Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 32 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 33

 

Montréal, 2000

 

Lorsqu’il pénètre dans son bureau, son premier réflexe est d’enlever

ses gants. Il arrache au dérouleur un morceau de papier brun pour

s’éponger le front. Le néon continue à cracher par à-coups sa lumière

blafarde puis se résout à s’allumer. Il laisse ses mains inertes de longs

instants sous un filet d’eau tiède avant de commencer à les frotter

énergiquement avec du savon liquide. Il tire une nouvelle feuille d’essuie-

mains, sèche ses doigts puis s’abandonne sur la chaise de son bureau. Son

corps tout entier semble s’affaisser dans une interminable expiration. Ces

instants de relâchement ont une saveur particulière. Ils font suite à une

longue intervention opératoire.

Une enveloppe jaune pâle se trouve sur son bureau. Il y introduit la

lame d’une paire de ciseaux pour l’ouvrir. Dégrafée du curriculum vitæ

d’un journaliste, la photographie d’identité d’un jeune homme s’en

échappe. Elle a le contour crénelé d’un portrait professionnel. Il ne semble

pas surpris en découvrant la lettre écrite en arabe qui l’accompagne.

Le Caire, le 2 juin 2000

 

Docteur,

Peut-être avez-vous reçu ma précédente lettre. Si tel est le cas, je vous

prie par avance de m’excuser pour mon insistance. Je m’appelle Ahmed

Naguib et souhaiterais pouvoir m’entretenir avec vous dans le cadre d’un

reportage que je réalise sur les médecins de notre pays. Il me ferait grand

honneur de pouvoir évoquer votre carrière et celle de votre père. Auriez-

vous l’amabilité de me consacrer quelques instants dans les prochaines

semaines ?

 

Il regarde par la fenêtre de son bureau. Il est vingt heures treize, les

gratte-ciel s’obstinent à refléter les derniers rayons du soleil. Les journées

s’étendent avec la fin du printemps comme s’il leur restait des révélations à

partager. Il inscrit des mots au dos de la photo puis froisse la lettre et le CV

en une boule grossière qui atteint la poubelle au premier jet. Viviane

surprend son sourire triomphant.

— Nice shot, doc ! Vous avez mérité votre soirée.

Il ne relève pas le ton sarcastique et fait mine de la remercier en

inclinant la tête.

— La déclaration n’était pas à votre goût ? Vous êtes sans pitié avec

vos prétendantes !

— Vous êtes loin du compte, Viviane, glisse-t-il en lui tendant la photo

du jeune homme.

— En effet… Notez qu’il est plutôt pas mal. Si j’avais quinze ans de

moins…

— … vous vous rajeunissez. Je lui donnerais à peine vingt ans.

Elle grommelle quelques syllabes inintelligibles et se racle la gorge :

— Vous le connaissez ?

— Non, c’est un journaliste. Je ne donnerais pas cher de ses articles,

il a le ton obséquieux de l’Égyptien qui s’apprête à vous quémander de l’argent.

— Vous êtes dur avec votre pays, doc…

— La réciproque est vraie.

Elle hésite avant de reprendre :

— Vous avez jeté sa lettre mais gardé sa photo ?

— Superstition. On ne jette pas les photos des gens. On ne les déchire

pas non plus. On ne vous a jamais dit ça ?

— Mais quand même… C’est courant dans votre pays d’envoyer une

photo quand on veut écrire un article ?

 

Il répond à la question par un haussement d’épaules. Viviane prend

discrètement congé sans qu’il y prête attention. Il éteint la lumière et ferme

à clé son bureau. Au moment d’emprunter en sens inverse l’entrée

principale du Royal Victoria, il adresse un signe de la main aux deux

internes en pause devant l’accueil désert. Il s’arrête un instant à l’extérieur.

Il est encore suffisamment proche du bâtiment pour en distinguer les relents

d’asepsie. Il semble sur le point de rebrousser chemin. Il reprend finalement

son trajet initial, traverse le stationnement et sort de l’enceinte hospitalière.

 

Il emprunte la rue University. La montagne offre ses dernières

perspectives à mesure qu’elle se fond au centre-ville. Des maisons s’y

tiennent sur la pointe des pierres, feignant d’ignorer la pente qui les

supporte. Il regarde distraitement leurs façades dévorées par le lierre. Le

fond de l’air est doux, il neige du pollen. Ses pas le conduisent à l’entrée du

campus de l’Université McGill. Des étudiants sont assis dans l’herbe,

d’autres se promènent nonchalamment, jeunesse en bandoulière et sac vissé

sur le dos. Il en aperçoit qui font la queue devant l’entrée de l’un des

bâtiments. Par curiosité, il s’approche de l’affiche placardée sur la porte vitrée. Elle annonce en anglais une conférence dont le titre se traduit par

« Photons intriqués et autres mystères de la physique quantique ». Il n’avait

rien d’autre à faire ce soir-là.

 

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