Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 6 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 7

 

— Comment ça, « pas venue » ? Tu es sûr que tu ne t’es pas trompé

d’endroit ?

— C’est le même lieu de rendez-vous depuis lundi…

Nesrine cherchait la faille dans son plan. Elle s’était attardée sur les

différentes hypothèses concernant la tournure que prendrait cette nouvelle

rencontre, positionnant mentalement chacune d’elles sur deux axes en

fonction de leur probabilité et de leur caractère plus ou moins favorable

pour le dénouement espéré. S’il lui semblait avoir envisagé à peu près

toutes les éventualités, il fallait bien admettre que ce faux bond n’en faisait

pas partie. Elle en était d’autant plus désarçonnée que ce rendez-vous

occupait une place de choix dans sa stratégie : il devait te permettre de

collecter (avec tact) les éléments factuels sur lesquels forger son avis sur

Mira. On ne pouvait pas accorder une confiance aveugle à une fille qui vous

paye un verre que vous n’avez pas commandé, quand bien même serait-elle

membre du Gezira Sporting Club ! Mira-Janusienne.

— Il s’est forcément passé quelque chose la dernière fois que vous

vous êtes vus ! Tu l’auras vexée sans t’en rendre compte…

Nesrine réfléchissait quand un éclair lui traversa le regard :

— Oh ! tu ne lui as quand même pas dit…

— Non, je ne lui ai pas dit « je t’aime ».

Tu prononças ces mots comme un élève récite studieusement une

consigne élémentaire. Elle te regarda d’un air suspicieux qui signifiait

qu’elle doutait de ton aptitude à respecter ses instructions pourtant claires,

puis rompit le silence :

— Alors, c’est qu’il lui est arrivé quelque chose… Les gens sont fous

en ce moment ! J’ai vu un vieillard manquer de se faire piétiner par des

gens qui dansaient dans la rue sur des chants patriotiques.

— Et bien… non, en fait.

— Non quoi ?

— Après l’avoir attendue plus d’une heure, je me suis rendu chez elle

et je l’ai vue par la fenêtre. Elle lisait un livre dans son salon.

— Attends, tu veux dire que tu connaissais son adresse ?

— Pas précisément, non… J’avais déduit de ses histoires le coin de

Miṣr el Kadima où elle vivait.

— Mais j’en reviens pas ! C’est clair : elle t’avait donné son adresse et

elle n’est pas venue, uniquement pour voir si tu irais la retrouver ! Tu ne

comprends vraiment rien ! Je suis sûre qu’elle avait trois copines en faction

devant chez elle pour voir si tu te pointerais pendant qu’elle faisait semblant

de lire !

Le cerveau de Nesrine était en pleine ébullition. Elle venait d’obtenir

la pièce manquante pour que le rouage s’enclenche à nouveau. Après

quelques instants de réflexion, elle se résolut à t’exposer ce qu’il

t’incomberait de faire pour la suite. Cela tenait en un mot : rien. « Rien ? »

Oui, rien. Tu ne te rendrais plus aux rendez-vous, point. Tu attendrais

simplement de la revoir, fortuitement, au Club, tu te montrerais indifférent à

sa présence, elle ramperait devant toi, l’âme mortifiée par ses manigances

(tu n’en demandais pas tant, mais Nesrine semblait tenir à ce point). Alors

seulement tu pourrais envisager de lui pardonner.

Galvanisée par la tournure que prenaient les choses, ta sœur tapa du

poing sur la table pour marquer l’épilogue triomphal de cette opération.

« Une affaire de jours ! » lâcha-t-elle, ragaillardie, avant de prendre congé

de toi.

Après avoir perdu dix mille hommes, l’Égypte accepta dès jeudi le

cessez-le-feu de cette guerre commencée en début de semaine. Tu ne revis

plus Mira pendant les quatorze années qui suivirent.

 

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