Ce que je sais de toi
Chapitre 11
Ali te secondait lors de tes permanences au Moqattam et tu le
raccompagnais ensuite chez lui où vous passiez le restant de la soirée avec
sa mère. Il se rendait au dispensaire une demi-heure avant toi pour repérer
les cas prioritaires dans la file qui se formait. Ceux-là étaient conduits dans
la salle d’attente où ils pouvaient s’asseoir en attendant leur tour. Ali
apprenait vite. Il avait la main preste et tu avais rarement besoin de lui
montrer plus d’une fois un geste pour qu’il le reproduise correctement. Il
prenait le pouls, le poids, la température. Avait à cœur de bien faire. Ne
semblait jamais incommodé par une odeur ou par la vue d’une plaie. Tu te
surprenais à user des mêmes conseils et explications que ton père lorsque
celui-ci t’enseignait ce métier. Tu t’entendais parfois reprendre jusqu’à ses
intonations, comme si, à travers toi, il refusait de n’être plus.
Au bout de quelques mois, l’idée qu’il t’accompagne à ton cabinet de
Doki finit par s’imposer. De même que tu avais affiné ton apprentissage en
secondant ton père, Ali y trouverait certainement l’opportunité de découvrir
ce métier dans de bonnes conditions. Cela pourrait se faire à raison d’une
fois par semaine, la journée précédant ta permanence au Moqattam. Tu
n’avais pas souvenir d’avoir vu Ali sourire autant qu’au moment où tu le lui
proposas.
— Avec des vrais clients ?
— On dit « des patients », Ali. Et ceux du Moqattam sont aussi de
vrais patients, tu sais. Quand je vois combien ils attendent, je pense qu’ils
sont plus « patients » que n’importe qui !
— Non, tu as compris, des patients qui payent, quoi.
Il avait le regard d’un jeune exaspéré de se faire reprendre sur la forme
par quelqu’un qui a parfaitement saisi le fond. Tu t’en voulus un peu
d’avoir inutilement altéré son sourire.
— Et en quoi est-ce important qu’ils payent ?
— Bah, s’ils payent, c’est qu’ils ont le choix. Et s’ils te choisissent,
c’est que tu es bon… Et si tu me demandes de t’accompagner, c’est que tu
penses que je suis assez bon, moi aussi.
Il avait semblé hésiter avant de prononcer la dernière phrase. Comme
s’il avait eu peur d’être ridicule, d’interpréter abusivement ta proposition. Il
s’était exprimé d’une voix inhabituellement mal assurée, le regard feignant
de s’attarder sur quelque détail au sol. Tu te revis dans le cabinet de ton
père, cherchant dans ses gestes anodins le compliment que sa bouche ne
prononçait pas. C’était une évidence qu’il était doué, comment pouvait-il en
douter ? Tu aurais voulu le lui dire mais ne savais pas comment. Tu
changeas de sujet.
— Bien entendu, si tu prends une journée de ton travail pour venir au
cabinet, je te prévoirai un salaire.
Tu ne connaissais toujours pas son métier, mais tu avais déduit à son
rythme changeant qu’il n’avait sans doute pas de patron qui lui imposait des
horaires particuliers.
— Mais Tarek, on avait dit…
Sachant ce qu’il s’apprêtait à dire, tu l’interrompis :
— Ce qu’on avait dit avec ta mère valait pour le Moqattam. Si tu viens
travailler au cabinet, il est hors de question que tu le fasses sans
compensation. Et puis, si je te paye, c’est que tu es bon, Ali. Pas vrai ?
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