Ce que je sais de toi
Chapitre 5
— C’est un homme ?
— Non.
— Une femme ?
— Forcément…
— Ça aurait pu être Tarbouche ! pouffa-t-elle. Alors, une femme…
Elle est connue ?
— Non.
— De la famille ?
— Oui.
— Tante Lola ?
— Tu dois poser des questions !
Elle cessait d’avoir trente ans lorsque vous vous adonniez à ce jeu qui
vous divertissait depuis l’enfance et dont elle faisait mine de découvrir les
règles. Elle reprit sur un ton faussement formaliste :
— La personne que nous recherchons s’appelle-
t-elle tante Lola ?
— Nesrine…
— Mais quoi, c’est une question !
— Normalement, si tu fais une mauvaise proposition, tu perds.
— Je n’ai jamais aimé cette règle…
— Non, elle a plus de dents que tante Lola.
— Nonna Rose ?
— Moins d’alcool que Nonna Rose.
— Tu parles d’un indice, ça peut être à peu près n’importe qui !
Célibataire ?
— Veuve.
— Tante Simone !
— Oui, bravo.
— On en fait une autre !
Tu t’apprêtais à lui dire qu’il était temps de rentrer quand le serveur
vous interrompit. Nesrine reprit un thé à la menthe, tu n’avais plus soif. Elle
avait déjà découvert ta mère, Oum Kalsoum, Ronald Reagan et la cousine
de Fatheya. Leurs noms s’ajoutaient au panthéon des personnalités trouvées
par ta sœur en deux décennies de devinettes résolues.
— Une dernière alors, mais je te préviens, tu ne l’auras pas.
Son visage s’illumina.
— C’est un homme ?
— Non.
— Vivante ?
— Oui.
— Connue ?
— Non.
— De la famille ?
— Non.
— Belle ?
— On peut dire.
— Tu n’as pas le droit ! Tu dois répondre par oui ou par non !
— Je n’ai jamais aimé cette règle…
— Alors, belle ?
— Oui…
— Ah !
Elle énuméra à peu près toutes ses amies, glissa le nom de quelques
connaissances de ta mère, le plus souvent par ironie, une ou deux patientes
de ton cabinet avec lesquelles elle t’aurait bien vu sortir, puis arriva à bout
d’inspiration. Son cerveau tournait à vide comme le ventilateur du plafond.
— Je t’avais dit que tu ne trouverais pas, glissas-tu dans un sourire
triomphant. Allez, il est temps d’y aller. Une dernière proposition ?
Elle prit un air résigné.
— Non, vas-y, dis. C’est qui ?
— Mira.
— Mira Nakelian ?
— Elle-même.
— Mais ça fait dix ans qu’on ne l’a pas vue ! protesta-t-elle.
— Quatorze, même. Ce n’est pas un critère d’exclusion, que je sache.
— Et pourquoi tu me ressors Mira Nakelian maintenant ? bougonna
Nesrine qui n’aimait pas perdre.
— Parce que je savais que tu ne la trouverais pas. Et parce que je l’ai
recroisée l’autre jour.
C’était une après-midi à n’avoir pour seule ambition que d’épouser
l’ombre de sycomores. Une après-midi de douceur accidentelle. De toutes
les questions dont elle t’assaillait depuis que vous aviez quitté le café, il n’y
en avait qu’une qui comptait réellement :
— Je suppose qu’elle est mariée, pas vrai ?
— Eh bien, tu supposes mal.
Le visage de Nesrine s’éclaira. Mira était la première fille dont tu lui
avais parlé ; ta sœur n’avait jamais retrouvé pareil élan chez toi lorsque tu
évoquerais les suivantes. Le muezzin tentait de faire entendre un appel à la
prière que le rire des enfants et le bruit des motos éclaboussaient. Vous
longiez les immeubles couleur sable auxquels vous ne prêtiez plus attention.
Une après-midi d’adolescence retrouvée.
— Et toi, il n’y a pas un garçon dans ta vie ?
— Tarek, enfin ! Même pour rire, ne dis pas des choses pareilles…
Ses joues s’empourprèrent ; on aurait dit la chair des premières
pastèques du printemps. Sa réaction te surprit. Sans doute était-il indélicat
de sous-entendre qu’une fille de trente ans puisse ne pas être encore mariée
et fréquenter des hommes. Cela te renvoya à l’inégalité de vos situations ;
cette pensée s’évapora aussi furtivement qu’elle était venue.
— Il faudrait que je te la présente à l’occasion.
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