Ce que je sais de toi
Chapitre 34
Le Caire, 1999
— Rien ? Même pas une allusion ?
Fatheya tentait de mettre de l’ordre dans ses pensées par un hochement
de tête mécanique. Pour ne pas éveiller les soupçons, elle avait noté
précisément les allées et venues de ma tante et de ma mère afin de
déterminer le moment le plus propice pour me rejoindre. La première était
rentrée chez elle et la seconde parlait au téléphone avec sa mère ; nous en
avions pour une bonne demi-heure. On aurait dit une scène extraite de l’une
de ces séries qui passent à la télévision pendant le ramadan pour faire
patienter jusqu’au repas.
— Elle a forcément dit quelque chose, Rafik. Réfléchis !
— Elle m’a juste demandé où j’en étais dans mon texte pour l’église.
— Et concernant le papier ?
— En fait… comme elle n’en parlait pas, j’ai fini par lui demander ce
que c’était. Elle m’a juste dit que c’était la référence d’un truc qu’elle avait
commandé d’Europe.
— Rafik, je te jure devant le Très-Haut que je l’ai entendue dire…
— Je sais. J’ai appelé l’aéroport. Ils m’ont confirmé que c’était la
référence du vol de Montréal qui arrive demain.
Sans lui procurer satisfaction, cette confirmation la plongea dans ses
pensées. Il était désormais établi que tu viendrais pour l’enterrement et que
ma mère me le cachait délibérément. Fatheya finit par formuler une
dernière hypothèse, semblant chercher les mots qui me blesseraient le
moins :
— Mettons qu’il soit au courant qu’il a un fils… Il aura simplement
demandé à ta mère de ne pas te dire qu’il serait là. Pour ne pas te faire de
peine…
— Et quoi ? Tu crois vraiment qu’il espère passer inaperçu après
quinze ans d’absence ? C’est bon, Faty, arrête. C’est maman qui a insisté
pour que je lise un texte à la messe, c’est elle qui a inventé n’importe quoi
pour cacher les coordonnées de son vol… La vérité, c’est qu’elle cherche à
l’humilier en lui faisant découvrir mon existence le jour de l’enterrement de
sa mère.
Acculée à l’évidence, elle renonça à contre-argumenter. Elle appuya
ses paumes contre ses yeux, comme au début d’un mal de tête, et
marmonna :
— Tu as toujours réfléchi comme un adulte. Je ne sais pas où est
passée ton enfance…
J’avais eu quelques heures de plus que Fatheya pour parvenir à ces
conclusions, pour savoir qu’aucune autre ne pouvait expliquer le
comportement de ma mère. Quelques heures pour mesurer enfin son
amertume recuite et la volonté de revanche qui s’en était nourrie.
L’impression, peut-être, de s’être fait gruger son existence. D’une certaine
manière, ne l’avais-je pas moi-même ressentie ?
Je lui en voulais. Elle aurait pu choisir de mêler nos colères, cela nous
aurait sans doute rapprochés. Elle avait préféré une vengeance égoïste dont je deviendrais l’instrument. Elle m’avait élevé au fil des années comme un
couteau que l’on aiguise patiemment ; une arme qui n’aurait qu’une seule
occasion d’atteindre sa cible. Je n’étais déjà plus un enfant à ses yeux. À
mon insu, j’étais devenu un homme. Un homme qui ressemblerait à celui
qui avait brisé ses rêves. Un homme qui finirait de toute façon par la quitter.
Un homme qu’il valait mieux sacrifier avant. Mira-Infanticide.
Dans un mélange de colère et de désespoir, je repensai soudain à
Mémie. Elle n’aurait jamais laissé faire cela. Je me rendais compte que les
dernières heures n’avaient été qu’un malentendu : c’était maintenant, à cet
instant précis, qu’elle quittait ce monde. Mon deuil pouvait commencer. Je
m’imaginais dans cette église, récitant mon texte sous le regard de ceux qui
t’avaient déjà reconnu et attendaient le drame annoncé dans un silence
complice. Au lieu de m’en préserver, maman me demandait de rédiger
l’acte d’accusation d’un procès qui aura mis quinze ans à se tenir. Je n’étais
qu’une victime collatérale, un idiot qui passe sa vie à écrire sa douleur à des
absents. J’étais à nouveau envahi de haine. La reine était morte, pas encore
enterrée, et pourtant la partie d’échecs venait à peine de commencer. Elle
serait sanglante, ne compterait que des perdants.
Le poing serré, je me mis à frapper contre le mur. Fatheya s’agrippa à
mon bras pour le retenir. Elle parvint à me maîtriser. Je me laissai tomber
contre elle, incapable d’articuler quoi que ce soit. Je m’étais ouvert au
niveau de la phalange. Le sang commençait à jaillir, préférant cette
soudaine lumière à la prison de mes veines. Inerte, je le regardai s’écouler
lentement ; il épousait un tendon pour tracer son sillon écarlate avant de
mourir asséché. Je pleurais de rage, j’étais épuisé. J’avais mille ans.
Les heures étaient comptées, rien ne pouvait être laissé au hasard. Je sautai
le repas du soir et me tus durant la matinée suivante, me contentant de
répondre par un mouvement de tête aux questions que l’on me posait. Ma
mère mettait mon silence sur le compte du deuil. Cela m’arrangeait. Pour
qu’elle baisse sa garde, je lui avais montré mon texte rédigé pour
l’enterrement. Elle l’avait parcouru en silence, les lèvres remuant à peine.
Elle avait souri puis conclu sa lecture d’un anodin « c’est très bien » avant
de me passer une main dans les cheveux comme on caresse un chien pour le
stimuler avant une partie de chasse. Rien dans son regard ne semblait trahir
le moindre remords. C’était égal, mon énergie était ailleurs. La présence de
tante Nesrine pour finaliser les préparatifs de l’enterrement détournait
providentiellement l’attention générale de ma personne. J’en profitais pour
échafauder mon plan à l’abri de leurs regards, emmuré dans une forteresse
de silence où Fatheya était seule admise. Elle venait d’ailleurs de se voir
demander de ranger l’appartement de Doki en vue de l’arrivée, le jour
même, d’un « proche » venu assister à l’enterrement. Elle s’était
naturellement gardée de poser toute question sur son identité.
Une inconnue subsistait : Nesrine irait-elle te chercher ? Remonterait-
elle avec toi dans l’appartement de Mémie ? Les réponses s’imposèrent
d’elles-mêmes : nul ne semblait s’affairer à l’approche de ton arrivée.
Comme le faisait Mémie chaque fois que nous recevions de la visite de
l’étranger, j’ai appelé l’aéroport – celui d’où nous ne partirions jamais, elle
et moi, pour Paris. Ton avion était à l’heure. Au moment où tu étais censé
fouler le tarmac, personne n’avait quitté la maison ; c’était acquis : tu
arriverais par tes propres moyens. Je m’apprêtais à rejoindre l’appartement
de Doki, les lettres d’Ali soigneusement rangées par ordre chronologique dans une pochette étanche. Elles étaient ma relique sacrée, mon seul lien
tangible avec toi. J’eus un pincement au cœur à l’idée de devoir m’en
départir, mais ce contre quoi je les troquerais était autrement plus précieux.
Ali y évoquait souvent sa mère, je prévis donc un détour pour acheter un
bol d’Oum Ali. Tu comprendrais ainsi, en les trouvant, que cette mise en
scène était intentionnelle. J’en avais confié les grandes lignes à Fatheya qui
se chargerait de me couvrir si on s’étonnait de mon absence. Elle me serra
dans ses bras au moment où je quittais la maison. J’étais déjà ailleurs.
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