Ce que je sais de toi

Éric Chacour · Chapitre 37 sur 54

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Ce que je sais de toi

Chapitre 38

 

À l’heure où l’on mettait ta mère en terre, tu rejoignais la gare centrale du

Caire. Tu achetas le premier billet pour la Haute-Égypte ; ton train partait

dans le quart d’heure. Assis sur un tabouret, un garçon écoutait la radio en

surveillant ses deux étals où s’exposaient journaux et aliments en sachet.

L’installation de fortune annonçait fièrement « Grand Magasin

international ». Tu n’avais pas mangé de la journée. Tu lui achetas un sac de

chips et lui dis de garder la monnaie. Ta voix était couverte par le bruit de

ton train entrant en gare. Ce ne serait pas le premier départ précipité que

l’on te reprocherait. Qu’importe, ils étaient assez nombreux pour célébrer la

mort ; tu préférais rejoindre la vie.

 

Tu aurais voulu dormir pour ne te réveiller qu’à la gare de Sohag, mais

trop de pensées tenaillaient ton esprit. Tu décidas de relire ses lettres. Tu le

comprenais désormais : elles étaient un rendez-vous qui ne comportait ni

lieu ni date. Tu avais fini par trouver le lieu, le destin avait décidé de la

date. Quatre ans après sa dernière lettre, quand, lassé d’attendre tes

réponses, il avait renoncé à t’écrire davantage. C’est au moment où il

n’espérait plus vos retrouvailles que tu réapparaîtrais. À cette image, tu

souriais comme un enfant.

Ali. Tu revoyais ce visage auquel tu t’étais interdit de repenser depuis

des années mais qui ressurgissait parfois la nuit. Tu devais rêver de lui tout

comme j’ai longtemps rêvé de toi. Les songes ne servent qu’à ça : ranimer

les absents. Il t’apparaissait au milieu de nulle part ; tu cherchais à le

prendre dans tes bras, mais cet effort te tirait de ton sommeil. Ta vision

disparaissait comme une flamme qui ploie sous le souffle et finit par

s’étouffer. Retranché dans ton lit, tu l’observais se consumer, à la fois

tragique et apaisante. Des larmes hésitaient alors, à la commissure de tes

paupières.

Ali, vivant… Se pouvait-il que ton subconscient ait toujours su que sa

mort était factice ? Qu’il ait percé à jour le stratagème imaginé par ta mère ?

Elle était responsable de ce qui t’arrivait et pourtant son évocation ne

soulevait aucune amertume en toi. À quoi bon en vouloir aux morts ? Ton

cœur ne portait pas de rancune ; il ne battait que pour les prochaines heures.

 

Tu t’étais gardé d’avertir le docteur Darwich de ton arrivée. Il ne fallait

pas courir le risque qu’Ali sache que tu venais. Qui sait quelle aurait pu être

sa réaction ? Peut-être t’en voulait-il d’avoir laissé sa correspondance sans

réponse ? Ou bien craindrait-il un piège tendu par ta mère ? Tu préféras

chercher dans ses missives un indice sur ce que seraient vos retrouvailles.

Tu tentais de projeter un cadre idéal pour ce moment. Valait-il mieux laisser

la lumière du jour éblouir son visage ou bien attendre le soir pour abriter

vos confidences ? Et s’il te demandait de rester avec lui ? Aurais-tu le

courage de poser ta valise pour de bon ? Tu finis par te dire que oui. Vous

reprendriez le cours de votre vie à l’endroit exact où elle s’était arrêtée, en

espérant qu’il en irait de votre rupture comme de ces maladies qu’il suffit

de contracter une fois pour n’en plus jamais craindre les effets.

Tu savouras quelques instants la douceur de cette image avant qu’elle

ne fasse naître en toi une certaine appréhension. La crainte, instillée dès

l’enfance, que trop en demander au ciel finisse par attirer le mauvais œil. Et

s’il avait quitté Sohag ? Après tout, comment être sûr qu’il n’ait pas changé

de ville au cours des quinze dernières années ? Il aurait pu devenir médecin,

racheter la pratique d’un confrère dans une campagne voisine. Tu te

rassuras : le cas échéant, le docteur Darwich saurait certainement te

renseigner. Et s’il avait rencontré quelqu’un depuis sa dernière lettre ? Il

devait avoir quoi ? trente-six ans ? Il était beau, nul doute qu’on le

convoitait. Ton cerveau se perdait en conjectures désordonnées, chaque

interrogation en entraînant quantité d’autres. Comment se faisait-il que cette

pensée ne se soit pas insinuée plus tôt dans ton esprit ? Peut-être même

était-il marié, à la tête d’une famille. Trente-six ans… le voilà devenu plus

vieux que tu ne l’étais à l’époque de votre rencontre. Quelles étaient tes

aspirations à cet âge-là ? Conservais-tu encore quoi que ce soit en commun

avec ce médecin de Doki fraîchement marié et qui n’aurait pu imaginer

cette liaison aux conséquences dévastatrices ? Pas grand-chose, à part peut-

être ce frisson inchangé au moment de retrouver le même homme. Ali

marié ? Tu souris à l’évocation de cette image. Il se moquait bien assez de

ton confort bourgeois ; ce n’était pas le genre d’oiseau à se laisser mettre en

cage ! Admettons, pas de femme, pas d’engagement… se pouvait-il alors

qu’il aime un autre homme ? Un Saïdi aux yeux sombres avec qui il

rejouerait vos valses clandestines. Cette dernière hypothèse enveloppait tes

pensées d’un voile mélancolique.

Tu cherchas à te raisonner. Si Ali t’apprenait qu’il aimait un autre

homme, s’il avait trouvé ailleurs la douceur qu’il méritait, tu ne devrais

laisser aucune déception ternir vos retrouvailles. Tu remercierais le destin

de l’avoir remis sur ta route et mesurerais la chance de le savoir vivant et comblé. C’était décidé, s’il devait t’annoncer son bonheur, tu ne laisserais

aucune tristesse s’emparer de ton visage. Tu te contenterais de le prendre

dans tes bras, peut-être pour la dernière fois, et cette dernière fois que la vie

t’avait refusée quinze ans plus tôt n’aurait pas de prix. Tu le serrerais contre

toi, tentant discrètement de capturer son odeur, et tu choisirais des mots

simples, des mots sans ambiguïté. Tu lui dirais que c’est une merveilleuse

nouvelle. Oui, voilà, tu le formulerais ainsi : « C’est une merveilleuse

nouvelle, Ali. Je vous souhaite une belle vie d’amour à tous les deux. » En

le disant, tu sourirais pour ne pas qu’il doute de ta sincérité. Tu sourirais

trop, tu sourirais faux, mais tu sourirais. Des noirceurs insondables de ton

âme, tu envierais la chance insensée de cet autre, mais tu ne cesserais pas

pour autant de sourire. Et tu partirais.

 

Je demandai à Fatheya si tu croyais en Dieu. Je la découvris plus terrifiée

encore que le jour où j’avais prononcé devant elle le nom d’Ali. « Bien sûr

qu’il croit en Dieu ! », me répondit-elle en se signant trois fois comme pour

préciser au Très-Haut qu’il s’agissait d’un malentendu, que l’affront était

réparé et qu’il ne se trouvait que d’honnêtes chrétiens dans la pièce où nous

nous parlions. « Et pourquoi il ne croirait pas en Dieu, hein ? » À question

absurde, question absurde et demie.

La charge de la preuve incombait désormais à l’accusation.

Je ne lui en voulais pas, le doute est l’ennemi de longue date des

religions. Elles glorifient celui qui, sur injonction divine, assassinerait son

fils sur les hauteurs du mont Moriah et pointent la faiblesse de cet autre qui

a besoin de voir pour croire. Ma question se voulait pourtant innocente : je me demandais si tu avais aussi un père invisible à qui il t’arrivait de

t’adresser.

 

Tu quittas Le Caire en esquivant les derniers hommages à ta mère,

sans entendre chacun souhaiter qu’elle repose en paix, avant de pouvoir

constater l’ineptie de ces vœux-là. Tu savais bien qu’elle n’avait pas de

repos paisible, elle qui, même après la molokheya dominicale, ne dormait

jamais que d’un œil. À quoi bon souhaiter aux gens des états qui ne leur

ressemblent pas ? L’idée d’un paradis où m’attendrait une Mémie différente

de celle que j’ai aimée me parut soudain vaine. D’ailleurs, quel âge aurait-

elle, là-haut ? Celui de la mère que tu avais connue ou celui de la grand-

mère que je venais de perdre ? S’il y a une vie après la mort, tant mieux,

mais j’ai vécu de trop d’hypothèses pour m’en faire imposer une de plus.

Je ne puis donc pas affirmer que tu croyais en Dieu le jour où ta mère

t’annonça la mort d’Ali, quinze ans plus tôt. Si tu y croyais malgré cela ou

bien encore si tu t’étais mis à y croire à cause de cela. Si tu avais conservé

l’espoir de le revoir dans cette éternité où nous sommes tous censés nous

retrouver. Si tu avais prié pour qu’il repose, lui aussi, en paix.

 

Plus de trois kilomètres séparaient la gare centrale de Sohag de

l’université située sur la rive opposée du Nil. Les taxis étaient alignés en

attente des passagers arrivant du Caire comme des enfants affamés dans un

réfectoire à l’heure du déjeuner. Après avoir convenu d’un prix pour te

mener jusqu’à ton hôtel, tu t’engouffras dans le premier véhicule de la file.

Sur le quart d’heure que dura le trajet, tu dévisageais la foule avec la pensée

qu’Ali pourrait s’y trouver. Ton regard s’attardait machinalement sur des

groupes de jeunes, comme si celui que tu avais quitté avait pu ne pas

vieillir. Il t’arrivait d’hésiter à la vue de certains. Tu ressentais une frustration lorsque le chauffeur démarrait avant que tu aies pu chasser tout

doute de ton esprit. Qu’importe, tu n’aurais pas voulu qu’il te voie ainsi, les

yeux cernés par le voyage, le deuil et l’attente. Le taximètre faisait défiler

des chiffres auxquels personne ne prêtait attention. Le trajet touchait à sa

fin ; tu tenais en main les billets jaunis d’une somme légèrement supérieure

à celle convenue.

 

Tu posas ta valise au pied du lit, sans prendre le temps de la défaire.

Tes yeux se perdaient dans la vue qu’offrait ta chambre. Deux pêcheurs

déployaient un filet depuis leur frêle embarcation. Ils glissaient sur les flots

indolents du Nil où se contemplait un ciel sans nuages. Tu ouvris la porte-

fenêtre, avanças sur le balcon. Accoudé à la rambarde en fer forgé, tu

regardais à tes pieds les passants longeant le fleuve. Ici, un couple

d’amoureux avançait à pas traînants. Là, une femme brodait en contemplant

l’autre rive. Tu restas pensif quelques instants puis regagnas ta chambre. Le

téléphone était posé sur une large console. Tu le fixas, avide des mots qu’il

te porterait. Tu avais prévu d’appeler le bureau du registraire de l’université

pour obtenir l’adresse d’Ali dans le cas où le docteur Darwich ne serait pas

présent pour te recevoir. Ce ne fut pas nécessaire, il répondit au bout de

quelques sonneries. Il proposa un rendez-vous dans les heures qui

suivraient, sans que tu aies à justifier la raison de ta demande. Ton seul nom

– à la vérité, celui de ton père – avait suffi. À moins qu’il ne se soit douté

du motif de ta venue.

 

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