Ce que je sais de toi
Chapitre 13
À l’empressement avec lequel il rangeait le matériel, tu voyais bien qu’Ali
était de plus en plus impatient de rentrer lorsque se terminaient les
permanences. À la vérité, tu partageais les mêmes préoccupations et il
n’était pas besoin de lui parler pour en nommer l’origine.
Tu avais vite renoncé à demander à sa mère de ne pas cuisiner pour
vous : c’était peine perdue. Elle s’obstinait à te recevoir comme il se devait
et ne jugeait la réussite d’une soirée qu’au nombre de fois où tu acceptais de
te resservir. « Au Saïd, c’est comme ça », répétait-elle invariablement tout
en s’excluant de sa propre injonction lorsque tu lui tendais le plat. Elle
posait alors sa main droite sur sa gorge pour te faire comprendre qu’il lui
était difficile d’avaler et tu n’insistais pas. Elle usait de stratagèmes pour
masquer la progression de la maladie, mais son empreinte se devinait dans
le voile qu’elle ne parvenait plus à nouer seule ou dans les éclats mal
balayés d’une assiette échappée au sol. Elle ne sortait plus de chez elle,
privant les mauvaises langues du Moqattam de leurs mesquineries quand
elles faisaient passer pour ivres sa démarche chaloupée et ses mots ralentis.
Ali s’énervait lorsque vous vous rendiez chez lui après une permanence et
que mijotait un plat qui avait dû demander à sa mère des heures de
préparation.
— Yammay, qu’est-ce que tu nous as encore préparé ? Tu avais promis
de te reposer !
— Ne dis pas n’importe quoi… Le jour où tu m’entendras promettre
une bêtise pareille, tu pourras commencer à t’inquiéter pour moi !
Elle grommelait tout bas, feignant de ne parler qu’à elle-même. Le
débit s’était ralenti et les mots peinaient parfois à venir, mais elle n’avait
rien perdu de sa loquacité. Elle posait ses lèvres sur le front d’Ali. Il avait la
moue exaspérée de l’adolescent que les marques publiques d’affection
maternelle embarrassent puis se laissait faire de bonne grâce. Elle
poursuivit, les yeux plantés dans ceux de son fils :
— La seule chose que je veux bien promettre, c’est de ne pas cesser de
t’aimer. Tiens, d’ailleurs, tu apprendras que les femmes tiennent toujours
leurs promesses, c’est pour ça qu’elles ne donnent pas leur parole en l’air.
Ce n’est pas comme vous, les hommes : vous seriez prêts à dire n’importe
quoi pour vous tirer d’affaire ! Enfin, sauf peut-être lui, à la rigueur, il m’a
l’air d’être un homme de parole, celui-là. Elle te désigna du menton avant
de s’interrompre : Allez, allez, à table, ça va refroidir.
Elle avait beau prononcer ces mots sur un ton badin, vous saviez, elle
comme toi, à quelle promesse elle faisait référence : l’engagement que tu
avais pris de veiller sur son fils si elle venait à disparaître. Tu te demandais
où ce corps amaigri avait puisé la force de vous préparer des pigeons farcis
au blé vert. Sa mémoire lui faisait parfois défaut mais elle n’oubliait jamais
les recettes de Haute-Égypte. Elle vous avait préparé un repas de fête, une
fête faussement joyeuse dont on pressent qu’il n’y en aura pas beaucoup
d’autres. Elle ne touchait presque pas à sa part, prétextant qu’elle mangeait
toujours trop en cuisinant. Elle n’avait plus le corps d’une femme qui
mange trop.
Elle perdait du poids et parfois la mémoire. Un matin, au réveil, elle eut un
mouvement de stupeur en découvrant un jeune homme dans la pièce. Il lui
demanda si tout allait bien. Elle resta interdite, de surprise plus que
d’inquiétude, car cette présence étrangère n’avait rien de menaçant. Il
s’approcha d’elle, lui passa la main dans le dos et commença à lui
demander si elle le reconnaissait. Ali n’eut pas besoin de terminer sa
question pour qu’elle en comprenne le sens. Elle lui adressa en retour un
mouvement négatif de tête. Non, elle ne le reconnaissait pas. Percevant la
détresse que sa réponse venait de provoquer dans les yeux de son jeune
interlocuteur, elle fut saisie de pitié et le prit d’instinct dans ses bras, un peu
comme une mère enserrerait son fils pour le consoler.
OceanofPDF.com