Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 18 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 19

 

 

Ainsi que le voulait l’usage, Fatheya réservait les questions ménagères à ta

femme. Aussi, tu t’étonnas qu’elle choisisse un moment où Mira était

absente de la maison pour aborder un sujet pareil :

— Les placards sont presque vides.

— Tu as besoin d’argent pour un marché ?

— Ce serait le troisième, cette semaine…

— Si les deux premiers n’ont pas suffi, fais-en un troisième.

— Le niveau baisse rapidement. Ils étaient remplis il y a deux jours

et…

— Que veux-tu que je te dise ? Nous ne manquons pas d’argent, si

c’est ce qui t’inquiète ! Tiens…

Tu commenças à sortir ton portefeuille de ta poche. Fatheya fit un

mouvement pour te dire que ce n’était pas ce qu’elle attendait. Elle

improvisa :

— Je ne voudrais pas qu’on m’accuse d’emporter de la nourriture.

— Mais personne ne t’accuse, voyons.

— Je m’inquiétais de…

— Tu es bien la seule à t’inquiéter !

Elle marqua une pause et répondit sèchement :

— C’est peut-être ça, le problème.

Depuis quelque temps, les annulations de dernière minute se multipliaient,

de sorte que ta journée se termina plus tôt que prévu. Tu remontas à

l’appartement et, te croyant seul, te servis un whisky. Alors que tu versais

l’alcool dans ton verre, tu perçus un bruit venant de la salle de bains. Tu

tendis l’oreille pour confirmer ton intuition : il s’agissait bien de

vomissements.

— Mira, ça va ?

Le bruit s’arrêta. Tu appelas à nouveau son prénom. Elle finit par

répondre :

— Oui, ça va. La crème a dû tourner mais ça va passer.

— Tu es sûre ? Tu veux que je vienne ?

— Je t’ai dit que ça allait. Merci de demander…

Tu n’insistas pas. Ses trois derniers mots sonnaient comme un

reproche mâtiné d’ironie.

 

Elle resta enfermée de longs instants, prit une douche puis se résolut à

sortir. En ouvrant la porte, un nuage de vapeur s’échappa, traînant avec lui

des effluves mêlés de Javel et de shampooing. Elle répondit d’un

hochement de tête absent lorsque tu lui demandas si elle se sentait mieux et

se tut jusqu’au lendemain. Elle brisa le silence au moment où tu t’apprêtais

à descendre travailler. Elle avait besoin de se reposer. Loin du Caire. Ce

furent ses mots ; ils reviendraient par la suite à intervalles réguliers. Mira-

Métronome.

 

La première fois, elle partit deux semaines à la mer Rouge sans que tu

cherches à la retenir ou à comprendre ce qu’elle entendait par « se reposer ». Espérait-elle que tu lui proposerais de l’accompagner ? La

question t’avait frôlé l’esprit avant que tu renonces à y répondre. Puis elle

se mit à varier les destinations, oubliait de te les préciser, t’annonçait

simplement qu’elle était sur le point de repartir ou bien se contentait de te le

faire comprendre : sa valise en évidence au milieu de la chambre signifiait

qu’elle ne serait plus là au soir quand tu rentrerais. Nul reproche, nulle

agressivité.

Ton esprit refusait de l’admettre, mais les raisons qui l’incitaient à

partir allaient de soi. Les incidents répétés à ton cabinet avaient fini par se

murmurer au sein de la communauté levantine et Mira ne pouvait en ignorer

l’existence. Allait-elle pour autant jusqu’à soupçonner ta liaison avec Ali ?

Ce qui ne se dit pas n’existe pas et aucun de vous deux n’avait intérêt à ce

que cette situation existe. Vous vous muriez dans un silence prudent qu’elle

n’ébréchait que par de lointaines allusions. Tu n’aurais su dire si elles

étaient réellement voulues ou simplement le fruit de ton imagination. Elle

ne fréquentait plus le Sporting Club où s’étiraient autrefois ses après-midi,

avait cessé de t’entraîner dans ces sorties mondaines auxquelles tu n’avais

jamais goûté, ne recevait plus à la maison. Pris isolément, les indices sont

insignifiants. Tu ne cherchas pas à les associer.

 

Tu la découvrais en retraite au Sinaï ou en villégiature à Marsa

Matrouh au moyen de ses cartes postales et de ses coups de fil. Il pouvait se

passer quelques jours sans nouvelles, mais elle veillait à ce que le lien se

maintienne. Surtout, elle ne rentrait jamais sans te prévenir. Cette implicite

précaution vous convenait à l’un comme à l’autre.

Contre toute attente, ses déplacements avaient pour effet de vous

rapprocher. Si les départs étaient souvent précédés de tensions, les retours

étaient immanquablement heureux. Elle attendait de se sentir bien pour revenir et finissait toujours par te manquer. Vous aviez pris l’habitude de

célébrer chacune de ses réapparitions. C’était une sorte de rituel, vous

jouiez les retrouvailles de deux amants au cours desquelles tu cherchais à la

surprendre. La lueur des bougies pour un repas que tu lui avais préparé ou

bien l’effervescence d’un Caire nocturne que vous redécouvriez tous les

deux. Jamais tu n’étais pris au dépourvu, jamais elle ne prétextait la fatigue

du voyage. La magie durait la nuit, parfois les jours suivants, puis le

quotidien reprenait le dessus. Le début d’un nouveau cycle de quelques

semaines à l’issue duquel elle finirait par s’évaporer. Il t’arrivait de repenser

à ce jour de juin 1967 où elle avait disparu sans plus te donner de nouvelles

alors que vous veniez de vous rencontrer. Se pouvait-il qu’une fois encore

elle mette près de quinze ans à revenir ? Ou qu’elle ne revienne tout

simplement pas ? Elle te disait avoir besoin de ces départs pour mieux se

retrouver. Tu comprenais qu’elle avait surtout besoin de ces retours pour

mieux vous retrouver.

 

Cela faisait deux jours qu’elle était repartie. Ali t’accompagnait à la

clinique comme à son habitude. Tu attendis le départ du dernier patient pour

l’inviter à rester dormir à la maison. Tu avais choisi tes mots et le moment

qui te semblaient les plus à même de faire passer pour anodine cette

proposition. Tu fus surpris par ta propre voix au moment de formuler la

question, comme modulée d’une fréquence légèrement plus aiguë qu’à

l’habitude. Il fit mine de ne rien remarquer. Il accepta. Cet accord tacite se

reconduisait quotidiennement. Le jour, ses mains en prolongement des

tiennes sur le corps des patients. La nuit, son corps en prolongement du tien

sous tes mains impatientes. Là, au réveil. Au coucher, là encore. Tu ne lui demandais plus s’il souhaitait que tu le raccompagnes chez lui à l’issue de

votre permanence du mercredi. Aucun de vous deux ne releva cet oubli.

 

Un soir que tu l’avais précédé dans tes appartements, tu vis Ali monter

de la clinique, la mine préoccupée.

— Je viens de prendre un appel, un homme voulait te parler…

— Une urgence ?

— Non, non. Quelqu’un qui voulait racheter le dispensaire du

Moqattam.

— Racheter le dispensaire ? Tu lui as dit qu’il n’était pas à vendre,

j’espère ?

— Il n’a pas laissé son nom, juste un numéro de téléphone.

— Sans doute un plaisantin. Ça arrive, pas la peine de faire cette tête.

Ton sourire ne semblait pas le rassurer. Il reprit :

— Il m’a dit de ne pas m’inquiéter, que je pourrais continuer à y

travailler si je renonçais au péché… À vrai dire, je me méfiais depuis le

début, quand il a sorti « que la paix soit sur toi »…

 

L’ombre qui voilait l’expression d’Ali s’étendit à ton visage. Tes

compatriotes n’avaient pas l’habitude de s’exprimer ainsi au téléphone, cela

ressemblait plutôt à une salutation saoudienne.

 

Il faut dire qu’ils étaient légion, ces Égyptiens revenus d’Arabie

saoudite depuis la fin de l’ère Sadate. Attirés par des salaires plus élevés et

la promesse d’un logement payé, ils avaient servi de main-d’œuvre bon

marché dans cette région que le choc pétrolier avait transformée en

Eldorado. À présent qu’ils rentraient au pays, magnétoscope sous le bras et

barbe plus longue qu’au départ, nombre d’entre eux cherchaient à importer sur leur terre natale le rigorisme religieux de la société qui les avait

accueillis. Certains conservèrent les coutumes du salafisme wahhabite qui

était la norme là-bas, d’autres se rangèrent plutôt à l’islamisme politique

des Frères musulmans dont le réseau d’œuvres sociales ne cessait de

prospérer sur les ruines du libéralisme économique. Devant l’effondrement

d’un système hospitalier incapable de fournir matériel et médicaments en

nombre suffisant, ils avaient mis sur pied un réseau de santé parallèle aux

tarifs abordables. Sans doute cherchaient-ils à présent à convertir ton

dispensaire en clinique islamique. Dans le quartier chrétien où il se situait,

cela tenait davantage de la provocation que d’une action caritative. Ali était

certainement arrivé à la même conclusion que toi.

« Si tu renonces au péché… », cette condition ressemblait à une

menace. Que signifiait-elle ? Comment l’avait-il prise ? Tu contemplas Ali

de longs instants. Il se tenait là et pourtant il semblait ailleurs. Il ne disait

rien, l’air grave, le regard agité. Ton inquiétude disparut aussitôt ; seule la

sienne comptait. Tu n’aimais pas voir ses traits se durcir. Rien d’autre ne te

préoccupait.

 

La prudence des premiers temps s’étiolait comme un alcool fort vient à bout

de toute inhibition. Tu interdis à Fatheya de faire le ménage sur votre étage

lorsque Mira était absente et ce fut sans doute là ta dernière précaution.

Pour le reste, vous ne vous donniez plus la peine d’éviter la porte sur

laquelle donnait la fenêtre de ta mère, de guetter le moment où s’éteignent

les lumières, de mesurer la portée de vos voix ou l’épaisseur des rideaux qui

dissimulaient vos étreintes. Nesrine avait pour habitude de passer te rendre

visite à l’heure où tu classais tes dossiers. Vous fîtes mine de ne pas l’entendre quand elle frappa le premier soir, suspendant tout bruit jusqu’à ce

qu’elle regagne ses appartements à l’étage supérieur et libérant des rires

adolescents une fois le danger passé. Elle ne revint pas les jours suivants.

 

Mira t’avait laissé un numéro de téléphone. Tu l’appelais parfois,

moins pour prendre de ses nouvelles que pour jauger l’imminence de son

retour. Tu répondais à ses questions par des banalités parfaitement

accessoires à l’existence que tu menais en son absence. Vous concluiez

votre appel en affirmant que vous vous manquiez ; il s’agissait pour elle

d’une question, pour toi d’un alibi.

Sans que tu t’en aperçoives, la tristesse t’avait remplacé à ses côtés.

Une mélancolie qui ne lui ressemblait pas vraiment et ne la quitterait plus.

Dans les premiers temps, elle se demandait s’il fallait désormais prévoir une

place à cette nouvelle compagne ou si cette dernière finirait, à son tour, par

se lasser d’elle. Les semaines passant, Mira comprit que ce sentiment diffus

lui tiendrait dorénavant la main où qu’elle se trouve. Paume contre paume,

il lui suffirait d’une pression inopinée pour se rappeler à son souvenir.

Mirasthénie.

 

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