Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 7 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 8

 

 

Le Caire, 1982

 

Elle profita de cet instant seule à seul avec son père pour lui demander

si elle avait bien choisi son mari. Il lui rétorqua dans un sourire tendre :

« Presque aussi bien que ta mère. » Il faillit ajouter « Il ne lui manque

rien… sauf trois lettres à la fin de son nom de famille ! » mais se retint.

Vêtue de sa parure nuptiale, elle se doutait qu’il n’aborderait pas à nouveau

le sujet mais trouva tout de même un certain apaisement dans la réponse

qu’il venait de lui faire. Mira-Arménité-en-Péril. Elle lui posa alors la seule

question qui lui importait vraiment : « Es-tu fier de moi ? »

 

Ils se tenaient là, tous les deux, dans la rue, comme des anges égarés.

Lui, soucieux de ne pas salir son costume en s’appuyant sur la Mercedes

blanche qui venait de les déposer, elle tentant de se souvenir du mariage

dont elle aurait rêvé, enfant. Elle ferma les yeux, chercha à former une

image. Rien ne lui venait. Ni tenue, ni décor, ni entrée dans l’église, ni

ouverture de bal… Rien. Elle aurait pourtant juré l’avoir maintes fois

projeté. Elle vint à la conclusion que, du mariage, elle avait davantage rêvé

l’accomplissement que l’instant précis. Cette explication lui parut

rationnelle. Distraite par son reflet sur la vitre de la portière avant, elle n’en chercha pas d’autres. On ne tarderait pas à leur faire signe d’entrer dans

l’église.

Seule concession obtenue auprès de sa belle-mère, leurs noces seraient

célébrées dans la cathédrale catholique arménienne de l’Annonciation dont

les rangs s’étaient remplis de membres des deux familles, d’amis et de

notables que l’on côtoie peu mais dont il est bon malgré tout de s’entourer

en pareille occasion. Pour le reste, une majorité d’invitations avait été

envoyée à l’initiative de la famille de son époux. Elle se demanda si ce

déséquilibre se remarquerait. Ce doute la hanta tout au long de la journée.

Pendant la messe, où elle était assise face à l’assistance, dans le chœur de la

cathédrale, mais également durant la soirée.

Dans sa robe cousue de pétales de roses, elle semblait plus jeune

qu’elle ne l’était. Sur une idée de Nesrine, elle portait une couronne de

fleurs qui rappelait sa tenue et maintenait vers l’arrière une chevelure aux

reflets vaguement roux. Elle s’habituait à la sensation nouvelle de cette

alliance en or blanc, sertie de diamants, qui enserrait son annulaire ; elle

provenait de la boutique d’un de ces bijoutiers arméniens qui faisaient la

réputation de la rue Adly. À mesure qu’il coulait, le bon vin endormait peu

à peu la perfidie de ceux qui avaient baissé la voix pour demander si trente-

trois ans n’était pas un âge tardif pour une mariée. Mais le sujet qui revenait

immanquablement à chacune des tables était celui des retrouvailles entre les

époux. Les femmes s’en attendrissaient tandis que leurs maris riaient

volontiers des circonstances inattendues dans lesquelles elles s’étaient

produites. « Rendez-vous compte ! Elle choisit la guerre des Six Jours pour

le quitter avant de le retrouver quatorze ans plus tard, et il faut que ça tombe

au dernier défilé du 6 octobre ! »

Tous avaient à l’esprit le récit de cette veille d’Aïd où, attablé dans un

café, tu regardais distraitement l’écran de télévision qui retransmettait les

commémorations de la guerre du Kippour. Au milieu du défilé militaire,

deux officiers et quatre soldats sortirent d’un camion que l’on crut d’abord

en panne et lâchèrent une grenade avant d’ouvrir le feu vers la tribune

présidentielle. Ces images que le monde entier se repasserait en boucle dans

les jours suivants firent l’effet d’une décharge électrique dans le commerce

où tu les découvrais en direct. Certains clients poussaient, incrédules, des

cris devant la scène qui s’offrait à leur regard, tandis que les autres leur

intimaient de se taire pour pouvoir entendre les commentaires d’un

présentateur dépassé par les événements. Les gens se massaient désormais

dans le café pour regarder le téléviseur ou bien échapper au désordre dans la

rue où une cohue survoltée faisait écho à celle, ensanglantée, qui fuyait les

premières loges de la parade nationale. Personne n’entendit cet homme

exalté s’écrier « J’ai tué le Pharaon ! » sous le bruit des armes

automatiques, mais il serait vite établi que le président Sadate n’avait pas

survécu. Dans le brouhaha général, la seule phrase qui te parvint fut cette

question, sincèrement incrédule, posée par une voix oubliée : « Tarek, c’est

bien toi ? » Fallait-il que le pays tout entier vacille à nouveau pour que

votre histoire reprenne là où elle s’était arrêtée ? Mira-Ange-de-

l’Apocalypse.

 

Les mois précédant votre mariage avaient permis de jeter les bases de votre

futur emménagement. Le principal chantier consistait à reconfigurer le

premier étage de la villa de Doki en appartement indépendant pour que

vous puissiez, Mira et toi, vous y installer. En dessous de vous se trouverait donc ton cabinet et, au second, ta sœur et ta mère. Cette dernière avait

dirigé à marche forcée les travaux qui, fait notable pour l’Égypte, s’étaient

terminés dans les temps, tandis que ta fiancée s’était chargée de la

décoration. Une entente inattendue semblait lier les deux femmes, dépassant

de beaucoup la simple cordialité d’usage. Elle te surprenait d’autant plus

que leurs caractères ne les y prédisposaient pas, mais ta mère avait su ganter

de velours sa rigueur militaire là où sa future belle-fille tâchait de faire

preuve de pragmatisme et de conciliation. Elles étaient dissemblables

jusque dans leurs physiques, et tu souriais de voir Mira prendre soin de ne

pas porter des chaussures à talons lorsqu’elle rencontrait sa belle-mère pour

ne pas accentuer l’écart de leurs silhouettes. Elles avaient conscience de

leur complémentarité et se vouaient un sincère respect mutuel ; tu jalousais

presque cette complicité établie en si peu de temps.

Écarté des travaux à ton grand soulagement, tu te contentais de

percevoir les bruits du chantier depuis ta clinique du rez-de-chaussée et te

réfugiais derrière l’excuse de la surprise qu’elles te réservaient pour ne

questionner que minimalement l’une et l’autre au sujet de leur avancée. Il te

fallut attendre le lendemain du mariage pour découvrir le résultat. Il revint à

la mère de ta femme de vous accueillir, comme le dispose la tradition

arménienne ; elle vous offrit une cuillérée de miel et quelques noix pour

vous souhaiter une vie douce. Le charme dura à peine une année.

 

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