Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 4 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 5

 

 

— C’est un homme ?

— Non.

— Une femme ?

— Forcément…

— Ça aurait pu être Tarbouche ! pouffa-t-elle. Alors, une femme…

Elle est connue ?

— Non.

— De la famille ?

— Oui.

— Tante Lola ?

— Tu dois poser des questions !

Elle cessait d’avoir trente ans lorsque vous vous adonniez à ce jeu qui

vous divertissait depuis l’enfance et dont elle faisait mine de découvrir les

règles. Elle reprit sur un ton faussement formaliste :

— La personne que nous recherchons s’appelle-

t-elle tante Lola ?

— Nesrine…

— Mais quoi, c’est une question !

— Normalement, si tu fais une mauvaise proposition, tu perds.

— Je n’ai jamais aimé cette règle…

— Non, elle a plus de dents que tante Lola.

— Nonna Rose ?

— Moins d’alcool que Nonna Rose.

— Tu parles d’un indice, ça peut être à peu près n’importe qui !

Célibataire ?

— Veuve.

— Tante Simone !

— Oui, bravo.

— On en fait une autre !

Tu t’apprêtais à lui dire qu’il était temps de rentrer quand le serveur

vous interrompit. Nesrine reprit un thé à la menthe, tu n’avais plus soif. Elle

avait déjà découvert ta mère, Oum Kalsoum, Ronald Reagan et la cousine

de Fatheya. Leurs noms s’ajoutaient au panthéon des personnalités trouvées

par ta sœur en deux décennies de devinettes résolues.

— Une dernière alors, mais je te préviens, tu ne l’auras pas.

Son visage s’illumina.

— C’est un homme ?

— Non.

— Vivante ?

— Oui.

— Connue ?

— Non.

— De la famille ?

— Non.

— Belle ?

— On peut dire.

— Tu n’as pas le droit ! Tu dois répondre par oui ou par non !

— Je n’ai jamais aimé cette règle…

— Alors, belle ?

— Oui…

— Ah !

Elle énuméra à peu près toutes ses amies, glissa le nom de quelques

connaissances de ta mère, le plus souvent par ironie, une ou deux patientes

de ton cabinet avec lesquelles elle t’aurait bien vu sortir, puis arriva à bout

d’inspiration. Son cerveau tournait à vide comme le ventilateur du plafond.

— Je t’avais dit que tu ne trouverais pas, glissas-tu dans un sourire

triomphant. Allez, il est temps d’y aller. Une dernière proposition ?

Elle prit un air résigné.

— Non, vas-y, dis. C’est qui ?

— Mira.

— Mira Nakelian ?

— Elle-même.

— Mais ça fait dix ans qu’on ne l’a pas vue ! protesta-t-elle.

— Quatorze, même. Ce n’est pas un critère d’exclusion, que je sache.

— Et pourquoi tu me ressors Mira Nakelian maintenant ? bougonna

Nesrine qui n’aimait pas perdre.

— Parce que je savais que tu ne la trouverais pas. Et parce que je l’ai

recroisée l’autre jour.

 

C’était une après-midi à n’avoir pour seule ambition que d’épouser

l’ombre de sycomores. Une après-midi de douceur accidentelle. De toutes

les questions dont elle t’assaillait depuis que vous aviez quitté le café, il n’y

en avait qu’une qui comptait réellement :

— Je suppose qu’elle est mariée, pas vrai ?

— Eh bien, tu supposes mal.

Le visage de Nesrine s’éclaira. Mira était la première fille dont tu lui

avais parlé ; ta sœur n’avait jamais retrouvé pareil élan chez toi lorsque tu

évoquerais les suivantes. Le muezzin tentait de faire entendre un appel à la

prière que le rire des enfants et le bruit des motos éclaboussaient. Vous

longiez les immeubles couleur sable auxquels vous ne prêtiez plus attention.

Une après-midi d’adolescence retrouvée.

— Et toi, il n’y a pas un garçon dans ta vie ?

— Tarek, enfin ! Même pour rire, ne dis pas des choses pareilles…

Ses joues s’empourprèrent ; on aurait dit la chair des premières

pastèques du printemps. Sa réaction te surprit. Sans doute était-il indélicat

de sous-entendre qu’une fille de trente ans puisse ne pas être encore mariée

et fréquenter des hommes. Cela te renvoya à l’inégalité de vos situations ;

cette pensée s’évapora aussi furtivement qu’elle était venue.

— Il faudrait que je te la présente à l’occasion.

 

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