder. Bien
sûr, je n’ai rien pour étayer cette hypothèse, mais cette pensée m’a toujours
rapproché de Mémie. Je n’ai d’ailleurs pas souvenir d’un moment heureux
de mon enfance auquel elle n’aurait pas été associée. Sans doute lisait-elle
en moi mieux que ma propre mère.
Je venais de perdre celle qui me remontait le moral à grand renfort
d’aich el saraya de chez Mandarine Koueider. Celle qui me conservait une préférence discrète par rapport à mon cousin, comme pour rattraper les
injustices du destin. Celle, aussi, qui me découvrait un avenir glorieux dans
le marc du café turc que je m’obligeais à boire pour connaître ses
prédictions. Elle retournait ma tasse aux parois noircies, fronçait les sourcils
pour mieux s’aider à lire le futur dans les dépôts aléatoires de la boisson,
puis rendait son verdict. Il était toujours question d’efforts à fournir,
d’embûches que je saurais surmonter et d’un destin éblouissant à la hauteur
de ma force de caractère. Pouvait-il en être autrement ? J’étais tout de
même né un quatorze juillet, jour de la fête nationale du plus grandiose des
pays. Pour confirmer l’augure, il lui arrivait même de dénicher un drapeau
français dans les résidus de café. Le doute n’était plus permis : l’avenir
serait éblouissant.
Les rares fois où elle s’oubliait à prononcer ton prénom devant moi, je
voyais comme un flottement dans son regard. Consciente de ce tabou
involontairement enfreint, elle cherchait alors à en mesurer la portée. Ce
n’est pourtant pas comme si elle venait de me révéler qu’elle avait un fils,
que j’avais un père et qu’ils étaient une même et unique personne, mais je
voyais bien que cela la tracassait. Je lui offrais mon air le plus indifférent,
pour la rassurer sur le fait que je n’avais rien entendu de choquant, peut-être
même rien entendu du tout, et qu’elle pouvait poursuivre son récit sans que
cela paraisse suspect. À d’autres occasions, il m’arrivait de laisser ses
silences me parler de toi. Je lui posais candidement une question à laquelle
je te savais lié. D’une formulation presque enfantine, je lui demandais par
exemple s’il était plus simple d’élever une fille ou un garçon, ou quelle
avait été la plus grande épreuve de sa vie. Elle se taisait et réfléchissait
longuement. Sachant qu’il n’y avait que toi dans son esprit à cet instant
précis, je tentais de t’entrevoir à travers ses rides bavardes. Elle trouvait une diversion pour éloigner la conversation de ce terrain miné mais c’était égal.
Sans qu’un mot soit échangé, quelque part entre le mensonge de ma
question faussement innocente et celui de sa réponse, nous venions de
parler de toi. Ces non-conversations me manqueraient.
Maman aussi savait esquiver les questions à ton sujet. Lorsqu’on m’en
posait une, elle s’empressait de répondre à ma place : « Son père n’est plus
là… » Elle baissait alors les yeux pour installer ce qu’il faut de trouble dans
la tête de son interlocuteur pour qu’il ne cherche pas à en savoir davantage.
« Plus là », cela ne voulait pas dire grand-chose mais avait au moins
l’avantage de ne pas signifier « parti à l’étranger parce qu’il ne s’est jamais
remis de la mort de son amant, un prostitué, fils de zabbalines ». On
déduisait, au mieux, que tu étais décédé. Comme s’il fallait accréditer cette
thèse dans l’esprit de son interlocuteur, elle ajoutait immanquablement :
« Nous avons la chance de vivre avec ma belle-mère, c’est une perle ! »
C’était bien la preuve qu’il n’y avait rien de suspect dans cette situation et
que le drame qui nous touchait était de ceux qui condamnent au courage
plutôt qu’à l’opprobre. Mira-Demi-Vérité.
Je n’avais jamais eu de proximité particulière avec mes autres grands-
parents. Devant leur entêtement à me parler dans leur langue, je faisais
mine de ne pas comprendre ou leur répondais en arabe, prenant un plaisir
d’enfant cruel à voir leurs mines décomposées devant mon arménité
défaillante. Je vivais avec eux la même relation faite de familiarité et
d’extranéité qu’ils entretenaient avec l’Égypte. Mémie disparue, ma
première crainte fut de devoir déménager chez eux. C’est comme s’il me
semblait déraisonnable que maman et moi puissions vivre seuls, sans
autorité supérieure pour prendre à notre place les décisions importantes. À
la réflexion, j’aurais plutôt dû m’étonner que ma mère restât vivre jusqu’à la fin aux côtés de sa belle-mère, mais cela répondait certainement aux
besoins de chacune. Ta mère y trouvait la garantie de me voir grandir
malgré ton départ tandis que la mienne en retirait un peu de cette normalité
sociale qui lui était si chère.
On me fit rapidement comprendre que nous ne nous séparerions ni de
l’appartement familial ni des services de Fatheya et ce fut un réel
soulagement. Je ne me sentais pas la force de devoir, seul, éponger la
mélancolie qui suintait du quotidien de ma mère. Feindre d’ignorer ses
accès de boulimie. Remplir artificiellement le vide que ton départ et celui
de ta mère avaient créé chez elle. Ça aurait été trop pour l’adolescent que
j’étais.
Étonnamment, la possibilité de ta présence aux funérailles de Mémie ne
m’avait pas effleuré l’esprit. Tu appartenais à une réalité parallèle à la
mienne et j’avais intégré le fait que deux parallèles ne pouvaient se
rencontrer. Il avait fallu Fatheya pour introduire en moi le doute. « Quand
même ! Il aurait pu venir la voir avant qu’elle meure, ça aurait été normal,
non ? » Rapportée à notre famille, la normalité ne me semblait pas être
l’argument le plus valable, mais la remarque de Fatheya me plongeait dans
un océan de possibilités.
— Et pour l’enterrement ? Tu crois qu’il reviendrait ?
— Il n’est pas venu la voir vivante, tu veux qu’il vienne maintenant
qu’elle est morte ? Allons !
L’hypothèse me semblait mériter mieux que ce revers de main
rhétorique. Fait exceptionnel, je décidai de la tester auprès de maman. Elle l’accueillit avec un battement de paupières perplexe et me demanda qui
m’avait mis pareille idée dans la tête. À strictement parler, j’aurais pu
désigner Fatheya, mais mieux valait n’incriminer personne. Elle était tout
juste délivrée de la férule de ma grand-mère, je m’en serais voulu qu’elle
soit prise en grippe par sa nouvelle employeuse.
— Va plutôt terminer ton texte pour la messe de Mémie.
Elle me fixait à présent avec l’expression du parent las de devoir
conduire au lit un enfant qui a passé l’âge de croire aux fantômes. Mieux
valait ne pas insister. Je suivis son conseil et me remis à mon éloge
funèbre ; il me restait peu de temps pour l’écrire dans ce français élégant
qui aurait plu à ma grand-mère. Cette dernière avait beau avoir passé la
majeure partie de sa vie en Égypte, son accent de khawagueya n’avait
jamais cessé de malmener l’arabe. Je ne lui connaissais d’ailleurs pas
d’autre interlocuteur régulier dans cette langue que le portier de
l’immeuble, le livreur de bouteilles d’eau et bien évidemment Fatheya,
aucun ne constituant une motivation suffisante pour en parfaire la maîtrise.
Nesrine se défendait déjà mieux, même s’il apparaissait tôt ou tard que ce
n’était pas sa langue maternelle. Pour ma part, je me sentais à l’aise dans
l’une et l’autre : le français en classe et à la maison, l’arabe dans la cour de
récréation. Comme Mémie les voyait en rivales (et que sa préférence ne
faisait aucun doute), je regardais en cachette la télévision locale et remettais
TV5 Monde dès que je l’entendais arriver. Elle souhaitait que je parle
« avec style » et n’aurait sans doute pas hésité à me demander de reprendre
cette phrase pour y redonner sa juste place à l’imparfait du subjonctif.
Lorsque j’essayais d’en savoir plus sur sa définition du style, elle me lançait
un regard énigmatique.
— Les fautes d’accord ou d’orthographe importent peu, tant que ce ne
sont pas des fautes de goût ! On ne vous apprend pas ça, chez les Jésuites ?
Tiens, regarde tous ces adverbes, as-tu vraiment besoin d’en aligner autant ?
En voilà une belle faute de goût !
Je ne comprenais pas toujours le sens de ses bons mots, mais je savais
quand lui adresser un sourire de connivence qui entendrait le contraire. Elle
me demandait parfois de lui réciter l’un des trois ou quatre textes qu’elle
m’avait fait apprendre par cœur. Elle gardait une prédilection pour celui de
Victor Hugo où il était question d’une enfant punie que son grand-père
rejoignait en cachette pour lui apporter discrètement un pot de confiture. Je
me figurais mal Mémie cautionnant ce type d’agissements, mais elle
semblait davantage indignée par ma prononciation approximative du mot
confiture que par le rapport suspect du vieil homme à l’autorité. À bien y
réfléchir, je crois qu’elle pardonnait plus facilement leurs écarts aux
Français qu’à sa propre descendance. « Un jour, me disait-elle, nous irons à
Paris ! » et, bien que cela ne se soit jamais produit, je crois qu’elle y
songeait sincèrement. Elle avait découvert cette ville lors d’un voyage avec
ses parents et en parlait avec un enthousiasme que je ne lui connaissais pas
d’ordinaire. Elle fermait les yeux et bougeait la tête, comme si cet artifice
lui était nécessaire pour rappeler ses souvenirs.
Sous le ciel de Paris
S’envole une chanson
Elle est née d’aujourd’hui
Dans le cœur d’un garçon…
Elle chantait un peu faux, d’une voix plus grave que sa tessiture
habituelle, et me regardait comme pour me transmettre ses rêves de
grandeurs parisiennes.
Je n’ai découvert son vrai prénom que quelques jours après sa mort, en
recevant de l’imprimeur les faire-part de son décès. Elle qui s’était toujours
fait appeler « Tante Aimée » par les cousins et les amis proches portait en
fait le prénom d’Amal. Amal : « espoir », qui se préférait Aimée. Cette
métaphore de sa vie me laissa songeur.
Assis à mon bureau, je me débattais donc avec la seule langue capable
de rendre un hommage à la mesure de ma grand-mère quand Fatheya surgit
dans ma chambre. Elle n’avait pas pour habitude de courir dans les escaliers
et sa respiration s’en ressentait.
— Tout va bien ?
Elle referma la porte et la bloqua de tout son corps, les deux mains
dans le dos maintenant fermement la poignée.
— Tu avais raison !
— De quoi tu parles ?
— Tu avais raison pour Tarek ! Il va venir.
Je la laissais parler. Je ne voulais pas m’emballer : le sujet était
important et Fatheya coutumière des conclusions hâtives. Elle reprit :
— Tu sais, quand tu m’as posé la question, là, si ton père venait ? Je
n’y croyais pas sur le coup, mais ça m’a fait réfléchir. Et puis j’ai croisé
Nesrine qui se dirigeait vers la chambre de ta mère. Elle avait l’air
préoccupée et Dieu, béni soit son nom, m’a soufflé de la suivre. Et c’est là
que j’ai tout entendu ! J’imagine que ta mère va débarquer d’une seconde à
l’autre pour t’en parler, mais je préférais que tu aies le temps de digérer la
nouvelle avant…
Aussi vrai que Dieu-béni-soit-son-nom n’en était pas à son coup
d’essai pour ce qui est de commander à Fatheya d’écouter aux portes, je savais que la véritable raison qui la poussait à me révéler cette information
était sa fierté de m’en exhiber la primeur. Qu’importe, je ne l’interrompis
pas.
— Elles ont commencé à parler toutes les deux. Je n’entendais pas
bien et c’était surtout en français de toute façon, mais elles ont commencé à
dire le nom de ton père, alors tu penses bien que j’ai écouté ! Bon, à un
moment, elles ont parlé d’aéroport…
— D’aéroport ? Tu es sûre qu’elles ont dit « aéroport » ?
Fatheya lâcha la poignée de la porte et me tendit sa main tout en la
déployant, paume vers le ciel, dans un geste théâtral. Elle contenait une
feuille de papier qui se libérait péniblement de son étreinte moite. Je la
dépliai et reconnus l’écriture de maman en une suite de caractères.
— C’est quoi, ça ?
— À ton avis ? Le numéro du vol !
— Ça vient du carnet de maman ?
— Mais bien sûr !
Elle avait prononcé ces mots avec l’air triomphant d’un chien
ramenant un bâton de dynamite. Je la fis répéter :
— Faty, cette feuille vient du carnet de maman ?
— Oui, ça vient du carnet de ta mère. Non mais sans blague ! C’est
tout ce que tu trouves à me dire ? Ça m’apprendra à venir te…
Je la regardais, incrédule. Elle prit soudainement conscience de la
situation.
— Oh merde ! J’ai déchiré une feuille du carnet de ta mère !
Mon cerveau était en ébullition. Il fallait récupérer en vitesse
l’embarrassant cahier, ensuite nous aviserions. Je vis Fatheya avachie sur mon lit, œil divagant et teint livide. Elle n’avait rien entendu de ce que je
venais de lui dire ; je décidai d’y aller moi-même.
Je faisais mine d’être trop absorbé pour remarquer l’air préoccupé de
maman lorsqu’elle pénétra dans ma chambre. Elle s’apprêtait à dire quelque
chose quand elle remarqua son carnet sur lequel j’écrivais.
— Je le cherchais, justement…
— Ah ? Pardon, j’avais besoin de papier pour le discours de Mémie.
Je pris mon air le plus détaché, elle son calepin. Elle me regardait sans
vraiment m’écouter, comme si la vérité avait plus de chance de surgir de
mon visage que de mes paroles. Elle s’assit sur le bord de mon lit, à
l’endroit exact où le séant de Fatheya avait laissé une marque concentrique
de tissu froissé, et fit défiler les feuillets sous la pression de son pouce
jusqu’à atteindre les pages restées vierges de son carnet.
— J’avais écrit quelque chose, tu ne l’aurais pas vu par hasard ?
Je cherchai la corbeille et dépliai une par une les boules de papier qui
s’y trouvaient. Je terminai par la feuille que Fatheya avait arrachée et dont
j’avais soigneusement raturé le verso pour lui donner l’aspect d’un anodin
brouillon. En la lui tendant, je perçus un discret soulagement lui défroncer
les sourcils.
Tout était rentré dans l’ordre. Ma mère avait donc le champ libre pour
m’annoncer ton arrivée. L’occasion ne se représenterait pas. Elle
m’expliquerait la signification de cette mystérieuse formule sauvée in
extremis de la corbeille et que je ferais semblant de découvrir. Elle qui avait interdit à quiconque de te révéler mon existence, elle me dirait comment je
te rencontrerais enfin.
Mon cœur était comprimé comme ces marmites de chou farci que
Fatheya couvrait d’une assiette sur laquelle elle posait une lourde pierre.
J’en contenais les battements, prêt à accueillir la nouvelle de maman avec le
plus de détachement possible. Je feignis l’indifférence pour lui faciliter la
tâche. Sans doute s’employait-elle à masquer pareillement ses sentiments,
car rien ne transparaissait sur son visage. Il était évident que nous nous
protégions l’un l’autre, tandis qu’elle cherchait à rassembler les mots qui
changeraient nos vies.
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