Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 22 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 23

 

 

On sonna, elle ouvrit. On lui parla, elle répondit. Ce fut bref. Elle referma la

porte, regarda par le judas son interlocuteur s’éloigner, de dos. Lorsqu’il fut

à bonne distance, elle fit à son tour quelques pas dans l’entrée. Elle se

croisa du regard, machinalement, dans le petit miroir qui était accroché au

mur de l’entrée. Une ombre s’abîmait dans l’affaissement de ses joues. Elle

ne se recoiffa pas.

 

Il s’agissait de ta journée d’intervention à l’hôpital américain, ta mère

savait qu’il lui restait encore quelque temps avant que tu ne rentres. C’était

suffisant pour trouver la meilleure manière de t’annoncer la nouvelle. Pour

l’heure, elle sentait une douleur commencer à lui enserrer la tête. Elle prit la

direction de la cuisine, ouvrit son réfrigérateur et en sortit un bac rempli

d’eau où croupissaient trois sangsues. Cela faisait bien deux mois qu’elles

attendaient cette migraine.

 

— Où est le corps, je veux voir le corps, je veux voir ce qu’ils lui ont fait !

— Enfin, tu vas te calmer ? Je te dis qu’il s’est noyé.

— Je veux voir le corps !

— Ils l’ont enterré…

Comment pouvait-il s’être noyé ? À vingt ans, les muscles et l’esprit

gonflés de vie… Tu contractas ta mâchoire comme pour te retenir de hurler

davantage.

— Qu’on le déterre ! Depuis quand se précipite-t-on pour enterrer le

premier orphelin du Moqattam qui se noie ? Qui a donné l’ordre ?

— Moi. C’est moi qui ai demandé qu’on le mette en fosse commune

quand on m’a informée de la nouvelle. C’était notre employé, il n’avait

aucune famille. Mais, sur la Sainte Communion ! que voulais-tu que…

— Tu peux la bouffer, ta Sainte Communion ! De quel droit as-tu

ordonné l’enterrement de ce corps sans que…

Jamais auparavant tu ne t’étais adressé à ta mère de la sorte. Toi ou qui

que ce soit d’autre, du reste. Elle te répondit sur un ton glacial en prenant

soin de détacher chaque syllabe :

— Sans que tu le revoies une dernière fois ?

— Sans que je puisse l’expertiser, bon sang !

— Tarek, je vais commencer à croire que c’est vrai, tout ce qu’on

raconte. Conduis-toi en homme, pour une fois ! On ne déterre pas les morts

et on ne…

— On ne quoi ?

— On ne fait pas ce genre de choses quand on est un homme !

— Ne me dis plus jamais de me conduire en homme, tu m’entends ?

— J’aurais dû te le dire plus souvent.

 

Elle avait hurlé les derniers mots à travers la porte que tu venais de

claquer.

Voir son corps pour comprendre. Tu repensas soudain à cette phrase

inscrite près de la dépouille de Tarbouche : « Il t’attend en enfer. » Et si ces mots désignaient Ali et non pas ton chat ? Avait-il été battu à mort avant

d’être jeté dans le Nil ? Il y aurait forcément des contusions, tu prouverais

l’absence d’eau dans ses poumons. L’avait-on jeté au fleuve, lesté et

entravé, pour qu’il se noie ? Tu verrais bien les traces de liens autour de ses

poignets. Voir son corps, pour y trouver une poussière de vie qui aurait

échappé à tous. Une braise presque éteinte sur laquelle il suffirait de

souffler pour que le feu reprenne. Le voir pour comprendre. Son corps, une

dernière fois.

 

Tu pris la direction du bureau local de santé publique à proximité de ton

domicile dans l’espoir que la mort d’Ali y aurait été déclarée. Tu

connaissais la procédure pour avoir déjà eu à t’en acquitter en tant que

médecin. Après plus d’une heure d’attente, on te demanda une pièce

d’identité d’Ali que tu ne détenais pas. Il était près de dix-sept heures et

l’agent qui te faisait face ne semblait pas disposé à faire exception si près de

l’heure de fermeture. Ton impatience grandissante semblait anesthésier chez

lui toute forme de motivation. Tu élevas le ton. Comprenant qu’il ne se

débarrasserait pas aussi facilement de toi, il consentit mollement à se lancer

dans une recherche, ouvrant machinalement la première page de chaque

pochette en carton issue de ce qui s’apparentait à la pile des dossiers du

jour. Sans résultat.

— Comment ça, « rien » ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire qu’il a été déclaré dans un autre bureau. Ou bien que

les données ne sont pas encore à jour : il faut compter jusqu’à vingt-quatre

heures pour actualiser la fiche. Ou bien que son nom n’a pas été entré correctement. Ou bien qu’il fait partie des vingt-sept morts non identifiés du

jour. Ou bien…

— Et je fais comment pour savoir où il est, là ?

— Vous pouvez toujours tenter de voir au Mogamma, mais bon, sans

pièce d’identité…

 

Ses derniers mots soulignaient tout à la fois que la faveur qu’il venait

de t’accorder attendait sa récompense et que tes chances d’obtenir ton

information étaient quasiment nulles. Diriger un Égyptien vers le

Mogamma, c’était l’envoyer au diable. Chercher une information dans ce

bâtiment stalinien où s’entassaient des dizaines de milliers de fonctionnaires

dont aucun n’avait jamais la réponse à la question qu’on lui posait était la

manière la plus sûre d’embourber durablement la plus simple des demandes

administratives. Tu avais dû t’y rendre la semaine précédente pour refaire

certains papiers disparus dans la mise à sac de ta clinique et ne t’attendais

pas à les obtenir avant de longs mois. Tu sortis sans laisser de pourboire à

ton interlocuteur, ce qui te valut certainement quantité de jurons auxquels tu

ne prêtas pas attention. Tu pensas un instant demander à ta mère si elle

connaissait la fosse dans laquelle il avait été jeté, mais tu te doutais qu’elle

ne te répondrait pas, quand bien même le saurait-elle. Tu venais de perdre la

course contre le temps dans laquelle tu t’étais lancé. À l’heure qu’il était,

son corps devait reposer auprès de ceux d’une dizaine d’autres anonymes.

Désormais, chaque minute ne ferait que le décomposer davantage, dans la

terre comme dans ton esprit. Tu tentas d’imprimer mentalement son visage

dont tu ne possédais aucune photographie. Une image qu’il fallait coûte que

coûte préserver. Tu étais encore avec lui quelques jours plus tôt, et pourtant,

c’était comme si tu ne parvenais pas à reconstituer avec certitude la finesse

de ses traits. Sa voix, te souviendrais-tu de sa voix ? Si tu en doutais au bout de quelques heures, combien faudrait-il de temps pour que tu oublies à

jamais la fossette qui se creusait quand tu le faisais rire, l’odeur de ses

cheveux, la promesse faite à sa mère de veiller sur lui ?

Les relents des rues du Caire te collaient à la narine, étourdissaient ta

tête, investissaient ta gorge. Tu fis quelques pas pour t’extraire de la

circulation et t’engouffras dans une venelle que tu ne connaissais pas. Dos

plaqué contre la façade d’un immeuble, ton corps se relâcha sans que tu

l’aies commandé. Alors, alors seulement, tu posas sur tes yeux ta main

droite dont les doigts, bientôt, ruisselèrent.

 

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