Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 10 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 11

 

Ali te secondait lors de tes permanences au Moqattam et tu le

raccompagnais ensuite chez lui où vous passiez le restant de la soirée avec

sa mère. Il se rendait au dispensaire une demi-heure avant toi pour repérer

les cas prioritaires dans la file qui se formait. Ceux-là étaient conduits dans

la salle d’attente où ils pouvaient s’asseoir en attendant leur tour. Ali

apprenait vite. Il avait la main preste et tu avais rarement besoin de lui

montrer plus d’une fois un geste pour qu’il le reproduise correctement. Il

prenait le pouls, le poids, la température. Avait à cœur de bien faire. Ne

semblait jamais incommodé par une odeur ou par la vue d’une plaie. Tu te

surprenais à user des mêmes conseils et explications que ton père lorsque

celui-ci t’enseignait ce métier. Tu t’entendais parfois reprendre jusqu’à ses

intonations, comme si, à travers toi, il refusait de n’être plus.

 

Au bout de quelques mois, l’idée qu’il t’accompagne à ton cabinet de

Doki finit par s’imposer. De même que tu avais affiné ton apprentissage en

secondant ton père, Ali y trouverait certainement l’opportunité de découvrir

ce métier dans de bonnes conditions. Cela pourrait se faire à raison d’une

fois par semaine, la journée précédant ta permanence au Moqattam. Tu

n’avais pas souvenir d’avoir vu Ali sourire autant qu’au moment où tu le lui

proposas.

— Avec des vrais clients ?

— On dit « des patients », Ali. Et ceux du Moqattam sont aussi de

vrais patients, tu sais. Quand je vois combien ils attendent, je pense qu’ils

sont plus « patients » que n’importe qui !

— Non, tu as compris, des patients qui payent, quoi.

Il avait le regard d’un jeune exaspéré de se faire reprendre sur la forme

par quelqu’un qui a parfaitement saisi le fond. Tu t’en voulus un peu

d’avoir inutilement altéré son sourire.

— Et en quoi est-ce important qu’ils payent ?

— Bah, s’ils payent, c’est qu’ils ont le choix. Et s’ils te choisissent,

c’est que tu es bon… Et si tu me demandes de t’accompagner, c’est que tu

penses que je suis assez bon, moi aussi.

Il avait semblé hésiter avant de prononcer la dernière phrase. Comme

s’il avait eu peur d’être ridicule, d’interpréter abusivement ta proposition. Il

s’était exprimé d’une voix inhabituellement mal assurée, le regard feignant

de s’attarder sur quelque détail au sol. Tu te revis dans le cabinet de ton

père, cherchant dans ses gestes anodins le compliment que sa bouche ne

prononçait pas. C’était une évidence qu’il était doué, comment pouvait-il en

douter ? Tu aurais voulu le lui dire mais ne savais pas comment. Tu

changeas de sujet.

— Bien entendu, si tu prends une journée de ton travail pour venir au

cabinet, je te prévoirai un salaire.

Tu ne connaissais toujours pas son métier, mais tu avais déduit à son

rythme changeant qu’il n’avait sans doute pas de patron qui lui imposait des

horaires particuliers.

— Mais Tarek, on avait dit…

Sachant ce qu’il s’apprêtait à dire, tu l’interrompis :

— Ce qu’on avait dit avec ta mère valait pour le Moqattam. Si tu viens

travailler au cabinet, il est hors de question que tu le fasses sans

compensation. Et puis, si je te paye, c’est que tu es bon, Ali. Pas vrai ?

 

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