Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 1 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 2

 

 

Tu ne savais pas quand commencerait la vie. Petit, tu étais un élève brillant.

Tu rapportais de bonnes notes à la maison et l’on te disait que ce serait utile

pour plus tard. La vie commencerait donc plus tard. À ce stade, seuls

défilaient des instants dont tu ne conserverais pratiquement rien. On ne

retient pas le nom de ceux qui se sont usé le dos à vous porter sur leurs

épaules, pas plus qu’on ne remarque les heures passées à préparer votre plat

préféré. On conserve, en revanche, l’insignifiance : tu avais ri de Nesrine

parce qu’elle n’arrivait pas à prononcer correctement pyramide en arabe,

vous aviez mangé sur une plage des frescas et la mélasse avait taché vos

maillots, tu dessinais avec ton doigt sur les fenêtres couvertes de buée

quand Fatheya, votre domestique, cuisinait…

Tu scrutais les adultes, leur gestuelle, leurs intonations, leur apparence.

Il arrivait que l’un d’eux prenne la parole, comme désigné par une autorité

naturelle, pour raconter la dernière plaisanterie qu’il avait entendue. Les

yeux de l’assistance se rivaient sur lui et cette attention nouvelle le

transfigurait. Sa voix se modulait, ses mouvements épousaient son récit et

tu sentais une tension s’installer dans la pièce. Tu t’émerveillais de l’effet

produit sur l’auditoire, une foule soudain réduite à une respiration unique

dont le rythme épousait l’intonation de l’orateur. Ce dernier pouvait enfin

accélérer le débit de ses mots et dévoiler la chute que chacun attendait. Tous l’accueillaient alors d’un rire sonore et libérateur, un rire non concerté et

pourtant parfaitement accordé.

C’étaient les hommes qui riaient. Pourquoi riaient-ils ? Tu n’en savais

rien. Les indéchiffrables sous-entendus, les évidentes exagérations, les mots

qui t’étaient encore inconnus, les œillades complices, les moues

réprobatrices des mères qui rappelaient la présence d’enfants, les gestes

désinvoltes des hommes qui semblaient leur répondre que, de toute façon,

ils ne sont pas en âge de comprendre. De toute façon, tu n’étais pas en âge

de comprendre. Ce langage semblait appartenir au monde des adultes, un

continent lointain qu’il te restait à découvrir. Tu ignorais si l’on y échouait

un jour, sans s’en apercevoir, pour trop avoir laissé l’enfance dériver, ou s’il

s’agissait de terres qui se conquièrent dans la souffrance. Se pouvait-il

qu’elles te restent à jamais étrangères ? Rirais-tu un jour comme eux ?

Leur présence électrisait Nesrine. Elle interrompait leurs discussions

pour demander la signification d’un mot ou répondre à la plus rhétorique de

leurs questions. Elle ne saisissait pas plus que toi le sens de leurs blagues,

mais joignait son rire d’enfant à ceux de l’assemblée. Elle riait à la seule

idée de rire avec les autres. Cela lui suffisait. Ne la trouvait-on pas

adorable ?

 

La vie commencerait plus tard. Pour l’heure, ce n’était pas la vie.

C’était une attente, un répit peut-être, l’enfance, une lente préparation. À

quoi te préparais-tu ? ou, plus précisément, à quoi te préparait-on ? Tu

appréciais davantage la compagnie des adultes que celle des enfants de ton

âge. Tu étais ébloui par ceux qui n’hésitent jamais. Ceux qui, avec le même

aplomb, peuvent critiquer un président, une loi ou une équipe de football.

Ceux dont chaque geste semble affirmer qu’ils détiennent la vérité pleine et

entière. Ceux qui régleraient en un claquement de doigts les questions de la Palestine, des Frères musulmans, du barrage d’Assouan ou des

nationalisations. Tu finissais par croire que c’était cela, l’âge adulte : la

disparition de toute forme de doute.

Un jour, il t’apparaîtrait pourtant avec évidence qu’il n’existe que très

peu d’adultes véritables. Que nul ne se départ tout à fait de ses peurs

originelles, de ses complexes adolescents, du besoin inassouvi de venger

ses premières humiliations. On s’étonne encore de déceler une réaction

puérile chez un de nos semblables, mais c’est une grossière erreur : il n’y a

pas d’adultes au comportement d’enfant, il n’y a que des enfants qui ont

atteint l’âge où le doute est honteux. Des enfants qui finissent par se

conformer à ce que l’on attend d’eux : qui renoncent à la moindre remise en

question, affirment sans plus trembler, méprisent la différence. Des enfants

aux voix rauques, aux cheveux blancs, à l’alcool facile. Bien des années

plus tard, tu finiras par comprendre qu’il faut les fuir quoi qu’il en coûte.

Mais en ce temps-là, ils te fascinaient.

 

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