Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 12 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 13

 

 

À l’empressement avec lequel il rangeait le matériel, tu voyais bien qu’Ali

était de plus en plus impatient de rentrer lorsque se terminaient les

permanences. À la vérité, tu partageais les mêmes préoccupations et il

n’était pas besoin de lui parler pour en nommer l’origine.

Tu avais vite renoncé à demander à sa mère de ne pas cuisiner pour

vous : c’était peine perdue. Elle s’obstinait à te recevoir comme il se devait

et ne jugeait la réussite d’une soirée qu’au nombre de fois où tu acceptais de

te resservir. « Au Saïd, c’est comme ça », répétait-elle invariablement tout

en s’excluant de sa propre injonction lorsque tu lui tendais le plat. Elle

posait alors sa main droite sur sa gorge pour te faire comprendre qu’il lui

était difficile d’avaler et tu n’insistais pas. Elle usait de stratagèmes pour

masquer la progression de la maladie, mais son empreinte se devinait dans

le voile qu’elle ne parvenait plus à nouer seule ou dans les éclats mal

balayés d’une assiette échappée au sol. Elle ne sortait plus de chez elle,

privant les mauvaises langues du Moqattam de leurs mesquineries quand

elles faisaient passer pour ivres sa démarche chaloupée et ses mots ralentis.

Ali s’énervait lorsque vous vous rendiez chez lui après une permanence et

que mijotait un plat qui avait dû demander à sa mère des heures de

préparation.

— Yammay, qu’est-ce que tu nous as encore préparé ? Tu avais promis

de te reposer !

— Ne dis pas n’importe quoi… Le jour où tu m’entendras promettre

une bêtise pareille, tu pourras commencer à t’inquiéter pour moi !

Elle grommelait tout bas, feignant de ne parler qu’à elle-même. Le

débit s’était ralenti et les mots peinaient parfois à venir, mais elle n’avait

rien perdu de sa loquacité. Elle posait ses lèvres sur le front d’Ali. Il avait la

moue exaspérée de l’adolescent que les marques publiques d’affection

maternelle embarrassent puis se laissait faire de bonne grâce. Elle

poursuivit, les yeux plantés dans ceux de son fils :

— La seule chose que je veux bien promettre, c’est de ne pas cesser de

t’aimer. Tiens, d’ailleurs, tu apprendras que les femmes tiennent toujours

leurs promesses, c’est pour ça qu’elles ne donnent pas leur parole en l’air.

Ce n’est pas comme vous, les hommes : vous seriez prêts à dire n’importe

quoi pour vous tirer d’affaire ! Enfin, sauf peut-être lui, à la rigueur, il m’a

l’air d’être un homme de parole, celui-là. Elle te désigna du menton avant

de s’interrompre : Allez, allez, à table, ça va refroidir.

Elle avait beau prononcer ces mots sur un ton badin, vous saviez, elle

comme toi, à quelle promesse elle faisait référence : l’engagement que tu

avais pris de veiller sur son fils si elle venait à disparaître. Tu te demandais

où ce corps amaigri avait puisé la force de vous préparer des pigeons farcis

au blé vert. Sa mémoire lui faisait parfois défaut mais elle n’oubliait jamais

les recettes de Haute-Égypte. Elle vous avait préparé un repas de fête, une

fête faussement joyeuse dont on pressent qu’il n’y en aura pas beaucoup

d’autres. Elle ne touchait presque pas à sa part, prétextant qu’elle mangeait

toujours trop en cuisinant. Elle n’avait plus le corps d’une femme qui

mange trop.

Elle perdait du poids et parfois la mémoire. Un matin, au réveil, elle eut un

mouvement de stupeur en découvrant un jeune homme dans la pièce. Il lui

demanda si tout allait bien. Elle resta interdite, de surprise plus que

d’inquiétude, car cette présence étrangère n’avait rien de menaçant. Il

s’approcha d’elle, lui passa la main dans le dos et commença à lui

demander si elle le reconnaissait. Ali n’eut pas besoin de terminer sa

question pour qu’elle en comprenne le sens. Elle lui adressa en retour un

mouvement négatif de tête. Non, elle ne le reconnaissait pas. Percevant la

détresse que sa réponse venait de provoquer dans les yeux de son jeune

interlocuteur, elle fut saisie de pitié et le prit d’instinct dans ses bras, un peu

comme une mère enserrerait son fils pour le consoler.

 

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