Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 16 sur 54

Pages du PDF

Ce que je sais de toi

Chapitre 17

 

De l’ail. Des gousses d’ail, finement hachées. De ses mains fraîchement

manucurées, la répétition d’un geste sec et nerveux pour en venir à bout. De

l’ail et de l’oignon. Ce n’était pas tant pour le goût que pour l’odeur. De

l’ail et de l’oignon sur un feu doux. Elle avait mis un tablier pour ne pas

tacher le chemisier blanc que tu lui avais offert. Un feu lent, un feu patient.

Il fallait que ça se sente, que ça emplisse l’air de chaque étage de la villa.

Elle remarqua une éraflure sur un de ses ongles et cela la contraria. De l’ail

et de l’oignon coupés en morceaux, jetés aux flammes, se vidant de leur eau

jusqu’à n’être plus qu’une version réduite d’eux-mêmes. Flétrie, asséchée.

Depuis ton cabinet, tu sentais les effluves du repas que Mira préparait.

En t’entendant monter, elle eut le réflexe de dissimuler le doigt au vernis

entaillé. Tu la prévins de ne pas t’attendre pour manger. Tu lui servis une

explication qui te semblait recevable : apprendre à l’instant l’anniversaire

d’Ali et te sentir obligé de ne pas le laisser seul pour l’occasion alors que sa

mère venait de décéder, quelques semaines plus tôt… Elle se serait passée

de tes justifications. Tu aurais pu simplement dire que tu t’absentais, sans

prétexte, sans air coupable, sans mentionner ce prénom. Elle n’aurait pas eu

de permission à t’accorder et se serait épargné ton sourire au moment de

l’obtenir. Cela lui aurait été préférable ; elle n’en laissa rien paraître. Tu

étais sur le point de redescendre quand tu te retournas, penaud :

— Ah, au fait… tu voudrais venir ?

— Amusez-vous.

Mira-Laconique. Elle ne te regarda pas en lâchant la réponse que tu

espérais intérieurement. Tu n’avais pas remarqué l’ongle à la manucure

abîmée. Ni les autres. Tu dévalais les marches de l’escalier, les talons

marquant ton excitation égoïste. Elle hésita entre réappliquer du vernis et

tout passer à l’acétone.

 

Tu fis un mouvement de tête à Ali pour lui indiquer que c’était bon. Tu

cherchas un instant dans quel restaurant célébrer l’événement ; tu te

revoyais avec Mira dans chacun d’eux lorsqu’il te venait à l’esprit. Tu finis

par choisir cette péniche où l’on servait des fruits de mer. Ali ne t’avait pas

questionné sur le lieu où tu l’emmenais, il se laissait guider sans chercher à

entamer la surprise qui lui était destinée. Tu sentais l’impatience te gagner à

mesure que vous vous rapprochiez. Il souriait doucement de ce que tu

cherches à l’impressionner. Il souriait de te voir sourire. Il souriait et c’était

tout ce qui importait. Tu garas ta voiture en amont du quai. Manger sur le

Nil, tu te figurais sa tête au moment de longer le quai ! Ce devait être si

différent de tout ce qu’il connaissait. Un palmier ajoutait de l’ombre à la

noirceur de la nuit. Tu eus envie de lui prendre la main mais sans oser le

faire. Tu te contentas de lui tapoter furtivement la cuisse pour lui indiquer

que vous étiez arrivés. En franchissant la portière, il lança, désinvolte :

— Excellent choix, le homard est délicieux ici.

 

Il avait opté pour une table qui donnait sur la fenêtre. En lui

demandant de choisir le vin, tu eus une soudaine appréhension que cela le

mette mal à l’aise parce qu’il n’y entendrait guère ou bien parce qu’il ne

boirait tout simplement pas d’alcool, mais il se prêta volontiers au jeu, choisissant puis goûtant un riesling qui se mariait à merveille avec ce que

vous aviez commandé. À la faveur d’une nappe qui atteignait presque le

sol, ta jambe cherchait à effleurer la sienne. Il attendit que le garçon se fût

éloigné pour te le désigner d’un mouvement de tête.

— Tu vois, ce serveur ? Il fait semblant de ne pas me reconnaître

même si on a grandi ensemble. Enfin, je veux dire, à côté, au Moqattam. On

peut grandir à côté de gens sans vraiment « grandir ensemble ». On a le

même âge mais il ne m’aurait jamais prêté son ballon. Sa mère faisait partie

de celles qui se foutaient de la mienne parce que leur maison avait un étage

de plus que la nôtre… Aujourd’hui il me sert du homard. Il sait que je ne le

paye pas, ce homard. Il me méprise. Et peut-être qu’il m’envie aussi.

Chaque fois que je viens ici, je suis accompagné d’un homme. Jamais le

même. Il est sûrement la fierté de sa famille, avec son déguisement

d’employé des beaux quartiers qu’il repasse tous les matins. Il n’a peut-être

même pas les moyens de l’envoyer dans une de ces blanchisseries où des

gamins repassent pour quelques piastres en appuyant le fer avec leur pied. Il

est la fierté de sa famille et pourtant il me sert mon homard en s’excusant

lorsque les cuisines mettent un peu plus de temps que d’habitude pour me le

préparer. Il ne me regarde jamais quand il s’excuse, parce qu’il sait que ce

n’est pas moi qui payerai. Alors à chaque fois, au moment du dessert,

j’attends qu’il s’approche pour laisser tomber ma serviette et je fais

semblant de ne pas la trouver. Il est bien obligé de se baisser pour me la

ramasser et de me regarder pour me la rendre. À ce moment, il me méprise

encore plus et il n’y a que lui et moi pour savoir ce qui se passe dans la tête

de l’autre. Il rentre le soir avec mon regard planté dans le cerveau et il a

encore plus de mal à le faire partir que les taches de beurre à l’ail sur sa

chemise blanche. Tu lui laisseras un bon pourboire, Tarek. Un bon

pourboire pour qu’il accepte d’oublier notre présence, toi et moi, ce soir. Et tu feras attention dorénavant. Parce que Le Caire est le plus grand des

villages et que les bons pourboires ne suffisent pas toujours.

 

Il avait dit cela sans s’interrompre ni montrer d’émotion particulière.

Ta jambe s’était décollée de la sienne à mesure qu’il parlait. Il avait

prononcé ces mots avec une froideur mêlée de cynisme. Cela ne lui

ressemblait pas, à tout le moins, pas à l’image que tu te faisais de lui. Ta

joie s’était d’abord émoussée en découvrant qu’il connaissait le lieu, elle

avait succombé au couperet des dernières phrases qui ressemblaient tout à

la fois à un reproche et à un avertissement. Un avertissement dont tu ne

mesurais pas vraiment la teneur. Mais ce qui te gênait plus que tout était

qu’il te compare à ces autres hommes qui l’invitaient ici. Tu lui en voulais

de te rabaisser à leur niveau. Il reprit comme s’il lisait dans tes pensées :

— Tu ne devrais pas les juger.

 

Vous étiez silencieux quand le serveur apporta vos assiettes. Alors

qu’il commençait à présenter vos plats, tu le congédias d’un geste absent de

la tête. Cela faisait quelques minutes que vous mangiez sans appétit, tu finis

par poser à Ali la question qui te brûlait depuis longtemps :

— Ce n’est pas difficile, pour toi ?

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Difficile de devoir vendre mon corps ?

De coucher avec des hommes que je n’ai pas choisis ? avec des vieux, des

malpropres ? D’obéir à leurs fantasmes ? Non, ça va, ce n’est pas difficile.

Et toi, ce n’est pas difficile d’examiner des incontinents et de manipuler des

plaies gorgées de pus ? Tu veux que je te dise ? Ce qui est difficile, c’est

d’attendre toute une nuit et de rentrer sans avoir trouvé de client…

Il terminait son homard devenu tiède ; tu n’avais presque pas touché au

tien. Tu étais pris dans tes pensées au point de ne pas remarquer qu’Ali

avait fait signe au serveur d’apporter l’addition. Sa serviette venait de lui

glisser des genoux. Tu laissas un bon pourboire.

Se sachant à l’origine de ton air soucieux, il te sourit au moment de

quitter la péniche.

— Merci, Tarek, c’était un très bon choix de resto…

Il terminait à peine de prononcer sa phrase qu’un éclair lui traversa

l’esprit. Un bus venait de s’arrêter à quelques mètres de vous…

— Tu ne dois pas souvent en prendre, pas vrai ? Allez, viens !

Il fonça vers le véhicule dont la porte s’était à peine refermée, posa son

pied droit dans la fente de la poignée et y trouva appui pour propulser son

corps vers le toit. Agenouillé sur le porte-bagages, il te fit signe de le

rejoindre.

— Allez, monte !

— Mais tu es…

L’autobus s’était mis en mouvement et tu peinais à trouver prise avec

ton pied. Ali te tirait à bout de bras en s’amusant de ton air ahuri. Tu vins te

plaquer sur le toit à côté de lui, ventre à plat et mains soudées au métal du

porte-bagages. Il riait comme jamais tu ne l’avais vu rire.

— Tu en fais une tête, docteur…

— On aurait pu se tuer !

— On aurait pu aussi ne jamais se rencontrer.

Le concert de klaxons couvrait vos paroles. Chaque cahot des rues mal

bitumées venait s’imprimer sur tes côtes. Tes doigts serraient la poignée

métallique comme s’il s’agissait d’une ligne de vie. Il posa sa main sur la

tienne. Ton cœur continuait à se projeter contre les parois de ta poitrine.

Tout te sembla soudain amplifié : le grondement ininterrompu de la ville, l’éclairage cru des lampadaires, l’odeur des gaz remontant des voitures…

Pris dans la circulation nocturne, l’autobus ralentit. Ali prononça quelques

mots que tu ne parvins pas à distinguer puis se dressa sur le toit de l’engin.

Il dépliait progressivement ses genoux quand tu le vis soudain perdre

l’équilibre. Tu crias son prénom. Il se rattrapa sans difficulté et prit l’air

crâneur de l’enfant qui vient de faire une mauvaise blague :

— T’as eu peur, pas vrai ?

— …

— T’as eu peur pour moi ?

 

Tu attendis que les derniers passagers descendent du bus pour sauter

du toit. Ali t’avait précédé, se détachant de la paroi haute de la carrosserie

par un mouvement souple des bras. De tes jambes tremblantes, tu manquas

d’assommer le chauffeur qui quittait à son tour le véhicule. Ton air

abasourdi le surprit davantage que la présence, somme toute courante, de

passagers clandestins. Avant qu’il n’ait le temps de te lancer un regard

réprobateur, tu lui glissas dans la main quelques billets puis t’éloignas en

claudiquant. Tu n’avais pas la moindre idée de ce que pouvait coûter un

ticket de bus.

Tu ignorais le quartier du Caire dans lequel vous vous trouviez.

Lorsque tu arrivas à sa hauteur, Ali te passa tendrement la main dans le dos.

Cette démonstration d’affection pouvait passer pour de la simple

camaraderie. Ironiquement, elle vous aurait valu des regards réprobateurs si

vous aviez été homme et femme. Son sourire s’était débarrassé de toute

marque de moquerie ; tu lui offris le tien en retour. Il détacha sa main de ton

épaule où elle s’était posée pour sortir de sa poche un paquet de cigarettes.

Porta l’une d’elles à ses lèvres. Replongea sa main dans le même étui où se

trouvait une petite boîte d’allumettes dissimulée dans les plis du papier argenté. Arrêta sa marche, en coinça une entre le pouce et l’index puis la fit

craquer contre le frottoir de l’étui. Sa main protégeait du vent la flamme

timide qu’il avait fait naître. Elle obéissait à Ali à mesure qu’il aspirait à

travers une cigarette qui s’alluma en deux bouffées. Tu observais ses joues

creusées par la manœuvre et les veines saillantes de sa main que la lumière

orangée du feu venait colorer. Il en sortit une deuxième de son paquet sans

prendre la peine de te la proposer et répéta l’exercice, cette fois en allumant

la seconde cigarette avec le bout incandescent de la première, et finit par te

la tendre d’un geste silencieux alors qu’une émanation blanche s’échappait

de ses narines. Tu t’en saisis, bien que n’ayant jamais fumé. Le filtre

conservait le souvenir encore humide de ses lèvres. Tu toussotas

discrètement à la première inhalation.

On ne s’aventure pas dans une ruelle si mal éclairée sans savoir où l’on

va. Tu réglas ton pas sur le sien, que la fraîcheur hivernale ne pressait

aucunement. À peine sa main s’en servait-elle comme prétexte pour

réchauffer ton dos d’un mouvement vif. Tu appréciais trop le trajet pour te

soucier de la destination. Tu la compris imminente lorsqu’il s’arrêta pour

tirer une dernière fois sur sa cigarette avant d’en écraser le mégot au sol.

 

Il poussa la porte d’un lieu que rien ne signalait et le bruit des

conversations s’entrechoquant au métal des chaises contrasta brutalement

avec le calme de l’extérieur. Un homme derrière le comptoir fit d’amples

gestes pour mimer des salutations que le tapage intérieur rendrait inaudibles

et s’approcha d’Ali qu’il gratifia d’une chaleureuse tape dans le dos. Il y

avait plus d’effusions dans son accueil que l’alcool seul n’en aurait pu

justifier.

— Alors, qui nous ramènes-tu cette fois ?

— Un ami, répondit Ali dans un sourire laconique.

— Effendi… ! lança l’homme en baissant théâtralement la tête après

t’avoir dévisagé.

Chevelure ébouriffée et chemise incrustée de ce qu’un toit d’autobus

cairote peut amasser, tu peinais à voir ce qui justifiait ces égards, mais tu

reçus la salutation avec le sourire. La salle était un long couloir parsemé de

tables disposées en quinconce. Ali s’éclipsa quelques instants, fendant de

l’épaule un nuage de fumée qui t’empêchait de voir le fond de la pièce.

Pour la première fois de la soirée, tu pensas furtivement à Mira, au repas

qu’elle t’avait préparé en vain, au fait qu’il se faisait tard et à ce que tu

n’avais pas la moindre idée du lieu où tu te trouvais ou du moyen de

rejoindre ta voiture. Une tasse à café remplie d’un alcool que tu n’avais pas

commandé te sortit de tes pensées ; une seconde fut déposée à son côté. Tu

ne savais pas s’il fallait payer tout de suite, on te fit signe que rien ne

pressait. Rien ne pressait. Ali revint, vaguement recoiffé. Il te demanda si tu

aimais le lieu en agitant son index d’un geste circulaire. Tu aimais. Il sourit.

Tu pris une première gorgée. En balayant la salle du regard, tu vis deux

hommes s’embrasser à pleine bouche. Si l’idée d’un baiser dans l’espace

public en Égypte était déjà difficilement concevable, il ne t’aurait jamais

traversé l’esprit que deux hommes puissent s’y livrer ! Tu avais du mal à

réconcilier cette vision avec l’image de tes lèvres rejoignant celles d’Ali

pour la première fois dans ta voiture, quelques semaines plus tôt. Lisant

dans tes pensées, il approcha son visage du tien. Sa bouche était humide du

même alcool, ton cerveau engourdi par la même ivresse. Tu songeas

furtivement au nombre de nuits au poste qu’une descente de police pourrait

te coûter et puis tu ne pensas plus qu’à lui. Les tasses se succédèrent, tu

n’en conservas pas le souvenir du décompte ni même la certitude de les

avoir payées. Les battements de ton cœur se précipitaient, injectant chacun

de tes membres d’une fièvre nouvelle ; une chaleur légèrement anesthésiante les engourdissait de la racine à l’extrémité. Tu attribuas cet

état à l’alcool, mais c’était bien la vision des minutes qui suivraient qui te

faisait cet effet. Tu déboutonnas sa chemise pour y introduire ta main.

À ce moment, plus rien ne comptait : ni la crainte d’être reconnu ni la

dispute qui ne manquerait pas d’éclater lorsque tu finirais par rentrer. Soûl,

sale, tard. Heureux. Trop pour t’apercevoir qu’il ne restait plus rien du repas

préparé par Mira, dans le réfrigérateur pas plus que dans les poubelles. Trop

pour remarquer la présence de cette bouteille d’eau de Javel qui ne

quitterait plus vos toilettes.

 

OceanofPDF.com