Ce que je sais de toi
Chapitre 38
À l’heure où l’on mettait ta mère en terre, tu rejoignais la gare centrale du
Caire. Tu achetas le premier billet pour la Haute-Égypte ; ton train partait
dans le quart d’heure. Assis sur un tabouret, un garçon écoutait la radio en
surveillant ses deux étals où s’exposaient journaux et aliments en sachet.
L’installation de fortune annonçait fièrement « Grand Magasin
international ». Tu n’avais pas mangé de la journée. Tu lui achetas un sac de
chips et lui dis de garder la monnaie. Ta voix était couverte par le bruit de
ton train entrant en gare. Ce ne serait pas le premier départ précipité que
l’on te reprocherait. Qu’importe, ils étaient assez nombreux pour célébrer la
mort ; tu préférais rejoindre la vie.
Tu aurais voulu dormir pour ne te réveiller qu’à la gare de Sohag, mais
trop de pensées tenaillaient ton esprit. Tu décidas de relire ses lettres. Tu le
comprenais désormais : elles étaient un rendez-vous qui ne comportait ni
lieu ni date. Tu avais fini par trouver le lieu, le destin avait décidé de la
date. Quatre ans après sa dernière lettre, quand, lassé d’attendre tes
réponses, il avait renoncé à t’écrire davantage. C’est au moment où il
n’espérait plus vos retrouvailles que tu réapparaîtrais. À cette image, tu
souriais comme un enfant.
Ali. Tu revoyais ce visage auquel tu t’étais interdit de repenser depuis
des années mais qui ressurgissait parfois la nuit. Tu devais rêver de lui tout
comme j’ai longtemps rêvé de toi. Les songes ne servent qu’à ça : ranimer
les absents. Il t’apparaissait au milieu de nulle part ; tu cherchais à le
prendre dans tes bras, mais cet effort te tirait de ton sommeil. Ta vision
disparaissait comme une flamme qui ploie sous le souffle et finit par
s’étouffer. Retranché dans ton lit, tu l’observais se consumer, à la fois
tragique et apaisante. Des larmes hésitaient alors, à la commissure de tes
paupières.
Ali, vivant… Se pouvait-il que ton subconscient ait toujours su que sa
mort était factice ? Qu’il ait percé à jour le stratagème imaginé par ta mère ?
Elle était responsable de ce qui t’arrivait et pourtant son évocation ne
soulevait aucune amertume en toi. À quoi bon en vouloir aux morts ? Ton
cœur ne portait pas de rancune ; il ne battait que pour les prochaines heures.
Tu t’étais gardé d’avertir le docteur Darwich de ton arrivée. Il ne fallait
pas courir le risque qu’Ali sache que tu venais. Qui sait quelle aurait pu être
sa réaction ? Peut-être t’en voulait-il d’avoir laissé sa correspondance sans
réponse ? Ou bien craindrait-il un piège tendu par ta mère ? Tu préféras
chercher dans ses missives un indice sur ce que seraient vos retrouvailles.
Tu tentais de projeter un cadre idéal pour ce moment. Valait-il mieux laisser
la lumière du jour éblouir son visage ou bien attendre le soir pour abriter
vos confidences ? Et s’il te demandait de rester avec lui ? Aurais-tu le
courage de poser ta valise pour de bon ? Tu finis par te dire que oui. Vous
reprendriez le cours de votre vie à l’endroit exact où elle s’était arrêtée, en
espérant qu’il en irait de votre rupture comme de ces maladies qu’il suffit
de contracter une fois pour n’en plus jamais craindre les effets.
Tu savouras quelques instants la douceur de cette image avant qu’elle
ne fasse naître en toi une certaine appréhension. La crainte, instillée dès
l’enfance, que trop en demander au ciel finisse par attirer le mauvais œil. Et
s’il avait quitté Sohag ? Après tout, comment être sûr qu’il n’ait pas changé
de ville au cours des quinze dernières années ? Il aurait pu devenir médecin,
racheter la pratique d’un confrère dans une campagne voisine. Tu te
rassuras : le cas échéant, le docteur Darwich saurait certainement te
renseigner. Et s’il avait rencontré quelqu’un depuis sa dernière lettre ? Il
devait avoir quoi ? trente-six ans ? Il était beau, nul doute qu’on le
convoitait. Ton cerveau se perdait en conjectures désordonnées, chaque
interrogation en entraînant quantité d’autres. Comment se faisait-il que cette
pensée ne se soit pas insinuée plus tôt dans ton esprit ? Peut-être même
était-il marié, à la tête d’une famille. Trente-six ans… le voilà devenu plus
vieux que tu ne l’étais à l’époque de votre rencontre. Quelles étaient tes
aspirations à cet âge-là ? Conservais-tu encore quoi que ce soit en commun
avec ce médecin de Doki fraîchement marié et qui n’aurait pu imaginer
cette liaison aux conséquences dévastatrices ? Pas grand-chose, à part peut-
être ce frisson inchangé au moment de retrouver le même homme. Ali
marié ? Tu souris à l’évocation de cette image. Il se moquait bien assez de
ton confort bourgeois ; ce n’était pas le genre d’oiseau à se laisser mettre en
cage ! Admettons, pas de femme, pas d’engagement… se pouvait-il alors
qu’il aime un autre homme ? Un Saïdi aux yeux sombres avec qui il
rejouerait vos valses clandestines. Cette dernière hypothèse enveloppait tes
pensées d’un voile mélancolique.
Tu cherchas à te raisonner. Si Ali t’apprenait qu’il aimait un autre
homme, s’il avait trouvé ailleurs la douceur qu’il méritait, tu ne devrais
laisser aucune déception ternir vos retrouvailles. Tu remercierais le destin
de l’avoir remis sur ta route et mesurerais la chance de le savoir vivant et comblé. C’était décidé, s’il devait t’annoncer son bonheur, tu ne laisserais
aucune tristesse s’emparer de ton visage. Tu te contenterais de le prendre
dans tes bras, peut-être pour la dernière fois, et cette dernière fois que la vie
t’avait refusée quinze ans plus tôt n’aurait pas de prix. Tu le serrerais contre
toi, tentant discrètement de capturer son odeur, et tu choisirais des mots
simples, des mots sans ambiguïté. Tu lui dirais que c’est une merveilleuse
nouvelle. Oui, voilà, tu le formulerais ainsi : « C’est une merveilleuse
nouvelle, Ali. Je vous souhaite une belle vie d’amour à tous les deux. » En
le disant, tu sourirais pour ne pas qu’il doute de ta sincérité. Tu sourirais
trop, tu sourirais faux, mais tu sourirais. Des noirceurs insondables de ton
âme, tu envierais la chance insensée de cet autre, mais tu ne cesserais pas
pour autant de sourire. Et tu partirais.
Je demandai à Fatheya si tu croyais en Dieu. Je la découvris plus terrifiée
encore que le jour où j’avais prononcé devant elle le nom d’Ali. « Bien sûr
qu’il croit en Dieu ! », me répondit-elle en se signant trois fois comme pour
préciser au Très-Haut qu’il s’agissait d’un malentendu, que l’affront était
réparé et qu’il ne se trouvait que d’honnêtes chrétiens dans la pièce où nous
nous parlions. « Et pourquoi il ne croirait pas en Dieu, hein ? » À question
absurde, question absurde et demie.
La charge de la preuve incombait désormais à l’accusation.
Je ne lui en voulais pas, le doute est l’ennemi de longue date des
religions. Elles glorifient celui qui, sur injonction divine, assassinerait son
fils sur les hauteurs du mont Moriah et pointent la faiblesse de cet autre qui
a besoin de voir pour croire. Ma question se voulait pourtant innocente : je me demandais si tu avais aussi un père invisible à qui il t’arrivait de
t’adresser.
Tu quittas Le Caire en esquivant les derniers hommages à ta mère,
sans entendre chacun souhaiter qu’elle repose en paix, avant de pouvoir
constater l’ineptie de ces vœux-là. Tu savais bien qu’elle n’avait pas de
repos paisible, elle qui, même après la molokheya dominicale, ne dormait
jamais que d’un œil. À quoi bon souhaiter aux gens des états qui ne leur
ressemblent pas ? L’idée d’un paradis où m’attendrait une Mémie différente
de celle que j’ai aimée me parut soudain vaine. D’ailleurs, quel âge aurait-
elle, là-haut ? Celui de la mère que tu avais connue ou celui de la grand-
mère que je venais de perdre ? S’il y a une vie après la mort, tant mieux,
mais j’ai vécu de trop d’hypothèses pour m’en faire imposer une de plus.
Je ne puis donc pas affirmer que tu croyais en Dieu le jour où ta mère
t’annonça la mort d’Ali, quinze ans plus tôt. Si tu y croyais malgré cela ou
bien encore si tu t’étais mis à y croire à cause de cela. Si tu avais conservé
l’espoir de le revoir dans cette éternité où nous sommes tous censés nous
retrouver. Si tu avais prié pour qu’il repose, lui aussi, en paix.
Plus de trois kilomètres séparaient la gare centrale de Sohag de
l’université située sur la rive opposée du Nil. Les taxis étaient alignés en
attente des passagers arrivant du Caire comme des enfants affamés dans un
réfectoire à l’heure du déjeuner. Après avoir convenu d’un prix pour te
mener jusqu’à ton hôtel, tu t’engouffras dans le premier véhicule de la file.
Sur le quart d’heure que dura le trajet, tu dévisageais la foule avec la pensée
qu’Ali pourrait s’y trouver. Ton regard s’attardait machinalement sur des
groupes de jeunes, comme si celui que tu avais quitté avait pu ne pas
vieillir. Il t’arrivait d’hésiter à la vue de certains. Tu ressentais une frustration lorsque le chauffeur démarrait avant que tu aies pu chasser tout
doute de ton esprit. Qu’importe, tu n’aurais pas voulu qu’il te voie ainsi, les
yeux cernés par le voyage, le deuil et l’attente. Le taximètre faisait défiler
des chiffres auxquels personne ne prêtait attention. Le trajet touchait à sa
fin ; tu tenais en main les billets jaunis d’une somme légèrement supérieure
à celle convenue.
Tu posas ta valise au pied du lit, sans prendre le temps de la défaire.
Tes yeux se perdaient dans la vue qu’offrait ta chambre. Deux pêcheurs
déployaient un filet depuis leur frêle embarcation. Ils glissaient sur les flots
indolents du Nil où se contemplait un ciel sans nuages. Tu ouvris la porte-
fenêtre, avanças sur le balcon. Accoudé à la rambarde en fer forgé, tu
regardais à tes pieds les passants longeant le fleuve. Ici, un couple
d’amoureux avançait à pas traînants. Là, une femme brodait en contemplant
l’autre rive. Tu restas pensif quelques instants puis regagnas ta chambre. Le
téléphone était posé sur une large console. Tu le fixas, avide des mots qu’il
te porterait. Tu avais prévu d’appeler le bureau du registraire de l’université
pour obtenir l’adresse d’Ali dans le cas où le docteur Darwich ne serait pas
présent pour te recevoir. Ce ne fut pas nécessaire, il répondit au bout de
quelques sonneries. Il proposa un rendez-vous dans les heures qui
suivraient, sans que tu aies à justifier la raison de ta demande. Ton seul nom
– à la vérité, celui de ton père – avait suffi. À moins qu’il ne se soit douté
du motif de ta venue.
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