Ce que je sais de toi
Chapitre 2
Tu ne savais pas quand commencerait la vie. Petit, tu étais un élève brillant.
Tu rapportais de bonnes notes à la maison et l’on te disait que ce serait utile
pour plus tard. La vie commencerait donc plus tard. À ce stade, seuls
défilaient des instants dont tu ne conserverais pratiquement rien. On ne
retient pas le nom de ceux qui se sont usé le dos à vous porter sur leurs
épaules, pas plus qu’on ne remarque les heures passées à préparer votre plat
préféré. On conserve, en revanche, l’insignifiance : tu avais ri de Nesrine
parce qu’elle n’arrivait pas à prononcer correctement pyramide en arabe,
vous aviez mangé sur une plage des frescas et la mélasse avait taché vos
maillots, tu dessinais avec ton doigt sur les fenêtres couvertes de buée
quand Fatheya, votre domestique, cuisinait…
Tu scrutais les adultes, leur gestuelle, leurs intonations, leur apparence.
Il arrivait que l’un d’eux prenne la parole, comme désigné par une autorité
naturelle, pour raconter la dernière plaisanterie qu’il avait entendue. Les
yeux de l’assistance se rivaient sur lui et cette attention nouvelle le
transfigurait. Sa voix se modulait, ses mouvements épousaient son récit et
tu sentais une tension s’installer dans la pièce. Tu t’émerveillais de l’effet
produit sur l’auditoire, une foule soudain réduite à une respiration unique
dont le rythme épousait l’intonation de l’orateur. Ce dernier pouvait enfin
accélérer le débit de ses mots et dévoiler la chute que chacun attendait. Tous l’accueillaient alors d’un rire sonore et libérateur, un rire non concerté et
pourtant parfaitement accordé.
C’étaient les hommes qui riaient. Pourquoi riaient-ils ? Tu n’en savais
rien. Les indéchiffrables sous-entendus, les évidentes exagérations, les mots
qui t’étaient encore inconnus, les œillades complices, les moues
réprobatrices des mères qui rappelaient la présence d’enfants, les gestes
désinvoltes des hommes qui semblaient leur répondre que, de toute façon,
ils ne sont pas en âge de comprendre. De toute façon, tu n’étais pas en âge
de comprendre. Ce langage semblait appartenir au monde des adultes, un
continent lointain qu’il te restait à découvrir. Tu ignorais si l’on y échouait
un jour, sans s’en apercevoir, pour trop avoir laissé l’enfance dériver, ou s’il
s’agissait de terres qui se conquièrent dans la souffrance. Se pouvait-il
qu’elles te restent à jamais étrangères ? Rirais-tu un jour comme eux ?
Leur présence électrisait Nesrine. Elle interrompait leurs discussions
pour demander la signification d’un mot ou répondre à la plus rhétorique de
leurs questions. Elle ne saisissait pas plus que toi le sens de leurs blagues,
mais joignait son rire d’enfant à ceux de l’assemblée. Elle riait à la seule
idée de rire avec les autres. Cela lui suffisait. Ne la trouvait-on pas
adorable ?
La vie commencerait plus tard. Pour l’heure, ce n’était pas la vie.
C’était une attente, un répit peut-être, l’enfance, une lente préparation. À
quoi te préparais-tu ? ou, plus précisément, à quoi te préparait-on ? Tu
appréciais davantage la compagnie des adultes que celle des enfants de ton
âge. Tu étais ébloui par ceux qui n’hésitent jamais. Ceux qui, avec le même
aplomb, peuvent critiquer un président, une loi ou une équipe de football.
Ceux dont chaque geste semble affirmer qu’ils détiennent la vérité pleine et
entière. Ceux qui régleraient en un claquement de doigts les questions de la Palestine, des Frères musulmans, du barrage d’Assouan ou des
nationalisations. Tu finissais par croire que c’était cela, l’âge adulte : la
disparition de toute forme de doute.
Un jour, il t’apparaîtrait pourtant avec évidence qu’il n’existe que très
peu d’adultes véritables. Que nul ne se départ tout à fait de ses peurs
originelles, de ses complexes adolescents, du besoin inassouvi de venger
ses premières humiliations. On s’étonne encore de déceler une réaction
puérile chez un de nos semblables, mais c’est une grossière erreur : il n’y a
pas d’adultes au comportement d’enfant, il n’y a que des enfants qui ont
atteint l’âge où le doute est honteux. Des enfants qui finissent par se
conformer à ce que l’on attend d’eux : qui renoncent à la moindre remise en
question, affirment sans plus trembler, méprisent la différence. Des enfants
aux voix rauques, aux cheveux blancs, à l’alcool facile. Bien des années
plus tard, tu finiras par comprendre qu’il faut les fuir quoi qu’il en coûte.
Mais en ce temps-là, ils te fascinaient.
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