Ce que je sais de toi
Chapitre 21
Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. On peut en déduire
qu’avant le commencement il n’y avait rien. Rien que Dieu. Presque rien,
donc. Pour tromper son divin ennui, qui remontait à bien avant le
commencement, Dieu créa l’homme à son image. L’idée lui vint, semble-t-
il, au terme de quelques jours de fulgurance créatrice. Démiurge partageur,
il lui intima de contrôler poissons, oiseaux, bétail et à peu près tout le reste,
ce qui ne laissait place à aucune inquiétude particulière dans la mesure où
l’on pouvait s’attendre à ce que l’homme (à l’image de Dieu, donc) fût bon
gestionnaire. Dieu venait de remplacer le rien qui l’entourait par quelque
chose et n’avait pas mis une semaine à trouver le moyen d’en déléguer
l’administration. Cédant à un bref accès d’autosatisfaction, Dieu conclut
que cela était bon. De son côté, l’humain prenait un goût évident à ce
mandat et, de crainte, peut-être, qu’on ne le remît en question, s’attacha à le
rendre incontestable. C’est ainsi que l’homme, à son tour, créa Dieu. À son
image.
Si, dans cette cosmogonie de missel, la tâche première de chaque être
humain est de contrôler ce qui l’entoure, force est d’admettre que certains
s’en acquittent admirablement. Par la constitution d’un empire financier, à
l’instar d’Omar et de son commerce florissant de coton, ou bien encore par
l’habileté et le statut social dont savait si bien jouer ta mère. Chacun poursuivait un but qui lui était propre : l’argent, le pouvoir, l’influence, le
sexe… Et toi, que cherchais-tu à atteindre ? Le savais-tu seulement ?
Pourquoi cela te semblait-il si simple à identifier chez tes semblables alors
que tu n’aurais pas su le déterminer pour toi-même ?
Tu n’avais pas revu Ali depuis votre dispute. Pour la première fois, il
ne s’était présenté à la clinique pas plus qu’au dispensaire. Tu n’avais pas
souhaité te rendre chez lui. Par orgueil, sans doute. Par peur, également.
Peur qu’il ne veuille pas t’ouvrir sa porte. Peur de ne pas l’y trouver. Peur
de sentir monter en toi la jalousie à l’idée qu’il puisse être chez l’un de ses
clients. Ton organisation s’en était trouvée bouleversée, tout comme ton
esprit. Tu n’aurais pas su nommer cette dépendance.
Mira s’apprêtait à rentrer. Comme à son habitude, elle t’avait appelé la
veille pour te prévenir, mais cela te prit au dépourvu. Lui évaporé, elle
réapparaissant, ce manège te donnait le tournis. Tu demandas à Fatheya de
vous chercher un repas chez le traiteur pour célébrer le retour de ta femme
et de tout ranger minutieusement. Elle s’y appliqua et, au moment de partir,
mit en évidence sur la table quelques effets qui ne t’appartenaient pas. Dans
son départ précipité, Ali avait oublié ses effets chez toi. C’était la première
fois que cela se produisait. Tu sentis monter une soudaine angoisse de ce
qui aurait pu se produire si Mira était tombée dessus. Tu jetas à la hâte les
objets compromettants dans un sac en plastique que tu descendis à la
clinique du rez-de-chaussée.
Bien qu’elle t’ait dit de ne pas l’attendre, tu avais tenu à accueillir ta
femme. Elle arriva tard dans la soirée. Lorsque tu l’aperçus sur le seuil, tu
accourus pour la prendre dans tes bras. À la fois surprise et séduite, elle te
rendit ton baiser. Tandis qu’elle rangeait ses vêtements, une odeur de
feuilles de vigne farcies montait de la cuisine. Ce semblant de normalité te réconfortait. Tu te sentais comme ce patient auquel tu annoncerais que la
tumeur découverte plus tôt était finalement bénigne.
Lorsqu’il revint travailler, cela faisait une semaine que tu n’avais pas vu
Ali. À son instar, tu fis comme si de rien n’était. Tu n’exigeas aucune
explication, il ne chercha pas à t’en offrir. En regagnant le soir tes
appartements, tu étais préoccupé. Tu fixais les murs comme on tient en joue
un maître chanteur. Le moindre meuble te semblait sur le point de te trahir.
Quatre jours plus tard, Mira t’annonça un nouveau voyage ; peut-être avait-
elle ressenti ton trouble. Mira-Télépathe.
Une distance d’une tout autre nature s’installait avec Ali. Il revint
vivre chez toi le soir du départ de ta femme, mais quelque chose en lui
semblait changé. Une lassitude dans son regard, un sourire éteint, des
observations lancées à la volée. Il commentait ton train de vie, te surprenait
à jeter les restes d’un repas encore consommable, et te faisait remarquer que
tu n’avais sans doute jamais connu la faim. Ce n’était pas vraiment un
reproche : un simple rappel de ce qui vous séparait, une différence
originelle. Comme l’eau et l’huile. On peut les secouer avec énergie et avoir
l’impression qu’elles se mélangent, mais elles finissent par regagner leur
place, l’une dominant irrémédiablement l’autre. Il disait cela en versant de
l’huile d’olive sur son plat de fèves. Il prenait un air faussement détaché, un
rien provocateur, mais tu savais qu’il pesait chacun des mots qu’il
prononçait. D’un sourire, tu tentais de tourner à la dérision ce qu’il venait
de dire comme un mouvement de tête tente de chasser une pensée absurde.
Tu mesures aujourd’hui à quel point il avait raison. Ali relevait des détails
insignifiants, mais ce n’était qu’un raccourci pour évoquer tout le reste. Vos presque quinze années d’écart, l’éducation, le métier, la famille, le statut, la
religion… Vous n’aviez finalement de semblable que d’être des hommes
dans l’Égypte d’un vingtième siècle en extinction. Ce rare point commun
vous condamnerait pourtant plus qu’aucune autre différence.
Tu étais à mille lieues de ces considérations lorsque tu entrouvris les
yeux cette nuit-là. Tu te savais éveillé mais tâchais de maintenir tes
membres dans leur lourdeur somnolente pour ne pas compromettre un
retour au sommeil. La conscience engourdie, tu jetas un coup d’œil
machinal vers la gauche du lit. Tu t’attendais à voir la silhouette de Mira,
délicatement abandonnée au rêve qu’elle ne manquerait pas de te raconter.
Au lieu de cela, le corps d’Ali. Il dormait paisiblement. Tu avais oublié.
Oublié qu’il dormait là, comme la veille, l’avant-veille et celle encore qui
les avait précédées, dans ce lit où vous tentiez, avec Mira, d’avoir un enfant.
Il se trouvait à la place exacte où elle s’endormait habituellement. La
passerelle précaire qui t’aurait ramené à l’endormissement venait de se
rompre. Tu regardais, interdit, cet autre corps que tes draps ne recouvraient
presque plus à force de mouvements nocturnes. Il était couché sur le ventre,
la tête tournée vers toi. Les lueurs précoces d’une matinée d’été se
promenaient le long de son épine dorsale. Leur lumière horizontale projetait
des ombres disproportionnées sur chacune de ses vertèbres. Elles finissaient
par se confondre, lorsqu’une respiration lui soulevait le dos, puis
reprenaient leur place à mesure que l’air s’enfuyait par ses narines. Son
corps s’abandonnait aussi paisiblement que si cette place était la sienne et
rien ne semblait s’étonner de cette criante imposture.
Chaque homme porte en lui les germes de sa propre destruction. Tu
pensas à Nesrine, dormant à l’étage au-dessus. À ta mère, invisible
sentinelle de ce même immeuble. À cette fenêtre par laquelle le jour naissant jetait ses rayons sur le corps apaisé d’Ali. À ses effets, dispersés
par endroits. À son odeur, présente partout. Tu sentis une tension t’étreindre
sans pouvoir dire si l’accélération de ton cœur en était l’origine ou la
conséquence. Des battements à tout rompre. Un vacarme intérieur. Se
pouvait-il qu’il ne l’entende pas ? Tu posas ta main moite sur son épaule. Il
se réveilla dans un léger frisson. Déchiffra de ses yeux mi-clos l’heure qui
s’affichait sur l’horloge de Mira.
— Qu’est-ce qui te… Ça va ? T’en fais une de ces têtes !
— Il faut que tu partes…
Il se leva. S’habilla. Rassembla ses affaires en silence. Une fois
terminé, il lança un coup d’œil en ta direction. Longtemps après, tu
chercheras ce qu’il fallait y lire. Pour l’heure, tu étais incapable de
prononcer un mot de plus.
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